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La Grande traversée de Steven Soderbergh / Judas and the Black Messiah de Shaka King

Canal+ Première monte en puissance

Aujourd’hui, je m’autorise un article un peu particulier en parlant de deux sorties Canal+. Promis, je ne dirai rien sur le propriétaire de la chaîne pour me consacrer exclusivement au cinéma, l’une des deux matrices de la chaîne cryptée. Voyez-vous, depuis quelques mois, C+ s’attache à diffuser en exclusivité des films inédits en salles. Ils ont commencé avec The Singing Club de Peter Cattaneo (l’auteur de The Full Monty, moins inspiré cette fois), ont programmé en février l’excellent The Nest, qui marquait le retour de Sean Durkin derrière la caméra 9 ans après le non moins excellent Martha Marcy May Marlene. Ces 20 et 27 avril prochain, ce sont deux films aux origines très différentes que la chaîne rendra disponibles. Le premier, signé d’un cinéaste confirmé, était dès le départ destiné à une plateforme de streaming aux États-Unis. Le second, conçu par un auteur émergent particulièrement prometteur, aurait pu sortir dans les salles françaises si le contexte avait été différent. Pour la petite histoire, aux États-Unis, les deux films en question, La Grande traversée de Steven Soderbergh et Judas and the Black Messiah de Shaka King, sont labelisés HBO Max, la plateforme de streaming du studio Warner outre-Atlantique. Plot twist : le second fait partie d’une salve de titres visionnables un mois, en parallèle à une sortie en salles… Oui, tout cela est compliqué.

Ce mardi, c’est donc le 32e film de Steven Soderbergh que vous allez pouvoir découvrir chez vous. Ce n’est pas le premier Soderbergh à ne pas passer par la case salles (en dehors de High Flying Bird et de The Laundromat, deux Netflix Originals, And Everything Is Going Fine, son documentaire plus confidentiel sur Spalding Gray, n’a pas eu d’existence commerciale en France) et ce ne sera pas le dernier : ses deux prochains films (deux thrillers), No Sudden Move – déjà terminé – et KIMI – actuellement en tournage – seront également des exclus HBO Max… Grâce au financement de Warner, Soderbergh a décidé de s’amuser : prochainement avec le cinéma de genre, ici avec… le film de vacances, mâtiné de chronique initiatique et d’étude psychologique. Alice, célèbre romancière américaine, est la lauréate d’un prestigieux prix littéraire britannique. Elle se résout à renoncer à s’y rendre, ne pouvant prendre l’avion pour des raisons de santé. Mais son ambitieuse agente, Karen, lui a trouvé une solution : lui faire traverser l’Atlantique à bord du Queen Mary 2 ! Alice invite alors son neveu, Tyler, ainsi que Roberta et Susan, deux amies de ses lointaines années de fac.

La Grande traversée est, indiscutablement, un film de Soderbergh. Là où d’autres auraient tiré le récit vers le mélo ou la franche comédie, le cinéaste mélange les genres, les tons, les directions. Ça peut être épuisant : avec 5 personnages à développer, l’intrigue est souvent inégale. Certains comédiens sont un peu négligés ; les seconds rôles trop en retrait. Dans cette croisière de luxe, nos protagonistes n’ont l’air de faire que peu de rencontres, et les retrouvailles éternellement reconduites entre Alice, Roberta et Susan servent avant tout au cinéaste à examiner l’amertume de Roberta ; Tyler, sorte d’électron libre, se retrouve à jouer les espions pour Karen, dont il tombe sous le charme. Mais est-ce réciproque ? Et au milieu de tout cela, Alice (Meryl Streep, évidemment impeccable, mais oserait-elle être moins ?), la plus grande énigme du film. Soderbergh s’intéresse à ses personnages comme à des concepts et pourtant, l’ensemble n’est jamais désincarné. Les trous d’air narratifs sont compensés par de vraies envolées improvisées et, surtout, une mise en scène inspirée voire virtuose, qui exploite au mieux un tournage effectué en toute discrétion, au milieu de véritables vacanciers. Comme une croisière dont le thème serait in fine la transmission, La Grande traversée prend son sens à son terme : c’est par le vide que laisseront en nous ses personnages que l’on pourra juger de la réussite, ou non, du film.

Shaka King va bénéficier d’une introduction plus concise : contrairement à Soderbergh, il n’a qu’un long métrage sous son aile – la comédie inédite Newlyweds -, même s’il a tourné des épisodes pour les séries People of Earth (rattrapez cette merveilleuse curiosité !), High Maintenance et Shrill. Judas and the Black Messiah relève pourtant du spectaculaire coup d’éclat : un biopic de Fred Hampton, membre des Black Panthers assassiné au crépuscule des années 1960, dépouillé des atours du genre. Hampton est une figure-clé pour comprendre l’évolution et le statut de la lutte pour les droits civiques au terme des sixties, après les meurtres de Malcolm X (en 1965) et Martin Luther King (en 1968). Deux personnalités qui firent l’objet d’une étroite surveillance et de campagnes de diffamation par les autorités. Tout aussi activiste, le jeune Fred Hampton représente une menace idéologique supplémentaire : il était marxiste-léniniste… Une certaine idée de l’enfer pour le FBI, qui cherchait à s’assurer une faible politisation de la communauté afro-américaine, mais aussi des autres minorités.

Avec son coscénariste Will Berson, Shaka King s’emploie à montrer la complexité d’Hampton, en le tenant au second plan. Car la grande réussite du film est de montrer l’influence naturelle qu’Hampton (Daniel Kaluuya) exerce sur Bill O’Neal (LaKeith Stanfield), petit escroc devenu, pour sauver sa peau, informateur pour le FBI, représenté par l’ambitieux Roy Mitchell (Jesse Plemons). Ce dernier charge O’Neal, apolitique et pas courageux pour un sou, de devenir l’un des hommes de confiance d’Hampton, lequel rencontre Deborah Johson (Dominique Fishback), une femme dont il va tomber amoureux. Pour Hampton, aimer et fonder une famille sont-ils compatibles sur le long terme avec un engagement politique armé ? Pour O’Neal, collaborer avec le gouvernement signifie-t-il trahir son identité, voire ses engagements (lorsqu’il s’en découvre) ? Les notions d’idéologie et d’engagement sont au cœur de Judas and the Black Messiah. À mesure qu’O’Neal se politise, ses convictions individualistes s’estompent. L’injustice sociale lui saute aux yeux. Les historiens vont certainement pointer du doigt le fait que le film néglige le rôle joué par Richard J. Daley, le maire de Chicago, dans la répression – rôle que tient, ici, le FBI, symbolisé par les apparitions d’un Martin Sheen lourdement grimé en J. Edgar Hoover. Il n’empêche qu’avec son personnage particulièrement ambigu, Plemons incarne toute l’ambivalence des autorités : en charge de la sécurité des citoyens, tout autant que de leur surveillance et contrôle. En (symboliques) frères ennemis, Stanfield, avec une prestation sur le fil du rasoir, et Kaluuya, qu’on savait capable de miracles (souvenez-vous de ses quelques scènes dans Les Veuves !), hissent Judas and the Black Messiah au rang des grands films historiques.

La Grande traversée (Let Them All Talk) de Steven Soderbergh (1h53 – États-Unis, 2020)
Diffusion le mardi 20 avril 2021 sur Canal+ Première et disponible sur MyCanal

Judas and the Black Messiah de Shaka King (2h06 – États-Unis, 2021)
Diffusion le samedi 24 avril 2021 sur Canal+ Première et disponible sur MyCanal
Disponible en VOD le 28 avril 2021 et en DVD & BluRay le 9 juin 2021