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La Mission de Paul Greengrass

Le western est un genre increvable. Déclarez-le passé de mode, enterrez-le (doublement) avec Danse avec les loups et Impitoyable, il prendra son temps, reviendra par la petite porte avec Open Range et Appaloosa, et finira par inspirer une major, qui lâchera quelques dizaines de millions de dollars dans l’espoir de faire un carton avec ses stars (qui étaient la raison d’être du remake des 7 mercenaires en 2016). Et voilà que Paul Greengrass, le réalisateur qui s’est fait un nom grâce à son style documentaire – pour porter à l’écran pas moins de quatre histoires vraies, dans Bloody Sunday, Vol 93, Capitaine Phillips et Un 22 juillet -, se lance dans l’aventure du western avec l’adaptation du roman Des nouvelles du monde de Paulette Jiles.
Avant d’arriver sur votre écran, La Mission a connu un sacré périple : initialement prévu chez Fox Searchlight, le projet est passé entre les mains d’Universal suite au rachat de la Fox par Disney. Le film devait sortir dans les salles françaises le 6 janvier 2021 : la pandémie mondiale a bouleversé les plans du studio, qui a décide de céder les droits du film pour certains territoires (dont la France) à Netflix. Une stratégie déjà employée (hors pandémie) par Paramount pour Annihilation. Vous savez désormais comment un film passe donc des pages de notre Annuel à ma rubrique hors salles… Mais alors, un film qui se plaît à mettre en scène les grands espaces du Texas en 1870 fonctionne-t-il autant sur petit que sur grand écran ? Sans surprise, oui : La Mission n’est pas Danse avec les loups. Le premier ne cherche pas à renouer avec la vision élégiaque du second : le capitaine Jefferson Kidd, le héros de Greengrass, n’a pas le temps de communier avec la nature. Il ne fait que la traverser pour aller, de ville en ville, lire les nouvelles. Sa vie n’est qu’un long voyage sans fin, lui qui fait partie des vaincus de la guerre de Sécession. Sa rencontre avec Johanna / Cicada bouscule ses habitudes et ses convictions. Cette enfant, deux fois orpheline, a l’opportunité d’être réunie avec des proches. Parce que c’est la bonne chose à faire, Kidd accepte cette mission. Mais aussi parce que c’est un moyen d’exorciser ses propres démons.

© Bruce W. Talamon / Universal Pictures – Netflix

À plus d’un titre, La Mission est un film de fantômes : ceux d’un Ouest sauvage encore fantasmé, espace de liberté et d’espoir absolus. Mais aussi ceux, bien moins sympathiques, des idéaux sudistes. Les plaines texanes sont un domaine de rancœur, de prédation et d’individualisme. Figure humaniste, Kidd est le témoin actif des mutations de son État : un rôle en or pour un Tom Hanks des grands jours – mais en a-t-il vraiment des mauvais à l’écran ? Face à lui, Helena Zengel (révélée l’an passé avec Benni) compose une gamine insaisissable, partagée entre deux éducations, deux familles, deux identités. Greengrass filme avec tendresse l’attachement naissant entre ses deux protagonistes, rythmant son récit de quelques scènes spectaculaires (principalement une fusillade mémorable, par son dépouillement, avec le Michael Angelo Covino de The Climb en outlaw sans foi ni loi), même si le manque de moyens (38 millions de dollars, c’est certes beaucoup, mais peu sur des critères hollywoodiens) se fait parfois ressentir, avec des fonds verts voyants. Mieux structuré et équilibré que le trop foisonnant Un 22 juillet, le précédent film de Greengrass, La Mission réussit à se faire sa petite place aux côtés des westerns modernes essentiels.

La Mission (News of the World) de Paul Greengrass (1h58 – États-Unis, 2020)
Disponible dès le mercredi 10 février 2021 sur Netflix