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Where Are We Now ?

Newsletter du 10 mars 2021

 

 

Chers lecteurs,
 
 

Pardon d’avance pour la newsletter qui suit, sa médiocrité, son caractère décousu, mais ces derniers jours ça n’a été qu’incident sur incident. Jugez plutôt : lundi matin, comme je me mettais au travail, un grain de poussière sur mes lunettes m’a distrait ; au lieu de l’enlever, j’ai pensé au malheur qu’il y avait à avoir un grain de poussière sur les lunettes, et au fait que l’effort produit pour l’enlever (frotter le verre à l’aide d’un chiffon adapté étant, d’entre toutes, l’étape la plus délicate) serait perdu pour le travail.
Or, il se trouve que, la veille, s’était d’ores et déjà produit ce que j’appellerais “l’incident de la buée” – une histoire de lunettes encore, et dont je vous passe les détails –, qui m’avait coûté toute une journée d’écriture.
Enfin, lorsque, hier matin (ou bien était-ce plutôt en fin d’après-midi ?), je me sentis prêt à reprendre le boulot, la nuit tomba.

Comment aurais-je pu le prévoir ?
  
Pour être tout à fait honnête, les difficultés rencontrées au moment d’entamer ce texte viennent aussi de ce que, dans l’actualité du cinéma, le lien entre les choses m’échappe ou, au contraire, me semble parfois d’une facilité piégeuse. Prenons deux exemples très simples :
 
1/ Le 15 mars, cela fera un an que, pour la première fois, les salles de cinéma ont fermé en France.
 
2/ Le jury du Festival du film de Berlin, qui cette année se tenait en ligne (1) – dans l’attente, ou l’espoir, de projections publiques courant juin – a décerné son Lion d’or au nouveau film de Radu Jude, Bad Luck Banging or Loony Porn, joué par des acteurs masqués : (2)

Je ne sais pas quoi faire de ces informations ; je vois bien qu’il y a là une articulation toute trouvée, une occasion à saisir pour emballer vite fait bien fait une newsletter, sur l’air de “oh, souvenez-vous, nous avons vécu tant de choses depuis un an, maintenant un film en témoigne et il est primé à Berlin”, mais cela reviendrait sans doute à vous proposer de souffler les bougies d’un gâteau en plâtre.
Je ne peux donc dire que ceci : il y a un monde, semblable à celui-ci ou presque (si l’on s’en tenait aux plans du cadastre et aux cartes routières, on n’y verrait sans doute que du feu ; ses coordonnées sont les mêmes, et il pèse à peu près pareil), où les services de soin ne sont pas engorgés, ni les bars et les salles de spectacles fermés ; un continent qu’il s’agit de faire resurgir, et qui sera mieux que conforme au “monde d’avant” – le meilleur de ce que nous avions, combiné au meilleur de ce que nous voulons. C’est là tout le mal que je nous souhaite.
 
J’en viens donc à mon troisième point :
 
3/ Dans le cadre du Festival du film de Kerala, Jean-Luc Godard a accordé, ce jeudi 4 février, un entretien vidéo au critique de cinéma C. S. Venkiteswaran. Il s’y est exprimé sur différents sujets, notamment ses deux prochains projets, Scénario et Drôles de guerres, dont il a dit qu’ils seraient sans doute ses derniers. “Je termine ma vie de cinéma, oui, ma vie de cinéma (…) en réalisant deux scénarios. (…) Après, je dirai au revoir au cinéma.
 
Pour ne rien vous cacher, ces propos m’ont causé une certaine émotion : outre qu’il est, pour moi, l’un des plus importants cinéastes en activité, Godard est le seul artiste de stand-up que je supporte (ses punchlines sur ses homologues sont impayables) et son surnom (“l’Ermite de Rolle”) est pour moi celui d’un catcheur, l’égal du Lion de Lorraine ou du Bourreau de Béthune. C’est dire le rang qu’il tient dans ma mythologie personnelle.

Aussi, au moment de conclure cette newsletter – sans l’avoir vraiment commencée, vous l’aurez sans doute remarqué –, je préfère le laisser vous lire mon mot d’excuse :

C’est pas facile… C’est pas facile à dire… car… je pense beaucoup de choses en même temps, et au moment de les dire…” 

… il faut en dire une seule… et c’est très difficile… [Il s’adresse à la traductrice] donc si vous pouvez déjà traduire ça…

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Portez-vous bien, chers lecteurs,

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Thomas Fouet

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(1) En découvrant cette mention (capture d’écran ci-dessous) froidement administrative sur ma page d’accueil Google – “présence en personne non autorisée” –, me vinrent à l’esprit les mots de David Bowie chantant Berlin : “Had to get the train / From Potzdamer Platz…” (Where Are We Now ?) ; c’était du temps où les villes étaient habitées.

(2) Bad Luck Banging or Loony Porn (Radu Jude) Copyright Silviu Ghetie / microFilm

(3) Captures d’écran de l’entretien donné par Jean-Luc Godard à C. S. Venkiteswaran.

 

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Photo : Bad Luck Banging or Loony Porn (Radu Jude) Copyright Silviu Ghetie / microFilm

 

Newsletter du 10 mars 2021
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