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Rouvrir

Newsletter du 5 mai 2021

 

 

 

Chers lecteurs,

 

Ce mercredi, vous auriez pu lire une tout autre newsletter.
 
Jeudi dernier, en découvrant, en même temps que vous j’imagine, les dates et modalités du plan de réouverture d’un certain nombre de lieux, les cinémas notamment, j’avais commencé par imaginer un dialogue entre un garçon et une fille…
 
Ça se passait le jour même ; le garçon, un critique dont nous tairons le nom, rentrait chez lui en nage, essoufflé et de toute évidence en proie à une grande nervosité, et disait à la fille (sa compagne) : “Ah… tu as entendu ?… Ça y est… ça va rouvrir… Il faut tout… il faut tout résilier… Netflix, et… oh, le tapis de gym… pff… la machine à pain… j’ai gardé l’emballage… vois si on peut se faire rembourser…
La fille allait chercher un verre d’eau, invitait le garçon à s’asseoir, à reprendre son souffle… mais ça n’allait pas mieux, il n’avait que cette idée en tête et ses propos, parfois, manquaient de cohérence :
Les cheveux… ça va, les cheveux ?
– Mais oui, ça va… faisait la fille sans regarder. 
– Ah, je vois bien que ça va pas… Qu’est-ce qu’ils vont dire, au cinéma ? Est-ce qu’ils vont me laisser entrer ? Il faut que je sois présentable… Et ma tenue de cinéphile ? Celle avec mes écussons brodés Vertigo ? Mes Michaux… où sont mes Michaux ? Je les trouve pas… Il faudra m’aider à chercher… hein, tu m’aideras… J’aime lire Michaux au cinéma… pendant les pubs… Le cinéma, ça demande un certain standing… il faut pour ça des attributs… moi, je joue pas à Candy Crush en attendant que ça commence… je lis pas les journaux gratuits de MK2…
Le garçon ajoutait encore que la fréquentation des salles, c’était “la noblesse à la portée des grouillots… des gars comme moi…” et, allons bon (mais après tout ce sont ses convictions, et elles n’engagent que lui), un “moment démocratique”…  
 
Et ça n’en finissait plus… ça nous l’avait tout retourné, cette histoire de réouverture… 
C’est donc à ça, pensait la fille en l’entendant soliloquer, que doivent ressembler tous les cinéphiles de France à l’heure qu’il est : des garçonnets surexcités le jour de la rentrée des classes, avec au fond de l’œil quelque chose comme des reflets maniaques…
Tant et si bien que, peu à peu, elle sentait monter en elle une inquiétude… Elle prenait la main du garçon et lui disait que, sans doute, cette “petite coupure” d’avec les films lui avait fait du bien… qu’elle trouvait que, ces derniers temps, il était plus attentionné… qu’il parlait d’autre chose que des films… et que, même, le matin (elle l’avait remarqué, et elle s’en réjouissait), c’était lui quelquefois qui ouvrait les volets…
N’oublie pas, renchérissait-elle, cet été, on part en vacances… ne me parle pas de rétro Rossellini au Champollion… ni de projections en plein air à La Villette… ce matin, j’ai pris les billets pour l’Italie…
– Brûle les billets ! répondait-il alors en se levant d’un bond, comme possédé : BRÛLE-LES !
 

Or, maintenant que, mine de rien, je me suis quand même débrouillé pour vous raconter plus ou moins ma newsletter, je peux vous dire pour quelle raison j’ai changé mon fusil d’épaule… D’une part, il me semblait malhonnête de, cette fois, passer par la fiction pour vous dire, et la joie, et la nervosité, qui m’animent aujourd’hui ; d’autre part, il m’aurait sans doute été ainsi difficile de vous dire les choses un peu sérieuses que le contexte impose – les voici.
 
Les cinémas vont donc rouvrir à compter de ce 19 mai, avec, dans un premier temps, une jauge de 35% d’occupation, mais un couvre-feu fixé à 21h… Aux Fiches du cinéma nous sommes prêts à reprendre le cours de nos publications ; nous avons battu le rappel des rédacteurs, très heureux à l’idée de retrouver les salles, et pour certains (c’est-à-dire : moi) un peu intimidés aussi (la peur de ne plus savoir écrire sur les films… d’avoir oublié tous les raccourcis clavier… de ne plus reconnaître personne à l’écran… “Tu m’a dit qu’il s’appelait comment, le monsieur ?… Pierre Niney ?… Et tu dis qu’on le connaîtrait d’où ?… Une soirée, peut-être ?”) (1)
 
Je profite de l’occasion que m’offre l’heureuse nouvelle pour vous remercier, chers lecteurs, au nom de toute l’équipe des Fiches, pour votre patience et votre soutien sans faille (six mois, c’est long… sans vous, nous n’aurions pas tenu). Nous saurons nous en montrer dignes.

À présent c’est de vous que les films vont avoir le plus besoin – de votre attention, de votre curiosité… Aucune concertation n’ayant été conduite par les “acteurs de la profession”, énormément de films vont sortir en même temps : ça va être l’afflux, l’avalanche, le lâcher de faisans… autant dire, le moment de boire le cinéma au goulot, et de ne pas hésiter à vous resservir.
 
Il va sans dire, enfin, que le plaisir que nous avons à voir rouvrir les cinémas ne revient pas à oublier la situation sanitaire dans laquelle se trouve le pays, ni les efforts (répétés) demandés, entre autres, à tous les personnels soignants. Il va sans dire mais il va mieux en le disant – convenons-en.
 
 
Bon retour prochain au cinéma, chers lecteurs ; et surtout, portez-vous bien,

 

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Thomas Fouet

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(1) Vous savez… ce rêve que fait parfois le pianiste qui n’a plus joué depuis longtemps : il s’installe derrière son instrument et, alors que le public attend que le concert commence, il découvre, horrifié, que des nuggets lui ont poussé à la place des doigts… mais juste après il se réveille et, ouf ! c’était un mauvais rêve, et ses doigts sont toujours des doigts… c’est juste qu’il n’est pas pianiste, il n’a jamais appris à jouer.

 

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Photo : La La Land (Damien Chazelle) Copyright SND

 

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