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“That’s entertainment”

Newsletter du 3 février 2021

 

 

Chers lecteurs,

 

Le soir venu, tout un public vient dans ma chambre pour me regarder dormir. La plupart ne font pas de bruit et se montrent très attentifs, mais il y en a qui voient là des raisons de rire (certains, c’est d’une façon que j’ai de respirer ; d’autres, d’un geste que je fais dans mon sommeil) et, plus rarement, de pousser des cris d’étonnement (c’est un peu un mystère, je ne vois pas très bien ce que je fais pour ça).
 
Depuis peu, ils font payer l’entrée. J’ignorais qu’il pût exister un tel commerce… Pour tout dire, et outre le préjudice causé à mes nuits, je trouve ça scandaleux. Les premiers jours, passe encore : ils n’étaient que deux ou trois et se faisaient tout petits. Mais à présent ils se sont passés le mot et s’entassent sur des sièges pliables qu’ils transportent avec eux ; chacun a sa clé et vient à l’heure de son choix. J’ai demandé que cela cesse, mais ils en font tout un trafic sur les marchés (contre vingt à vingt-cinq euros on vous donne l’adresse, le digicode et la clé). J’ai dit : “je paie un loyer pour vivre dans un studio dont je puisse garder l’entrée”, et “c’est peu, mais c’est chez moi” ; j’ai fait valoir aussi que j’avais la loi de mon côté, mais ils se sont fichus de ma gueule.
 
Pourquoi moi ? Pourquoi pas mon voisin de palier ? Pourquoi pas les grands appartements des étages inférieurs, où vivent, dans de beaux meubles, des familles entières, promesses de spectacles aux récits chaque soir renouvelés ? Je ne me pose même plus la question… Le succès est un malentendu, l’énigme posée par la foule à des gens choisis au hasard pour les faire tourner en bourrique. Une forme de harcèlement, en somme : “Pourquoi crois-tu que par millions nous soyons allés voir ton film ?”, est-il demandé à un tel qui n’en a pas la moindre idée (le plus souvent, il n’y a aucune raison valable). J’en ai vu devenir cinglés pour moins que ça.
 
Certains soirs ce n’est pas assez et ils me demandent de danser :
Tenez, levez-vous, et allez sur le balcon.
Je proteste que c’est trop petit, et que les nuits sont fraîches.
Un artiste n’a jamais peur d’attraper froid. Il sait mériter son public.
Bien que n’étant pas vraiment artiste – mais rechignant un peu à l’avouer –, je finis presque toujours par m’exécuter. De toute façon, protester ne sert à rien : ces gens ont grandi avec l’idée que le client était roi.  
 
Certains viennent avec des caméras, tournent de petits films puis, dans d’autres soirées dont ils font aussi payer l’entrée, les montrent encore à d’autres gens. Je ne sais pas quel nom ils donnent à ces séances, mais ce n’est pas ce que j’appelle du spectacle vivant.
 
Ça, je dois dire qu’ils ne manquent pas d’idées nouvelles. Récemment ils ont lancé une revue “critique”, dans laquelle ils se sont mis en tête de commenter mon “œuvre”. “Ce drame urbain est un peu faible, et l’action est répétitive”, ai-je lu dans leur dernier hebdo, qu’un spectateur avait oublié sous son siège. Si le spectacle ne leur plaît pas, qu’ont-ils encore à vouloir écrire dessus ? À la troisième critique négative d’affilée, je me suis énervé : “Si vous n’êtes pas contents, leur ai-je dit, vous n’avez qu’à aller au théâtre. Tous les soirs, vous verrez un spectacle nouveau.” Mais les théâtres, m’ont-ils appris, sont fermés. (Moi, je ne sais pas ces choses-là : je suis un garçon d’intérieur branché sur les canaux sportifs et me tiens rarement au courant des activités culturelles.) Du reste je soupçonne qu’ils aiment revoir toujours plus ou moins la même scène, ou qu’ils ont peur qu’un soir il se passe quelque chose et qu’ils ne soient pas là pour le voir.
Pour moi, vous êtes le Marvel des chambres de bonnes”, m’a dit, à l’heure de s’en aller, un spectateur de toute évidence très ému. Ça n’était pas grand-chose (et je ne suis pas sûr de comprendre ce qu’il a voulu dire par là), mais ça m’a fait plaisir. Tant qu’à provisoirement ne pas pouvoir vivre la vie qu’on voudrait vivre, à l’air libre et sans couvre-feux, autant qu’au moins elle plaise à d’autres.
 
À la longue, je dois dire que c’est quand même usant. Si toutes les nuits des gens m’empêchent de dormir (certains commentent l’action à voix haute et mangent des friandises qu’on leur vend au prix cher dans la cage d’escalier, d’autres font de la lumière avec leurs smartphones, ou vont jusqu’à s’asseoir sur le lit pour y voir un peu mieux), quand trouverai-je à me reposer ?
 
Si les salles de cinéma rouvraient, ils me laisseraient peut-être tranquille. Ils auraient mieux à faire et retourneraient à leurs spectacles.
 
Pour ne rien vous cacher, ce serait un soulagement.

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Portez-vous bien, chers lecteurs,

 

Thomas Fouet

Photo : Un homme qui dort (Bernard Queysanne et Georges Perec). DR.

 

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