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En thérapie

Newsletter du 3 mars 2021

 

 

Chers lecteurs,
 

“Je fais parfois ce rêve…
– …
– Mais, vraiment… c’est idiot.
– Non, dites-moi…
– Je suis au cinéma… Il y a peu de public, les rangs sont clairsemés. Les hauts parleurs diffusent une musique lénifiante… un jazz d’ascenseur, une variété des familles… ça dépend des nuits… quant à la lumière, elle est… comment dire ? D’une douceur suspecte… Et je ne sais pas dire à quel moment de la séance nous nous trouvons… Si le film est fini, ou s’il va commencer… si c’est l’entracte… ou si c’est un souci technique… si le film a été tourné… si même son idée a germé dans l’esprit de son créateur… auquel cas nous allons devoir attendre encore un an ou deux…
– Il n’y a pas d’employés ? Personne ne vient vous voir ?
– Non, personne… Après un certain temps, j’échange quelques regards avec les spectateurs… “Bon, et alors, quoi ? semblons-nous nous dire. Faut-il prévenir quelqu’un ? Nous aurait-on oubliés ?”  Fallait-il réserver à l’avance, prévenir que nous étions venus voir un film ? Qu’est-ce qu’on attend, au juste ? Que le DCP arrive ? Ou que le ministère autorise la séance ?… Quoi qu’il en soit, nous mettons la chose en débat : ce sera l’occasion de patienter un peu en attendant qu’enfin le film se décide à commencer. Car, à cet instant précis, j’en conçois la certitude – plutôt, elle s’impose à moi : le film est doué de conscience. C’est même lui qui nous a réunis, pour une raison qu’il nous fera bientôt connaître.
– En somme, vous n’avez fait que répondre à l’appel…
– … dont nous n’avons aucun souvenir. Chacun y va donc de sa petite théorie… Une spectatrice prétend que nous avons été attirés par le souvenir du cinéma, un art qui existait autrefois… À la façon dont elle dit ce mot, “cinéma”, je comprends qu’elle parle d’autre chose que ce que, vous et moi, nous entendons par là…
– Je ne suis pas certain d’y entendre grand-chose…
– … ou l’intuition d’un art qui existe sur un autre plan, ou dans une dimension parallèle : il est dans une poche du réel, il faut fouiller dans sa doublure… Puis elle ajoute qu’en la matière, faire la part des choses n’est jamais très évident. Quoi qu’il en soit, si nous n’invoquons pas le film, ou si nous ne l’applaudissons pas assez fort, “c’est certain, il ne viendra pas”. Alors, on invoque, on applaudit… mais il ne se passe rien. Un spectateur en déduit qu’en fin de compte, le cinéma n’a jamais été inventé. On a fait des tests, et ça n’a pas fonctionné. Le fait de mettre une image derrière une autre, et une autre, et ainsi de suite… ça n’a pas permis qu’elles s’animent. Le coup n’est pas parti. Le mortier n’a pas pris. La nuit n’est pas tombée. Le…
– Arrêtez, avec vos images.
– Ou alors, les gens n’ont pas bien vu l’intérêt… Ça les a amusés cinq minutes, et puis ils sont rentrés lire un livre ou jouer avec le chien. Les investisseurs n’ont pas suivi… les inventeurs ont préféré travailler plutôt sur des modèles de montgolfières de salon… On a trouvé d’autres moyens de se distraire.
– Des montgolfières de salon ?… Mais, comment…
– Depuis, les machines pour faire les films sont gardées dans des musées. De petits musées sans prestige, où il ne vient jamais personne, sauf des scolaires et, quelquefois, des gens qui ont une heure à tuer dans une ville qu’ils ne connaissent pas, parce qu’ils ont raté un train. Vous comprenez ? L’humanité a fait son choix… La machine à trier les poussins : c’est ok. Celle pour dénoyauter les olives : validé. La machine à faire les films : c’est non.
– Les autres spectateurs, qu’en disent-ils ?
– Disons que la théorie divise… Au bout de ma rangée une jeune fille s’est levée, elle s’emporte et refuse d’en entendre parler. Nous sommes venus voir un film, et ce film va commencer : elle s’accroche à cette idée. “Mais si ! dit-elle, nous sommes venus voir… vous savez… ce film avec cet acteur blond… ou, châtain clair… et cette actrice, qui a joué dans… et, ça se passe dans un pays… ah, on le connaît, ce pays… à une époque… ah ! cette époque… quels temps c’était… et, ça raconte… une rencontre… une séparation… mais sur ce point… c’est un peu flou…” Nous nous frappons le front et disons : “Oui ! Bien sûr !”, comme si à notre tour nous nous en souvenions… mais c’est pour ne pas l’inquiéter. On voit bien qu’elle invente, la pauvre, et qu’elle n’a jamais vu de film. Lui montrerait-on à la place un œuf-mayo qu’elle s’écrierait : “Ah, le joli film que voici ! Et dire que ce n’est que l’entrée !” 
– C’est très aimable à vous.
– Un autre dit qu’il connaît déjà le programme, il l’a lu dans le hall d’entrée et s’étonne qu’on ne l’ait pas vu ; le rideau va s’écarter et il n’y aura pas d’écran : des gens viendront sur scène pour nous faire une démonstration de taekwondo. “Vous racontez n’importe quoi ! proteste un type au premier rang : c’est le spectacle de fin d’année de ma fille ! Elle joue Wendy dans le “Peter Pan” des 6ème B de l’école Gustave Flaubert !” Un autre lui emboîte le pas : “Oui, et mon fils, ce bon à rien ! On lui a encore refilé le rôle d’un arbre !” Mais alors, nous devrions entendre s’affairer la troupe en coulisses… Or, nous n’entendons rien.
– Le mystère s’épaissit…
– Il y en a un, enfin, qui jusqu’ici n’avait pas pris part au débat, et qui dit que nous sommes attirés par l’odeur du sang, et aussi toutes sortes de sentiments vénaux et passions torves. Ou par la perspective d’une émotion très pure, très naïve, mais au point d’en être scandaleuse. Qu’ici on ne va rien apprendre, en tout cas rien qui puisse nous servir au-dehors, et qu’on le sait, et qu’on n’est pas venus pour ça. Qu’on est venus pour assister à un truc fort. Quelque chose qui, pour une fois, n’évoquerait pas de la broderie sur coussin, et dont la morale ne serait pas tirée d’une assiette parlante. Il ajoute qu’il ne faut pas s’inquiéter, car le film va commencer.
– …
– Et qu’il faut donc s’inquiéter… car le film va commencer.
– Et vous, dans ce rêve… vous en pensez quoi ?
– Je pense que j’aimerais bien voir ça.
– Le “Peter Pan” des 6ème B ?
– Non, un truc fort…
– Une épiphanie…
– Mieux… UN GRAND COUP DE PIED AU CUL.”

 

Thomas Fouet

 

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Photo : BoJack Horseman (Raphael Bob-Waksberg). DR.

 

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