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Madame Claude de Sylvie Verheyde / Concrete Cowboy de Ricky Staub

Le mois de mars (alias un simili désert cinématographique) est terminé : heureusement, je vais pouvoir vous retrouver plus régulièrement en avril ! Et dès ce vendredi avec une actualité double : deux films d’auteur très différents, disponibles sur Netflix.

Honneur aux dames avec Madame Claude, le nouveau film de Sylvie Verheyde (Stella, Confession d’un enfant du siècle). Initialement prévu pour une sortie en salles, le film a finalement été cédé à la plateforme pour éviter de voir cette sortie repoussée aux calendes grecques (dans un entretien avec Cineeuropa.org, la productrice du film, Florence Gastaud, précisait même… 2023-2024 !). Avant d’être le titre d’un film, Madame Claude était le pseudonyme de Fernande Grudet (1923-2015), célèbre dans les années 1970 pour ses activités pas très légales de proxénète. Madame Claude tenait une maison close de luxe – comprendre que ses clients étaient riches, parfois célèbres, et surtout puissants – et fit fortune en exploitant ses “filles”. 30 % de commission, des frais à rembourser : la mère maquerelle soignait ses demoiselles mais, en bonne patronne d’entreprise, attendait des résultats.

Sylvie Verheyde prolonge ici un travail entamé sur Sex Doll (2016), passant cette fois son regard de la prostituée à la proxénète. Comment Fernande est devenue Claude, et en est venue à faire tomber des filles sous sa coupe ? Appuyée par une voix off qui serait encombrante sans le talent de Karole Rocher, son actrice fétiche, la cinéaste raconte le destin de cette femme complexe comme le ferait Scorsese avec ses fameux mafieux. Après tout, Madame Claude adopte la forme d’un “rise and fall” inspiré d’une histoire vraie. Mais l’absence de moyens plus confortables se fait parfois sentir dans la recréation de l’époque – il s’agit tout de même de mettre en scène les années 1960 puis 1970, soit une direction artistique en perpétuelle évolution – et la dimension de thriller politique de l’intrigue finit par parasiter le récit premier. Madame Claude est contraint à rester en surface, accordant trop d’importance à certains personnages secondaires (Pierre Deladonchamps en agent secret, la fille de Claude), en délaissant cruellement d’autres (Roschdy Zem) ou en évoquant de manière trop fragmentée le rapport que certains entretiennent avec Claude (Garance Marillier, Paul Hamy). Seule Karole Rocher, toujours aussi impériale, existe pleinement à l’écran. Et pourtant, le film reste frustrant, négligeant les ambiguïtés persistantes de son sujet (Madame Claude tenta de relancer, à près de 70 ans, un réseau de proxénétisme à l’aube des années 1990 !) ou sa surprenante seconde vie lors de sa “cavale” loin de France. Sa fin de vie, évoquée succinctement mais avec poésie, laisse entrevoir l’ambition d’un projet dont on aurait coupé les ailes…

Sans transition, passons au premier film de Ricky Staub : Concrete Cowboy. À Detroit, une mère, Ahmale, est épuisée par les frasques de Cole, son adolescent de fils. Lorsqu’il est menacé d’expulsion au lycée, elle décide de l’envoyer chez son père, à Philadelphie, pour l’été. Un père dont Cole ne sait rien : il va vite découvrir que Harp, repris de justice qui a tout raté avec sa mère et lui, est devenu “cowboy urbain”. En pleine ville, il s’occupe, avec d’autres membres de la communauté afro-américaine, d’un haras. Chacun vit en adéquation avec les chevaux. Cole est d’abord interloqué, feint le désintérêt, mais sa curiosité est piquée.

Dans la forme, Concrete Cowboy suit sagement les conventions du récit initiatique : Caleb McLaughlin (Lucas dans Stranger Things) dans le rôle de l’ado perdu, qui découvre, par le biais d’une figure de mentor torturé – Idris Elba, excellent -, un milieu dont il ignore tout, et qui lui ouvre les portes d’un apprentissage qui le fera mûrir. Bien sûr, il y a un élément perturbateur – incarné par le cousin mêlé à un trafic de drogue, que joue Jharrel Jerome (Dans leur regard, Moonlight) – pour mettre en danger la saine évolution du protagoniste. Zéro surprise à prévoir, doit-on se dire… Pourtant, cette adaptation d’un roman “young adult”, Ghetto Cowboy, lui-même inspiré du très concret Fletcher Street Urban Riding Club, capte une touchante réalité à travers la fiction : celle d’une culture en train de disparaître. Staub se fait le témoin d’une tradition ancestrale, doublement passée sous silence au cinéma – les westerns classiques ont purement et simplement “oublié” le rôle joué par les cowboys noirs dans la conquête de l’Ouest ; le travail des cowboys urbains n’a jamais été médiatisé -, et menacée par une urbanisation incessante. Si le duo vedette suit une formule établie, autour d’eux gravitent des acteurs non-professionnels, membres du Fletcher Street Urban Riding Club dans la vie et qui donnent à voir leurs traditions au public. Avec l’espoir de transmettre leur part méconnue d’“Americana”.

Madame Claude de Sylvie Verheyde (1h52 – France, 2021)
Concrete Cowboy de Ricky Staub (1h51 – États-Unis, 2020)
Disponibles dès le vendredi 2 avril 2021 sur Netflix