Rechercher du contenu

Festival de Gerardmer : édition 2021

Le 28e Festival international du film fantastique de Gérardmer s’est tenu du 27 au 31 janvier, loin du lac cette année, exclusivement en ligne. L’immersion était pourtant suffisante pour voir, à travers les films présentés (12 en Compétition, 11 Hors Compétition), des images se faire écho et des lieux se répondre. Il est toujours pertinent de voir ce que le cinéma de genre, territoire de l’expressivité par excellence, a à dire, quand bien même le chemin des salles lui est refusé…

_

Le lieu dans le cinéma de genre, chemin de conquête pour soi

C’était un des fils rouges du Festival de l’année dernière : dans le cinéma de genre, les espaces traversés par les protagonistes sont le plus souvent problématiques, à l’image de l’indémodable maison hantée. Réceptacles de l’intimité des personnages, ils sont tressés de conflit, de stupeur et de danger. Aux héros et aux héroïnes de se l’approprier pour réussir, peut-être, à y vivre confortablement.

Dans Boys from County Hell (Chris Baugh, Compétition), les personnages sont, dès le titre, désignés comme appartenant à leur territoire. Six Mile Hill est une terre de légendes : les touristes randonnent jusqu’au totem de pierres érigé là pour Abhartach, mythique vampire irlandais, puis boivent des bières dans le bar du village, le bien nommé “Stoker”. Peut-être Eugène, habitué des lieux, aurait-il mieux fait de lire le célèbre roman de l’écrivain : nous autres, cinéphiles avertis, savons que toute narration est une possible pierre pour achever son totem personnel ; que les récits de fiction nous aident à y voir plus clair sur nous-mêmes. Eugène est missionné par son père pour conduire le chantier d’une nouvelle route aux abords du village. Le jeune homme rechigne un peu à la tâche, alors même qu’un camion “à son nom” l’attend déjà. Un soir, un accident mortel se produit près du totem. Du sang s’écoule, qui va réveiller les morts, ceux de la légende autant que de la famille : il se trouve qu’Eugène a perdu sa mère quelques années auparavant. Avant que n’apparaisse la créature tant attendue, du sang va colorer le sol des rues de la ville –on jurerait alors voir des veines. Terre de légendes et sol marqué par la mort : “Ça sort de la tombe et ça infecte les pierres…” On a là l’idée d’une propagation plus insidieuse que n’importe quel monstre montré en gros plan. Il faudra alors creuser pour déjouer la malédiction, travailler au labour – les nouvelles routes demandent cet effort. Un vampire finit par se montrer, il sort de terre non loin du hangar encore hanté par le souvenir de la mère d’Eugène. C’est dès lors un peu en-dessous du sol que père et fils pourront combattre la créature, même s’il faudra pour cela donner un bout de soi. Par une échelle, s’achèvera la remontée, cadrant habilement les deux hommes, ensemble et entre deux barreaux. Une aventure vampirique pour sortir du passé, sortir du hangar, fermer la porte et ériger son nouveau totem.

Boys from County Hell

Boys from County Hell, vu en début de festival, inaugurait donc la thématique ultra présente du deuil (près de dix films de la programmation y renvoyaient), en en donnant à voir une représentation plutôt ingénieuse sous ses airs de comédie.

Cette idée d’une terre qu’on se refuse à rénover – tailler, dompter… –, on la retrouve également dans Sweet River (Justin McMillan, Compétition). Il y est question d’un champ de canne à sucre irrigué par une rivière qui a vu, lors d’un accident de bus, des écoliers se noyer, et qu’on ne veut pas moissonner : on y entend encore les chants, ou plutôt les “cris”, des enfants. Peut-être même les y aperçoit-on toujours… Le lieu signale ici la difficulté qu’il y a à laisser partir les disparus.

C’est un même chemin d’acceptation qui attend l’héroïne de The Other Side (Tord Danielsson et Oskar Mellander, Compétition), Shirin. Celle-ci s’installe dans sa nouvelle maison en même temps que dans son rôle de belle-mère auprès du jeune Lucas. La demeure est mitoyenne d’une autre dont les voisins en sont partis. De même que, dans Boys from County Hell, Eugène aurait mieux fait de lire Dracula, Shirin aurait dû sonder les fondations de la maison. Mais après tout on sait bien qu’il faut au moins 1 heure 30 aux personnages de cinéma pour apprendre ce genre de choses… Et puis, la maison était déjà là ; elle n’a pas été imaginée de toutes pièces par Shirin et son conjoint. Les fondations sont là, profondément ancrées, comme l’est la relation entre Lucas et son père. La jeune femme devra gagner sa place, ce qui passera par la minutieuse et difficile exploration du lieu, cependant que le père de Lucas s’absentera pour raisons professionnelles et la laissera seule avec le garçon. Certes, cette exploration intime d’un lieu comme celui-ci n’est pas inédite : les portes, les couloirs, le grenier, les murs qui murmurent, et surtout la cave, ont été vus ailleurs, avec davantage de charme et de force poétique, dans Mister Babadook (Jennifer Kent, 2014), autre film d’horreur endeuillé, pour ne citer que lui. Mais Shirin a le mérite d’aller au bout de son chemin, et cette maison d’en dévoiler toute sa force de persuasion.

The Other Side

_

Le cadre fantastique comme sur-cadre du personnage dans le monde

Le lieu ne suffit toutefois pas, dans le cinéma de genre, à exprimer les pensées et les parcours – or, s’il y eut bien un motif visuel récurrent dans cette édition, c’était le surcadrage. N’est-il pas justement bienvenu dans ce cinéma de la surprise, du caché et de l’apparition ? Un petit cadre dans le cadre qui ne dévoile qu’une partie de ce que l’on veut bien montrer… À l’image de la porte de la maison, tout au fond du plan d’ensemble, et qu’on fait durer un peu, qui ouvre Anything for Jackson (Justin G. Dyck, Compétition) : tout, absolument tout, peut venir de cette porte vers laquelle est sorti le couple de seniors.

On trouve un autre surcadrage dans la séquence d’ouverture de Teddy (Ludovic et Zoran Boukerma, Compétition) : une vitre, par laquelle on ne voit que de soudaines giclées de sang. Et encore un dans sa conclusion : alors que tout le village est rassemblé pour un loto dans la salle des fêtes, Teddy apparaît, seul, dans le petit carré de la porte fermée. Et pour cause : c’est le film tout entier qui parle de cadre, celui qui engonce parfois, celui dont on rêve de sortir, celui qu’on voudrait agrandir, en achetant une maison avec son amoureuse par exemple. Le cadre – vitré – dans le hall d’une boutique de massage qui est le contraire du job idéal ; le pare-brise d’une voiture, rendu flou par une pluie agitée ; le cadre d’une famille qu’on aime, mais dont les journées sont répétitives, et qui stagne comme cette tante qui ne bouge ni ne parle plus. Le (sur)cadrage cloisonne, mais dans le même temps aussi, il surligne, et c’est toute la beauté du cinéma que de rassembler ainsi ce qui devrait s’opposer. Dans ce village, Teddy, ses rêves et sa fureur vont bientôt devenir bord cadre. La scène de commémoration, au début du film, l’annonçait : tandis que tous se rassemblaient, lui, se tenait de côté, entonnant un chant dissonant de celui de la tradition, de l’ordre de l’effronterie même. Le film réussit à mettre en lumière un personnage cloisonné, sa douceur ne peut que nous placer à ses côtés, compréhensifs et impliqués. Il nous rappellerait presque Edward, sans son château, et avec d’autres griffes.

Teddy

Les plans d’introduction de La Nuée (Just Philippot), l’autre film français de la Compétition, invoquent également, et d’emblée, le cloisonnement. Ils montrent, de haut, des champs traversés par une route, longue et fine ligne verticale au milieu de rangées de traits horizontaux. Puis une serre, toujours vue de haut, petit dôme lumineux sur la pelouse, et qui a déjà tout d’une potentielle soucoupe volante. Point d’extraterrestres pourtant – mais au contraire, des considérations bien ancrées sur terre. Le mari de Virginie s’est tué, elle gère seule l’exploitation familiale, un élevage de sauterelles qui servent à produire une farine animale. Après un accident dans la serre, elle se rend compte que le fait de mêler du sang à la nourriture des insectes favorise leur croissance. L’exploitation va alors devenir comme une extension corporelle de la jeune femme, s’agrandissant de nouvelles serres, mais usant aussi peu à peu son énergie. L’expression “se donner corps et âme” trouve ici sa parfaite illustration, et dit l’engloutissement que peut représenter le travail agricole. La belle scène de fin est politique en ce qu’elle montre de la force de ce combat : la barque ne sert plus à voguer, mais à protéger la fille de Virginie, qui y a trouvé refuge ; sa mère, le visage couvert de son propre sang, celui de son labeur quotidien, avance dans l’eau et lève les mains : et c’est comme une abdication à destination des sauterelles.

La Nuée

Le cadre du quotidien est bel et bien hanté, en tout cas il est envahi : ne serait-ce pas la seule chose à retenir de Host (Rob Savage, en Compétition), film entièrement tourné sur la plateforme Zoom et donnant à voir une séance de spiritisme online ? La vision, devenue banale, de ces écrans interposés, pixellisés, ne proposant qu’une faible profondeur et aucun contrechamp, n’est-elle pas l’image de l’horreur contemporaine ? À plus forte raison quand elle subtilise un écran de veille au visage d’un personnage ?

Cadres et monde : une surimpression qui occupera toujours le cinéma de genre, puisque l’un et l’autre se nourriront indéfiniment.

_

Le cinéma comme (prise de) conscience

Des images sur des écrans et des rêves sur ces écrans : non, ce n’était pas seulement la situation de projection dans laquelle nous nous trouvions en tant que festivaliers, mais la fiction au sein de laquelle évoluaient les personnages de Come True (Anthony Scott Burns, Hors Compétition), aux prises avec une agence proposant une étude universitaire sur le sommeil. Le film est la plus belle proposition introspective de cette édition. C’est d’abord Sarah (même blondeur qu’Oskar dans Morse de Tomas Alfredson, 2009), jeune vagabonde dormant sous les étoiles, monochrome bleu-blanc doux dans son sillage, et les ombres de son quotidien, ses étranges et hypnotiques rêves faits de silhouettes étirées.

Come True

Beaucoup de films mentaux parlent du cerveau, ou de la mémoire, et trouvent là matière à des récits de thriller. Mais on aura rarement vu une héroïne placée directement face à sa propre conscience, et ce tout le temps d’une narration, le dénouement n’étant rien d’autre que son visage, son vrai visage – nous vous laisserons le soin de voir ce qu’elle voit dans son miroir. La révélation de soi-même : n’est-ce pas là l’une des missions du genre, l’une des fonctions de sa force expressive ? Révéler l’intime sous les dehors de l’étrange ? Rien n’est plus mystérieux que soi-même : tous les scientifiques du monde pourraient bien se réunir, les yeux rivés sur leurs écrans… si l’on ne se regarde pas dans un miroir, on ne trouvera rien. Sarah dort, puis se réveille en pleurant du sang et se retrouve bientôt dotée d’un cache-œil… on dirait une jeune Tiresias sur son chemin mythologique, à cette exception près qu’ici elle finira par voir. L’autre belle idée du film est que sa quête pour voir soit encouragée et accompagnée, notamment par le personnage de Jérémy. La scène où Sarah, somnambule, marche dans la rue, équipée d’un casque et de câbles, suivie de près par le jeune homme et son écran moniteur, montre que le vrai suspense réside dans le mystère de l’intériorité, et que sa résolution rend avide. “Je croyais qu’elle allait vers un endroit qu’elle connaissait” dira-t-il. Cette étude sur le sommeil n’a aucun but lucratif ou technologique, seulement celui d’analyser et de décrypter les images intérieures des individus. Certes, le twist final nous livrera tout autre chose. Reste que Sarah, elle, est bien là, et qu’elle aura fait tout ce chemin jusqu’à elle-même.

Un cinéma ayant pour seul but la conquête des images intérieures, les exposant littéralement en doublant l’image dans l’image par la multiplication d’écrans, est donc conscient de son propre médium. N’a-t-il pas tout compris de son art alors ? Il sort en tout cas victorieux, et son héroïne révélée, l’intimité en étendard.

Une autre belle héroïne révélée Hors Compétition : Tatiana (Sputnik, Egor Abramenko), éminente psychologue mise au ban de sa hiérarchie. Le titre et l’ouverture nous promettaient l’espace, or c’est bien sur Terre que nous serons – confrontés à un alien dont la caractéristique est de ne pouvoir survivre qu’avec le corps d’un homme pour carapace. Tatiana observera, analysera puis décryptera cette symbiose, qui aboutira à son propre portrait, presque un peu comme Sarah.

Des films qui réfléchissent à la nature de leurs personnages, et revendiquent leur droit à exister ; voilà ce qu’on se réjouit d’avoir découvert, cette année, à Gérardmer. Et l’on pense, enfin, aux trois robots d’Archive (Gavin Rothery, Hors Compétition), trois étapes d’un même corps, trois versions d’un même prototype, à qui l’on promet une finalisation, et qui disent la tristesse de l’inachèvement. Le genre crée des créatures, des monstres et des effets ; mais surtout, il crée du sensible.