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I Care a Lot de J Blakeson

Surprise, cet article n’était pas prévu il y a encore une semaine ! Car si I Care a Lot, le troisième film de J Blakeson, devait arriver sur Netflix dans certains pays, ce n’était initialement pas le cas pour la France, où un distributeur salles en avait acquis les droits… et prévoyait sans doute une sortie dans les semaines qui viennent. Mais voilà : le contexte sanitaire étant ce qu’il est, les salles de cinéma restant désespérément fermées et le risque de flibusterie étant réel dans le cas d’une sortie trop décalée, I Care a Lot arrive finalement aussi sur Netflix chez nous. La semaine dernière, je vous parlais de la belle leçon de vie qui attendait les héros récalcitrants de Palm Springs : aujourd’hui, le grand écart sera total puisque je vous invite à suivre les aventures d’une tutrice pour personnes en perte d’autonomie. Autant vous prévenir, elle n’est pas très réglo et risque de vous horripiler…

Qui d’autre que Rosamund Pike, l’éternelle “Amazing Amy” de Gone Girl (le meilleur film des années 2010 ? Le débat est toujours ouvert), pour jouer l’un des personnages les plus humainement et moralement détestables à l’écran de ces dernières années ? Sa Marla Grayson est une opportuniste dont la motivation essentielle semble être l’appât du gain. Pour rassasier ce besoin, elle a trouvé la combine parfaite : une complice médecin identifie, parmi ses patients âgés, ceux qui sont sans proches et pourraient, avec un diagnostic allant dans ce sens, être légalement déclarés “dépendants” et placés sous tutelle. C’est là que Marla entre en scène : désignée par la justice, elle expédie son client en résidence sécurisée – là encore, avec la complicité du directeur, ravi de pouvoir facturer un nouveau patient – et liquide tous les biens de ce dernier. Et les sommes (potentiellement considérables, en fonction du patrimoine de la victi… de la personne) serviront à payer les coûteux services de Marla ! Mais voilà : un jour, Marla et sa compagne, Fran, perdent un client. Une personne âgée, ça décède, et il faut alors vite la remplacer : c’est la pauvre Jennifer Peterson (Dianne Wiest) qui est sélectionnée. Mauvaise idée : le passé propret de Jennifer cache de lourds secrets…

© Seacia Pavao / Netflix

Pour dynamiser son récit et ne pas sombrer dans le cynisme, J Blakeson place donc face à Marla un adversaire de taille, dont je ne dévoilerai rien. Cet adversaire est certainement plus humain en apparence, malgré ses activités : le réalisateur se sert des motivations de ses personnages pour pousser le spectateur à prendre parti. Ça passe ou ça casse : on pourra aussi bien adhérer au principe et s’impliquer à fond, être “team Marla” (après tout, être pro capitalisme sauvage n’est pas interdit par la loi) ou “team Jennifer” (avec ce que cela implique). Ou alors, regarder, de plus en plus incrédule, un affrontement monter en puissance tout en restant assez vain. J Blakeson s’était fait remarquer, il y a maintenant plus de 10 ans, avec le thriller psychologique La Disparition d’Alice Creed, avant de se fourvoyer dans une dystopie pour ados très formatée, La 5ème vague. I Care a Lot marque un clair retour en forme pour le réalisateur, qui prend des risques en optant pour un traitement radical et clivant. Le vrai problème, c’est que son film ne dévoile sa vraie nature que dans ses dernières scènes : I Care a Lot était jusque-là une satire acide, il devient un suprême conte moral sur l’Amérique contemporaine. Clairvoyant, le personnage qu’incarne Peter Dinklage lance à celui de Rosamund Pike que sa combine (qu’il juge très réussie) est “sa version du rêve américain”. Tout est là : l’héroïne d’I Care a Lot est absolument antipathique et égoïste. J Blakeson le sait, mais il est aussi conscient que son égoïsme sera, dans certains milieux, considéré comme de l’individualisme tout à fait justifié. De vain et assez conventionnel, le film devient une arme politique (certes sans finesse : on est plutôt du côté du napalm que du fusil de sniper) et un constat glaçant de ce qu’est devenu la société américaine.

Paradoxalement, si les salles avaient rouvert, vous auriez pu découvrir ce mercredi 17 février un superbe film : Promising Young Woman d’Emerald Fennell. Sous couvert d’humour noir, il s’agit d’un revenge movie qui règle son compte à la culture du viol. On en reparlera prochainement dans les Fiches (je croise les doigts), mais Fennell y prend le parti pris inverse de J Blakeson, nous poussant à être en empathie pour son personnage principal en le montrant faillible, en interrogeant ses actions et intentions, et en examinant ce qui définit son sens de la justice. I Care a Lot aurait sans doute gagné à jouer autant cartes sur table, et à laisser sa Marla exprimer encore plus sa conception du monde. Le film n’en aurait été que plus férocement drôle et tragique.

I Care a Lot de J Blakeson (1h58 – Royaume-Uni, 2020)
Disponible dès le vendredi 19 février 2021 sur Netflix