Rechercher du contenu

Incantation

Newsletter du 7 avril 2021

 

 

Chers lecteurs,
 

 
Quand les films reviendront, je m’efforcerai d’être gentil avec eux. Dans la mesure du possible – qui pour moi est étroit –, mais je ferai de mon mieux.
Je serai comme le bœuf dans la crèche, couvant de mon regard bienveillant l’enfant dans le berceau. Je dirai des comédies françaises qu’elles ont été pensées, écrites et mises en scène. Je dirai que Machin et Machine ont bien mérité tous leurs César, et que j’ai quelque chose à faire du Snyder Cut.
Je veillerai à mettre toutes les chances de mon côté, mens sana in corpore sano, discipline inflexible au service de l’écriture critique ; je noterai soigneusement les horaires des projections de presse dans mon calendrier ; je mettrai le réveil à 7h et je rangerai ma chambre (et ce sera vraiment une bonne chose, car il se trouve que c’est aussi mon séjour et mon bureau).
 
Ou alors, je ne changerai rien. J’aurai pour les films le même degré d’exigence que d’habitude, et ce sera probablement la meilleure façon de fêter nos retrouvailles. Un check viril à la rigueur, et pas de banderole de bienvenue : “Salut, les films… mais qu’est-ce que vous fichiez, encore ? On vous attend depuis six mois…
Je suppose que je n’y peux rien ; sous mes dehors bonhommes, j’ai mon côté austère. Comme l’écrit William T. Vollman en exergue du Grand partout (ce qui alors tout à la fois lui tient lieu d’excuse et de revendication), “je suis le fils de mon père”.
 
Quoi qu’il en soit : cette fois il semble que l’horizon se dégage et qu’une réouverture des salles soit à l’étude (calendrier et conditions à préciser… je précise que je n’ai pas plus d’infos que vous). De toute façon, chaque jour qui passe nous en rapproche, n’est-ce pas ? (voilà un peu de cette sagesse très terre-à-terre que j’avais à cœur de partager avec vous).
Il sera bien temps, en effet, de me laisser faire mon métier. C’est à peu de choses près le seul que je sache faire : les autres sont trop difficiles et mon courage est relatif, je crains l’effort, les températures négatives et de rester debout longtemps, et mes collègues doivent m’expliquer les trucs techniques comme ils le feraient à un enfant de huit ans (c’est moi-même qui le leur demande).
Par ailleurs, à la longue il peut être un tantinet usant d’écrire des newsletters à propos de films absents. Ce que je préfère, c’est écrire autour des films, et pourquoi pas sur à peu près tout sauf les films, mais pour cela il faut que je sache qu’ils sont là, à faire des puzzles dans la chambre d’à-côté ou s’asperger d’eau dans la cour. Sans les films, je n’ai plus rien à quoi m’adosser. Et c’est un peu moins drôle.
 
Je le redis ici : nous sommes un certain nombre à sentir que quelque chose nous manque si nous ne voyons pas les films en salle. Outre que le cinéma est un dispositif, il suppose d’effectuer un trajet vers le film, un trajet bien réel – c’est un aller-retour, aller entre chez soi et la salle, retour entre la salle et chez soi, et toutes sortes d’étapes supposant la fréquentation de divers parcs, cafés et restaurants.
Sans cette (dé)marche, je ne suis pas en mesure d’envisager le film réellement. Sans le rendez-vous pris avec lui, sans l’envie ou la crainte qu’ils m’inspire, et sans aller vers lui, et sans en revenir, et sans avoir transité par le silence et l’obscurité de la salle, et sans l’écran plus grand que moi… je me trouve un peu démuni.
Ce qu’à terme me proposent Netflix et les autres plateformes, c’est d’être moins l’acteur que l’esclave de loisirs qui ne mobilisent pas mon corps de spectateur et ne captent qu’une petite portion de ma concentration (le reste part je ne sais où, par des fenêtres réelles ou imaginaires, écran de smartphone, biais mentaux… par le tout-à-l’égout, l’écart entre la plinthe et les planches du parquet…), et d’attendre au bout du tuyau que l’eau tiède coule.
 
Je n’aime pas le cinéma sans garanties ni conditions ; je ne le confonds pas avec les films (bien qu’on l’y trouve un peu plus souvent que dans les salles de fitness) ; je ne m’émerveille pas du procédé technique (“han ! ça bouge !”).
Je considère avec une certaine jalousie, mais surtout avec la plus grande circonspection, celles et ceux qui prétendent connaître régulièrement des épiphanies filmiques ; je les soupçonne de souffrir d’une forme d’éternuement chronique qui n’aurait pas été diagnostiqué.
Combien de fois, face à un film, ai-je eu l’impression de planquer dans une voiture banalisée pour constater le plus banal des adultères, ou d’attendre en vain dans une cabane que paraisse un oiseau rare dont l’espèce, sans doute, est éteinte depuis vingt ans ?

Ça ne m’empêche pas d’y retourner. Parce que j’aime ce que le cinéma peut être, quand bien même il ne l’est que rarement (si les miracles étaient courants, on les composterait comme des billets de train et on les appellerait des lundis : ce serait d’une tristesse assez épouvantable).
Parce que, quelquefois, le cinéma est là. Un truc qui, bien qu’ouvragé avec les procédés techniques les plus modernes (des machins branchés sur secteur, d’autres reliés à des serveurs… ne m’en demandez pas plus, je n’y comprends rien du tout), cingle comme un passage de l’Odyssée, un madrigal de Monteverdi ou un blues de Robert Johnson… Un truc que, confusément, on sentait depuis longtemps dans ses entrailles (car pour l’essentiel – vous le savez – c’est ici que ça se passe), mais sur lequel jusqu’à présent on n’avait pas su mettre un mot ni une image, et qu’enfin l’on voit à l’écran, et qui nous fait sentir moins seul, ou moins bête, ou moins orphelin.
 
Restons prudents, soyons patients, et, très bientôt, rouvrons les salles ; et voyons si le cinéma y vient encore, et si l’on peut, un court instant, cesser de ruminer ses fautes, de penser à sa condition de contribuable et à toutes sortes de choses encore moins plaisantes.

Vous allez voir que, d’un coup, ça va aller mieux.
 

Portez-vous bien, chers lecteurs,

_

 

Thomas Fouet

_

 

_

Photo : Le Cheval de Turin (Béla Tarr) Copyright Sophie Dulac Distribution

 

Newsletter du 7 avril 2021
Inscrivez-vous ci-dessous pour recevoir chaque mercredi la newsletter des sorties :