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Masse critique

Newsletter du 21 avril 2021

 

 

 

Chers lecteurs,

 
Les salles sont toujours fermées ? J’en profite pour vous faire un aveu (mais il est possible que je mente) (1) : le cinéma n’est pas ma passion première.
 
J’ai pour lui néanmoins un intérêt certain… mais peut-être n’est-ce qu’une habitude que j’ai prise ? Vers l’âge de 13 ou 14 ans j’ai dû m’ennuyer juste assez pour investir dans un certain nombre de cassettes VHS, ou bien me sentir suffisamment marginal (c’est-à-dire que probablement on n’avait pas voulu de moi au moment de composer les équipes de foot) pour me prendre d’un gros béguin pour les “odes à la différence” de Tim Burton… Puis, une chose en entraînant une autre… accompagnant des gens dans des salles, des amis et des filles, en vue de m’y sociabiliser… vous devinez la suite… le clou était planté… le métal déformé… nos carrières parfois ne sont que des séries de malentendus et nous avons bien du culot d’y distinguer des vocations.
 
Mais enfin il semble qu’à présent je fasse partie, un peu, et bien médiocrement, c’est certain, d’un peuple (d’une peuplade ? combien sommes-nous au juste ?) critique, pour lequel je voudrais avoir un mot gentil. Si je ne le fais pas, eh ! mais qui le fera ? Sans doute pas les critiques eux-mêmes : ils sont trop modestes pour ça (“comment, un mot sur moi ? mais, vous n’y pensez pas… ce serait trop d’honneur… mais, je ne fais que mon métier”… tel est le babillage du critique saisi à l’improviste dans sa modestie).
 
Je dois avouer qu’étant d’un caractère timide, cela m’a pris un certain temps pour me faire quelques amis – hors de ma propre rédaction, où je me sens comme en famille – parmi mes homologues critiques. (Pour m’en faire bien voir et admettre comme étant “du métier”, j’ai même dû, dans certaines soirées, hocher la tête à chaque fois que quelqu’un disait que l’épouvantable Showgirls était un chef-d’œuvre absolu et “une satire au vitriol de l’Amérique”, ou je ne sais quelle ânerie de la sorte. J’ai remarqué que c’était une chose à laquelle ils tenaient beaucoup.) Je ne suis pas certain de les retrouver tous pour un verre quand j’en serai rendu à nettoyer la cage du grizzly et eux à écrire des horoscopes (ou le contraire), mais peu importe : j’y compte maintenant des amis chers, des connaissances précieuses, et ils ont toute mon admiration.

La situation sanitaire est ce qu’elle est, tous les cinémas sont fermés et Netflix est un fond d’écran, Arsenal crache au visage de ses supporters (2) et il pleut un dimanche sur deux, personne ne vous paiera jamais vos piges d’octobre 2016 et, alors même qu’on ne vous a rien demandé, et qu’aux abords de certains studios on serait plutôt tenté d’aller vous jeter des cailloux (quelqu’un qui résonne à voix haute, ça trouble les calculs mentaux, ça empêche de compter la thune emmagasinée sur le dos et dans le mépris du public), et que d’aucuns en viendraient même à douter de votre existence… vous vous obstinez à chercher de la beauté, du sens et des raisons d’écrire dans des films qui en sont diversement pourvus (les beaux films nous vengent de la vie, mais plus assurément encore des mauvais films)… Il y a là quelque chose d’assez noble.
 
Avez-vous déjà vu, à certaines heures de l’après-midi et du côté du huitième arrondissement de Paris, où se concentrent plusieurs salles de projections de presse, des critiques se nourrir à la hâte d’un café allongé et d’une viennoiserie sèche au MacDo de l’Avenue de Wagram, ou entamer des conversations passionnées (à propos d’un film de Guy Gilles ? d’un coffret DVD Fritz Lang ? Allez savoir… il n’est pas toujours si aisé de les approcher d’assez près, certains sont même plutôt craintifs) (3) à l’entrée de la station Franklin D. Roosevelt, sur les Champs-Élysées, où la plupart pourraient à peine se payer un coup de pied au cul ? C’est un spectacle rare et assez émouvant.
 
Une petite pensée, donc, pour mes confrères critiques (oserais-je dire “camarades” ?), et plus généralement pour tous les travailleurs qui, par les temps qui courent – mais comme ils le faisaient “avant”, et comme ils le feront “après” –, tirent le diable par la queue et, passez-moi l’expression, se démerdent comme ils peuvent. Tenez bon.

 
Portez-vous bien, chers lecteurs,

 

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Thomas Fouet

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(1) Régulièrement on me soupçonne d’aimer follement le cinéma et de prétendre le contraire pour préserver mon “personnage”. Pure calomnie. (2) Mise à jour : quelques heures ont passé depuis l’écriture de cette newsletter, et cinq des six équipes anglaises engagées dans l’épouvantable Super League européenne, dont Arsenal, ont d’ores et déjà annoncé qu’elles s’en retiraient. (3) Mais certains jours vous pourrez me voir parmi eux, et à ma place semblera-t-il (ou tout du moins me tolèrent-ils, ce dont je leur suis reconnaissant ; peut-être l’objet de cette newsletter était-il de le leur dire, serait-ce en note de bas de page ?).

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Photo : Mia Madre (Nanni Moretti) Copyright Alberto Novelli

 

Newsletter du 21 avril 2021
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