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Du bon usage des adjectifs

Newsletter du 10 février 2021

 

 

Chers lecteurs,

 

C’est entendu : l’objet du désir est obscur, et le charme de la bourgeoisie est discret.
 
En travaillant sur le scénario [du Charme discret de la bourgeoisie, NDLA], écrit Luis Buñuel dans ses Mémoires, nous n’avions jamais pensé à la bourgeoisie. Le dernier soir – c’était au Parador de Tolède, le jour même de la mort de De Gaulle – nous décidâmes de trouver un titre. Un de ceux auxquels j’avais pensé, par référence à “la Carmagnole”, disait “À bas Lénine, ou la Vierge à l’écurie”. Un autre, simplement : “Le Charme de la bourgeoisie”. Carrière me fit remarquer qu’il manquait un adjectif et entre mille “discret” fut choisi. Il nous semblait qu’avec ce titre, “Le Charme discret de la bourgeoisie”, le film prenait une autre forme et presque un autre fond. On le regardait différemment.” (1)
 
Difficile désormais de penser à ces mots (le désir et son objet, la bourgeoisie et son charme) (2) sans penser aussitôt aux qualificatifs que Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière, disparu ce lundi, leur avaient accolés.
 
Ces titres, il me semble d’ailleurs les avoir déjà employés au détour d’une conversation ; le premier, dans des circonstances qui me regardent, le second, avec ironie probablement, en voyant passer, par exemple, dans les rues de mon quartier, l’un de ces véhicules coûteux et rutilants que j’aurais cru avoir été pensés plutôt pour la conduite en haute montagne ou les théâtres d’opérations militaires.

Quoi qu’il en soit : savoir, pour un titre, choisir un adjectif qui soit le bon, le plus précis, ou bien le plus évocateur, c’est un talent, un premier accès vers le film, un indice fourni (3) autant qu’une question posée (4), et pourquoi pas un piège tendu (5), au spectateur. 
 
Je crois très fermement que l’auteur d’un film est son réalisateur ; sur ce point comme sur quelques autres mon jugement est arrêté, on ne m’en fera pas changer. Pour autant – vous vous en doutez, vous qui, chaque semaine, me lisez – je crois qu’un mot, pour le choix d’un titre, l’énoncé d’une action ou le dialogue d’un personnage, peut tout changer. 
Sans doute y êtes-vous aussi sensible que moi ; je soupçonne que, régulièrement, lorsque ici même j’utilise tel ou tel mot, un autre vous vient à l’esprit que vous auriez trouvé meilleur – avec raison, probablement.
 
Que, si souvent, Jean-Claude Carrière ait su opter pour le bon mot, et que ces mots aient donné lieu aux bonnes images – qu’ils aient su les rendre possibles –, cela ne saurait être le fruit du hasard.
 
Portez-vous bien, chers lecteurs,

 

Thomas Fouet

(1) Mon dernier soupir, Luis Buñuel, Éditions Robert Laffont, 1994. 
(2) Pour Cet obscur objet du désir, il s’est agi en vérité de substituer un adjectif à un autre ; Buñuel s’est inspiré d’un passage du roman de Pierre Louÿs, La Femme et le pantin, dans lequel il était question de ce “pâle objet du désir”.
(3) Et chez John Ford, comment est la charge ? Héroïque. Et la chevauchée ? Fantastique. Et chez Carax, les moteurs sont ? Sacrés – c’est çaVous êtes décidément très forts. 
En la matière, on pourrait ainsi procéder à un classement : il y aurait tout ce qui est grand (la bouffe, l’évasion, le pardon… mais à la longue cela reviendrait à ranger les serviettes avec les torchons), et tout ce qui vient en dernier (le métro, le train pour Yuma…) ; ce qui est court, les jupons chez Billy Wilder et la pointe chez Agnès Varda, ce qui est beau (Serge), belle (l’endormie, l’équipe, la vie peut-être) ; ce que sont les amants, régulierspassagersdiaboliques… Ah ! comme on s’amuse avec quelques adjectifs.
(4) Qu’a-t-elle donc de si particulier, cette journée ? Rester vertical, qu’est-ce à dire ? Est-ce là une injonction morale ?…
(5) Je n’ai jamais très bien compris ce qu’il avait de fabuleux, le destin d’Amélie Poulain (si ce n’est que les petites choses du quotidien sont fabuleuses, le merveilleux dans l’anodin et le prodige dans le détail, etc. à condition d’y regarder d’un peu plus près ? Je crois bien que ça racontait quelque chose de cet ordre-là). Pour tout vous dire, je la trouve même un peu maniaque, la môme Poulain. Si je la croisais dans la rue, je changerais sans doute de trottoir.

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Photo : Le Charme discret de la bourgeoisie (Luis Buñuel). DR.

 

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