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Malcolm & Marie de Sam Levinson

Nous sommes le vendredi 5 février 2021, les salles françaises sont toujours fermées, et l’événement cinéma de ce début d’année est donc fixé à aujourd’hui : la sortie, sur Netflix, du troisième film de Sam Levinson, le créateur de la série Euphoria. Particularité du projet : il a été tourné en Californie en début d’été 2020 – en pleine pandémie, donc – avec un budget dérisoire (malgré ses deux stars) et une équipe de tournage drastiquement réduite pour raisons sanitaires. Avant toute chose, le film était l’occasion pour le réalisateur de continuer à travailler avec sa vedette d’Euphoria, l’excellente Zendaya, puisque le tournage de la seconde saison de la série était reporté. Voilà pour les présentations. Pour moi, les ennuis commencent…

Figurez-vous qu’avant la diffusion de la première saison d’Euphoria en 2019, j’avais eu la malchance de connaître les deux films de Sam Levinson, Another Happy Day (2011) et Assassination Nation (2018). Le premier est une ébauche laborieuse de film choral qui tourne vite court ; le second est l’une des pires choses que j’ai vu en salles ces dernières années, non seulement parce que Levinson passe totalement à côté de son sujet, mais aussi parce que son scénario finit par accabler les héroïnes qu’il promettait de défendre. Quant à Euphoria, pour tout vous avouer, je ne suis pas franchement séduit : la partie teen drama est très artificielle, la faute à une écriture trop caricaturale (avec son antagoniste machiavélique et ses excès à tout-va) pour représenter avec sincérité le mal-être adolescent. Pourtant, le casting est cohérent et impressionne par la maturité de son jeu, et le scénario sonne parfaitement juste lorsqu’il s’agit d’évoquer les problèmes d’addiction. Comment passer outre ce genre de bagage avant de découvrir Malcolm & Marie ? En réalité, il faut l’embrasser : je sais que je ne suis pas en phase avec le style de Levinson, je vais donc voir son dernier film sans la moindre attente.

© Dominic Miller / Netflix

Malcolm & Marie, donc. John David Washington et Zendaya. Le réalisateur et sa compagne qui reviennent de l’avant-première de son dernier film. Quelles vont être les critiques ? Qu’a pensé Marie du film ? Les questions se bousculent dans la tête de Malcolm, cinéaste qui monte. Marie, sa petite amie plus jeune que lui, a ses propres questions : par exemple, Malcolm n’a-t-il pas trop ostensiblement pioché dans sa vie à elle, sans lui demander si elle acceptait qu’il s’en serve à l’écran ? Et pourquoi ne l’a-t-il pas remerciée dans son discours ? Dès les premières séquences, Levinson pose l’équilibre des pouvoirs dans cette relation de couple : le statut d’artiste de Malcolm est souligné, celui de Marie reste volontairement nébuleux. Il impose aussi une identité artistique : un Noir & Blanc magnifique, une fougue cassavetienne. Mais aussi, toujours, cette écriture encombrante, qui transforme des dialogues en longs monologues archi spectaculaires et les déconnecte du récit global. Malcolm & Marie souffre de problèmes de rythme, chaque échange du couple pouvant tourner à la confrontation et aboutir à un climax saisissant… avant que la tension ne retombe et que Levinson ne prenne le temps de “replacer” ses personnages pour entamer l’échange suivant.
Malgré ce défaut récurrent, il se dégage de Malcolm & Marie une énergie et une franchise revigorantes. Levinson pioche dans son vécu, et c’est peut-être la première fois que la fiction lui permet de se mettre autant à nu dans l’une de ses œuvres. Il se retrouve dans les deux personnages : l’un, sans aspérités, veut à tout prix être pris au sérieux ; l’autre lutte avec ses addictions et est sous-estimée. Si on a parfois du mal à comprendre comment ces deux-là peuvent (encore) être amoureux tant ils ont de rancœur à déverser, Levinson se garde bien de les juger… mais il a tendance (et je lui donne raison) à prendre parti pour Marie, la femme intelligente que Malcolm, obnubilé par son art, néglige. Il faut souligner à quel point Zendaya et Washington se révèlent vitaux dans la réussite du film : ils transforment un exercice de style en une chorégraphie virtuose. Qu’elle soit funèbre ou régénérante pour la relation dépeinte à l’écran, tout est question de point de vue…

À la semaine prochaine, et plus précisément lundi, pour expérimenter une nouvelle forme de boucle temporelle…

Malcolm & Marie de Sam Levinson (1h46 – États-Unis, 2020)
Disponible dès le vendredi 5 février 2021 sur Netflix