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Yasujiro Ozu : Carnets 1933-1963

Il faut se rincer les yeux entre chaque image s’apparente à un magnifique aphorisme qu’on peut découvrir en exergue d’un petit texte, Notules*, dont l’auteur, Roland Hélié, attribue la paternité à Yasujiro Ozu sans se donner la peine, hélas, d’en indiquer l’origine. En outre, mais toujours prodigue en citations non référencées, Internet rend Kenji Mizoguchi responsable de cet autre soûtra, non moins magnifique : Il faut se laver les yeux entre chaque regard. Dans le plus récent de ses livres en revanche, La Voleuse de fruits**, Peter Handke désigne lui Yasujiro Ozu comme l’auteur de ce dernier précepte, sans non plus en spécifier la source.

D’où ces maximes sortent-elles ? Et qui en sont réellement les auteurs ? S’agit-il d’une seule et même phrase réduite à deux traductions aussi fantaisistes qu’imprécises ? La différence, rien moins qu’insigne, entre ces deux énoncés témoigne-t-elle au contraire d’une rivalité conceptuelle ou d’une vigoureuse émulation entre deux immenses cinéastes, d’une surenchère dans la conception, sinon d’une hygiène, d’une morale du regard ? Une lecture attentive des Carnets 1933-1963 de Yasujiro Ozu que viennent de rééditer les éditions Carlotta – qu’elles en soient vivement remerciées – permettra peut-être de vérifier l’ADN de l’une d’entre elles au moins et de tirer au clair une partie de cette affaire…

En attendant, ces Carnets se présentent comme un journal de bord qui couvre, à l’exception peu ou prou des années de guerre et de captivité, les trente dernières années de la vie du cinéaste. Lesquelles, converties en données strictement cinématographiques, commencent avec le tournage d’Une femme de Tokyo et l’écriture du scénario de Femmes et voyous pour se terminer, 30 années plus tard et 1 200 pages plus loin, par le scénario de Radis et carottes, adaptation d’une nouvelle d’Akutagawa Ryûnosuké, La Bécasse, qu’Ozu laisse inachevé. Journal de bord où le cinéaste consigne en de simples et brèves propositions – à l’os des faits pourrait-on dire – moins le minimum que l’essentiel, ce qui, d’une journée écoulée, lui semble le plus notable ou le plus exaltant. Ainsi, et assez vite, vient à l’esprit le pressentiment qu’il est le seul destinataire de ce journal, que ces innombrables entrées quotidiennes fonctionneront le moment venu comme autant de détonateurs ou d’amorces de la mémoire et du souvenir. Première impression qui, elle, s’estompe tout aussi rapidement. Parce qu’ici et là s’agrègent des haïkus, des notes plus sensibles, des notations climatiques, de courtes descriptions, des impressions, des conversations, des observations de toutes sortes, tout un puzzle de vie en somme que met en ordre la seule chronologie des faits. Puzzle tout à fait passionnant au demeurant en ce qu’on pourrait le recomposer, à la manière des Mille milliards de poèmes de Raymond Queneau, en dizaines de recueils de toutes formes. Des haïkus que la vie lui aura inspirés. De listes, d’énumérations poétiques : Les chambres d’auberge où j’ai dormi ; Mes prises de somnifères ; Les paysages qui m’ont ému ; Les sakés que j’ai goûtés et ceux dont je me suis enivré ; Les journées de tournage ; Les journées de tournage ajournées ; Les œuvres littéraires remarquables ; Les sommes empochées ou perdues dans les paris sur les combats de sumo ; Les choses qui m’ont ému, et ainsi de suite… Comme si, et peut-être sans même y avoir pensé, Ozu s’inscrivait dans une longue tradition née en Chine avant de se déployer au Japon puis partout, une lignée qui commence avec Li Yi-chan (Notes), Sei Shônagon (Notes de chevet) et Urabe Kenko (Les Heures oisives) pour se prolonger avec Rabelais, Georges Perec (Je me souviens ; Tentative d’inventaire des aliments liquides et solides que j’ai ingurgité au cours de l’année mil neuf cent soixante-quatorze), Roland Barthes (J’aime/Je n’aime pas) Pascal Quignard (Les Tablettes de buis d’Apronenia Avitia), Henri Rose (Miettes de mémoire), etc. Pour enfoncer le clou et de manière à ce que ne subsiste aucune équivoque, ces Carnets tiennent davantage de l’œuvre littéraire que du livre de cinéaste, fût-il majeur, destiné au seul public des cinéphiles.

Dans le détail enfin, le lecteur devrait se réjouir du remarquable appareil de notes que l’on doit à la traductrice de ces Carnets, Josiane Pinon-Kawataké. Il pourrait être amené à regretter en revanche l’absence d’un index des noms et des lieux cités avec renvoi aux pages où, précisément, ceux-ci sont nommés et évoqués.

Quoi qu’il en soit, s’il n’en reste pas moins difficile d’évoquer une telle somme en si peu de lignes, on ne saurait faire autrement que vous recommander de vous promener dans la vie de cet immense artiste aussi librement que vous le souhaitez et de vous laver les yeux entre chaque page, entre chaque entrée aussi bien et, pourquoi pas, comme il vient de vous l’être suggéré, entre chacun des livres que votre fantaisie vous aura permis d’imaginer et de composer.

* Place de Chine de Roland Hélié ; éditions Ulysse fin de siècle, Plombières-les-Dijon, 1991 / ** La Voleuse de fruits de Peter Handke ; coll. Du monde entier, éditions Gallimard, Paris 2020

Carnets 1933-1963 de Yasujiro Ozu, éditions Carlotta, 1226 pages, 50 €