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Les Mitchell contre les machines de Michael Rianda / The Disciple de Chaitanya Tamhane

Le calendrier des sorties est surchargé et la semaine dernière fut bien remplie : avant de vous parler de deux nouveautés Netflix de qualité, petit apparté sur Le Passager n°4 (Stowaway en VO), disponible sur la même plateforme depuis vendredi dernier. Après Arctic, son premier long métrage qui avait été sélectionné en séance de minuit à Cannes, Joe Penna livre un film de SF très pragmatique, que je pourrais mettre en lien avec les chefs-d’œuvre Gravity ou Ad Astra autant qu’avec la superbe série For All Mankind (qui vient de terminer sa deuxième saison sur Apple TV+ dans un final de toute beauté) : il s’agit ici de montrer les contraintes physiques et psychologiques d’un voyage spatial de la Terre vers Mars, dans un futur qu’on espère proche. Lorsque l’équipage découvre que le vaisseau transporte un passager supplémentaire, il lui est interdit de céder à la panique, et pourtant l’évidence est là : l’oxygène viendra à manquer avant l’arrivée à bon port. Penna confronte ses personnages à un dilemme moral – faut-il sacrifier un individu au nom d’une mission scientifique, ou au contraire prendre tous les risques pour que l’ensemble du groupe survive ? – au sein d’un film qui s’interdit le plus possible les envolées spectaculaires. Résultat : une sorte de Sunshine qui serait dépouillé de sa dernière partie ersatz d’Alien, mais aussi privé de la mise en scène évocatrice de Boyle. Le Passager n°4 incarne malgré tout une voie alternative pour la hard SF : peut-être parce qu’il embrasse sa dimension mélodramatique dans sa dernière partie, et que sa conclusion est sincèrement émouvante ?

Rentrons maintenant dans le vif du sujet : c’est un gros vendredi pour Netflix, avec une comédie d’animation rachetée à Sony et un film d’auteur récompensé à Venise. Les Mitchell contre les machines, donc : titré Déconnectés lorsqu’il devait sortir en salles à l’automne dernier, il s’agit de la dernière production Lord/Miller. Oui, le duo qui a transcendé le personnage de Spider-Man avec un film d’animation enchanteur (Spider-Man : New Generation), revitalisé la franchise 21 Jump Street ou carrément fait naître celle des Lego sur grand écran, au son du culte Everything Is Awesome. Ils agissent en tant que “parrains” ici pour Michael Rianda et son coréalisateur et coscénariste Jeff Rowe, mais on retrouve bien leur esprit : le film ne s’interdit rien et expérimente sur la forme animée, à travers l’intégration de memes, de vidéos en prise de vues réelles ou encore en incorporant des croquis qui jurent volontairement avec l’animation globale. Les Mitchell du titre, une charmante famille américaine dysfonctionnelle, voit l’incompréhension entre le patriarche Rick et sa fille Katie, sur le point de partir à la fac, atteindre son paroxysme. Rick, pensant se racheter auprès de Katie, organise alors un road trip d’une semaine pour l’accompagner jusqu’en Californie, où elle va étudier. Pas de bol : le voyage ne ravit pas plus que ça Katie, pressée de rencontrer ses futurs camarades. Pas de bol bis : ils prennent la route alors que la fin du monde débute, par le biais d’un soulèvement robotique… Sur le fond, Rianda et Rowe nous entraînent en terrain connu, avec cette famille (typique des sitcoms) qui évoque celle des Indestructibles. Sur la forme, c’est la folie : narré par son héroïne, que double la géniale Abbi Jacobson, le film suit régulièrement le flux de ses pensées, offre des séquences d’action débridées, n’oublie jamais d’être drôle et se construit autour de deux thèmes centraux : les rapports entre générations évidemment, mais aussi notre relation aux nouvelles technologies. Que Katie soit une accro au cinéma et exprime cette passion avec son Dog Cop – futur héros d’un film ? ce serait mérité -, c’est un peu la cerise sur le gâteau du succès familial de ce printemps. Et il me faut avouer que je dois au film mon plus gros fou rire de l’année : vous comprendrez lorsque vous verrez les créatures qui en sont à l’origine à l’écran…

Changement de registre radical avec The Disciple, second film de Chaitanya Tamhane après Court (En instance) (2014, sorti en salles en 2016). Sharad étudie la musique hindoustanie, et plus précisement khyal, auprès de Guruji, qui a lui-même appris auprès de la légendaire Maai. Sharad aspire à devenir un chanteur classique virtuose, mais pour l’instant, les clés de l’enseignement de Guruji lui échappent. Bien qu’il répète à outrance, ses piètres prestations l’ébranlent, tout autant que le spectre de son père, élève de Maai mais trop peu impliqué. Sharad n’a pas encore, semble-t-il, la paix intérieure dont doivent disposer les grands interprètes de musique khyal. Je vous imagine déjà me demander : doit-on s’y connaître ou avoir des infinités avec le khyal pour se prendre au film ? Rassurez-vous, je n’en suis pas un expert non plus. Ce qui n’a pas empêché les séquences musicales du film de me subjuguer par leur grâce. The Disciple n’est pas là pour vulgariser ou introniser la musique hindoustanie au public. Tamhane l’a conçu pour permettre à ce public d’appréhender les traditions et la philosophie qui accompagnent cette culture musicale, tout en jaugeant le poids d’une vocation. Sharad (le magistral Aditya Modak, dont c’est le premier rôle) est rongé par ses incertitudes et se consacre corps et âme à sa vocation. Comment va-t-elle résister à l’épreuve du temps ? Le film s’étend sur plus d’une décennie, menant Guruji au crépuscule de sa vie, tandis que Sharad s’occupe toujours quotidiennement de lui. Le cinéaste filme la rigueur d’ascète qui habite son héros, mais aussi la solitude qui en découle. Et Tamhane décrit avec subtilité la façon dont Sharad “choisit” d’incarner la tradition, en opposition à ce qu’il assimile à la modernité, symbolisée par une jeune chanteuse candidate de la version indienne de Nouvelle star. Tout, dans The Disciple, relève de la nuance. Chaitanya Tamhane s’affirme, dès ce deuxième film, comme un auteur majeur du cinéma indien.

Les Mitchell contre les machines (The Mitchells vs. the Machines) de Michael Rianda (1h53 – États-Unis – Canada – France, 2021)
The Disciple de Chaitanya Tamhane (2h07 – Inde, 2020)
Disponibles dès le vendredi 30 avril 2021 sur Netflix