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Quel film ?

Newsletter du 31 mars 2021

 

 

Chers lecteurs,

 
Que dire à propos de ce film, à supposer que c’en soit un ? (C’en est un ? Vous en êtes certains ? Qui pourrait s’en porter garant ? Qui, le jurer sur une tête à laquelle il tient ?) Voyons – faisons le tour de ce qui pose problème.
 
D’abord, le paysage : il est là, mais on se doute bien que c’est parce que, vraiment, on n’a pas pu faire autrement. Les acteurs s’étaient mis devant : il a fallu s’en débrouiller. Dès l’ouverture, on se méfie… C’est un champ, mais ça pourrait être un marécage : la mise en scène le défigure. Séquence suivante : voilà que, déjà, le “paysage” a changé (on aurait pu le rentabiliser un peu, mais on suppose que c’est aux frais du contribuable, comme toujours). C’est à présent un vallon entre deux coteaux, au loin on distingue quelques crêtes moins anodines, une chaîne de montagnes, peut-être ? Avec de la roche un peu cossue et des neiges éternelles ? Peu importe : de toute évidence, ça n’intéresse personne. On aurait pu tendre devant un rideau blanc, ça n’aurait pas changé grand-chose.
Dans de telles conditions, les acteurs pourraient avoir au moins un petit mot gentil pour le panorama (ex. : “Te quitter en cette saison me chagrine, Georges. Comme la Savoie est belle au printemps…”). Mais non : c’est toujours de sentiments qu’ils discutent. Ils ne parlent même que de ça ; ils en sont tout embarrassés, ils en ont tout le tour du ventre.
Mais vous n’espérez pas avoir pour le prix une description du paysage ! nous ne sommes pas au cinéma”, écrit Elfriede Jelinek dans Les Amantes (1). Ici, pas de description – et de paysage ? à peine. Plutôt, un genre d’imitation en pâte à sel par un enfant de maternelle.
Un paysage susceptible croirait qu’on se moque de lui. Un paysage procédurier porterait plainte pour préjudice moral et diffamation visuelle. On serait bien en peine de le lui reprocher.
 
Et les personnages : parlons-en. On n’y croit jamais, que celui-ci s’appelle Georges, et que celle-ci s’appelle Annie. On n’y croit pas, qu’ils se rencontrent, puis qu’ils passent du temps ensemble, puis qu’ils s’aiment. Or, le croirez-vous, chers lecteurs ? S’il est une chose à laquelle on croit encore moins, c’est que, d’un coup, ils ne s’aiment plus. Voilà un film qui, sitôt une croyance fondée – et, si faible soit la croyance, et si fragiles les fondations ! –, n’aura de cesse de la détruire.
 
Dès lors, comment se préoccuper un tant soit peu de l’action ? Les scènes d’amour donnent envie d’entrer dans les ordres… les scènes de dialogue, de se boucher les oreilles…
Et ces mouvements de caméra intempestifs ! On dirait que la caméra est fixée sur la tête d’un chien, un bon gros berger des familles, vif et curieux ; quelqu’un l’appelle… ou bien siffle dans un sifflet à ultra-sons… il entend bouger quelque chose dans un fourré… et hop ! voilà qu’aussitôt il tourne la tête. Et on ne voit plus rien du peu qu’il fallait voir… On suppose que c’est du cinéma post-moderne.
Et la photographie… Est-ce qu’un pot de peinture a coulé sur l’écran ? Est-ce ainsi que l’auteur voit le monde ? Tout en teintes orangées et mauves ? Avec les implications politiques que ça suppose ? (Je n’en dis pas plus : nous nous comprenons.) 
 
Certains diront que c’est “joli”. Je suis prêt à en convenir… Dans un court texte (2) consacré à une toile de Mary Cassatt (Petite fille dans un fauteuil bleu), Marc Molk, peintre lui-même, écrit la chose suivante : “Je dis ‘C’est joli’ pour aller vite, pour affirmer une appréhension sensible prioritaire des œuvres, pour relativiser la démarche cérébrale, la reporter à plus tard, ensuite, à lorsque j’en aurai fini avec le ‘joli’”. Oui, mais moi, une fois ce “joli”-là constaté, que m’en restera-t-il ? Est-ce un “joli” qui pourrait être l’antichambre d’un discours élaboré, le préambule d’une émotion circonstanciée ? Mais, que dalle, oui ! Pardon, je perds un peu mes nerfs…
Mais, je vous pose la question – est-ce un film auquel vous auriez l’idée de dire : “viens par là, mon joli” ? Je ne crois pas.

À un moment donné, j’ai même cru que le film s’était carapaté, qu’il avait fichu le camp du cadre en laissant à la place une réplique. Mais non, c’était bien lui qui suivait sa pente douce et flemmarde… les mêmes absences… les mêmes non-lieux… 

Notez que je n’ai rien contre son auteur… Mais ce garçon-là ferait bien de retourner à ses études, ou d’en changer. C’est à croire que les bonnes fées du cinéma se sont penchées sur son berceau, mais qu’ensuite on les a appelées pour porter quelque chose de lourd et qu’elles ne sont pas revenues. Ce sont des choses qui arrivent. Regardez, celui-ci à qui très récemment on est allé remettre un César… mais je m’égare.
 
Le pire, avec ce film, c’est qu’il vous fait venir de vilains arguments et vous sentir méchant. Moi qui d’ordinaire aide les vieux films à traverser la rue… moi qui ai toujours un mot gentil pour les “œuvres fragiles”… moi qui ne suis que tendresse réinvestie pour moitié dans le discours cinéphile…
 
Vraiment, je ne sais plus comment vous l’expliquer… c’est un film que je ne vous conseille pas.
 
D’ailleurs, j’en serais bien incapable : je ne connais même pas son nom.
 
Du reste, je doute parfois de l’avoir vu…

… à supposer encore qu’il existe… et où cela aurait-il eu lieu ?… 

 
 
Portez-vous bien, chers lecteurs,

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Thomas Fouet

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Photo : Shirin (Abbas Kiarostami) Copyright MK2 Diffusion

 

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