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The Dissident de Bryan Fogel

La victime sacrificielle est-elle arrivée ?” plaisante Al-Tubaigy, responsable de la Police scientifique dépêché d’Arabie Saoudite en Turquie avec un commando pour y assassiner Jamal Khashoggi. Sacrifice : mot-clé. Avec, pour martyr, ce dernier, luttant pour l’avènement d’un pays où l’on serait libre de parler. Et, pour présupposé bourreau, le Prince héritier Mohammed Ben Salmane, alias MBS, tendu à le faire taire… Si on ajoute l’exil du premier, pourtant issu du sérail, à sa lente prise de conscience, la poursuite de son message par ses fidèles après sa mort et, en acmé, sa fiancée Hatice Cengiz visitant sa chambre telle Marie-Madeleine le Tombeau du Christ… c’est bien à un admirable et tragique parcours “messianique” que nous convie ce formidable documentaire du réalisateur de l’oscarisé Icare (2018). En atteste, s’il le fallait encore, la citation en incipit, du poète du XIIIème siècle Ali ibn al-Muqarrab al-Uyuni : “Lève-toi et prépare-toi à partir… () Car celui qui est libre quitte le mal pour sa propre dignité”.

Ayant mis dans leur contexte historique l’arrivée au pouvoir des Saoud en général et de MBS en particulier ainsi qu’une biographie brève mais édifiante de Khashoggi… le réalisateur crée une tension croissante, proche du thriller, autour des conditions du meurtre du journaliste dissident, en déployant une floraison impressionnante d’images d’archives et d’entretiens filmés à Montréal, Istanbul, Ankara, Toronto, Londres, Los Angeles, Washington, Bruxelles, Genève, Oslo et New York… jusqu’à éclairer ce que ce fait divers crapuleux – et princier – recèle d’effrayant pour chacun d’entre nous. A savoir la mise au jour d’un univers cybernétique apocalyptique (au double sens de “révélation” et de “catastrophe”) servant de bras armé à MBS pour espionner ses ennemis. Ce terrifiant service de traque numérique démontre, une fois de plus, le double visage de cette technologie par ailleurs libératrice du Verbe. “Twitter est devenu le Parlement des Arabes” dit ainsi Omar Abdulaziz, qui travailla avec Khashoggi, vit aujourd’hui au Canada et voit sa famille payer au prix fort son activisme anti MBS – en l’espèce, la fondation du cyber réseau “Les abeilles”. Ainsi, initialement dédié à Jamal Ahmed Khashoggi (13 octobre 1958 – 2 octobre 2018), ce patient et rigoureux travail entremêlant heuristique et épistémologie élargit de façon implacable son propos à des considérations planétaires impliquant les idéaux de vérité, de légalité, de sens de l’engagement, d’éthique, de liberté et de résistance.

Outre qu’elle rend un magnifique hommage à ce que peut (et devrait toujours) être le beau métier de journaliste d’investigation, dont beaucoup d’anonymes remplissent les rubriques nécrologiques de Reporters sans frontières et autres Cartooning for Peace (et alors même que l’on confond allègrement ledit métier avec ceux de présentateur, analyste, expert, chroniqueur, etc.) voici donc une œuvre salutaire, à voir et à faire connaître pour éveiller d’urgence les consciences dans un monde où la moralité est pervertie par l’argent et où les droits de l’Homme lui sont aisément sacrifiés.

The Dissident de Bryan Fogel (1h54 – Etats-Unis, 2020)
Disponible dès le lundi 15 mars 2021 en e-cinéma