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Pieces of a Woman de Kornél Mundruczó

Pour commencer ce premier article de 2021, je vous souhaite une excellente nouvelle année ! Qu’elle soit plus sereine que la précédente, et nous permettre de (re)découvrir des films aussi bien en salles qu’ailleurs. Cette jeune rubrique devait exister sans la crise sanitaire, et poursuivra son existence sans : le hors salles, complémentaire de la salle de cinéma, est là pour rester. Sans doute dans une moindre mesure qu’en 2020, qui a donné lieu à de spectaculaires coups médiatiques (Forte, Brutus vs. César, Bronx pour ne citer que les films français concernés).

Nous voici donc en 2021. Quoi de mieux qu’un beau drame intimiste pour commencer l’année ? Pieces of a Woman constitue la première incursion en langue anglaise d’un cinéaste bien connu des services de renseignement cannois : le Hongrois Kornél Mundruczó. De l’interminable Johanna (souvenir confus d’une séance au Certain Regard lors de mon premier festival) à La Lune de Jupiter en 2017, le réalisateur a gravi les échelons avec plus ou moins de reconnaissance. Trois films en compétition en 10 ans, ce n’est pas mal… Mais c’est avec l’épatant White God, au Certain Regard en 2014, que Mundruczó acquiert une réputation internationale (et se réconcilie avec certains, moi en l’occurrence). La Lune de Jupiter confirme trois ans plus tard : le cinéma de Mundruczó a évolué. Moins dans la pose, plus dans l’incarnation et dans l’émotion.

© Benjamin Loeb / Netflix

Cette évolution concorde avec les débuts de sa collaboration avec Kata Wéber, qui écrit désormais ses films. Tourné au Canada et en Norvège, Pieces of a Woman porte les marques de cette collaboration, tout en servant de plateforme de promotion aux deux auteurs : la barrière de la langue est renversée, les acteurs internationalement reconnus sont parfaitement intégrés à leur système. Le drame que met en scène Pieces of a Woman – la perte d’un nouveau né, et ses conséquences sur ses parents et leur entourage – est universel, et le couple qu’il décrit peut exister un peu partout dans le monde. Leurs différences de classes sociales également : Martha vient visiblement d’une famille bourgeoise et aisée, Sean d’un milieu ouvrier. Elle, c’est Vanessa Kirby ; lui, c’est Shia LaBeouf. Le film joue de leurs différences et de leur complémentarité… après une longue scène d’accouchement à domicile, conçue comme un uppercut destiné à mettre à terre les personnages comme le spectateur. Oui, ce long plan-séquence est performatif ; il est aussi éprouvant, par sa longueur et ce qui s’y joue. On apprend vraiment à connaître le couple après le drame, dans son déchirement et des façons différentes de faire (ou non) son deuil. Mundruczó et Wéber voient certainement le malheur comme un révélateur de personnalité… La suite du récit ira évidemment dans ce sens, illustrant comment un individu, pensant au bien d’un proche qui lui est cher, peut faire souffrir son entourage.

Les personnages, finement écrits, existent pleinement grâce à leurs interprètes. Kirby, justement récompensée à Venise, confirme le talent qu’elle étalait avec discrétion dans les deux premières saisons de The Crown. LaBeouf, la trop rare Molly Parker et surtout Ellen Burstyn (étincelante dans un rôle périlleux, car propice à la caricature) gravitent autour d’elle, à l’unisson : Mundruczó dépeint une famille complexe, un peu dysfonctionnelle sur les bords sans tomber dans le cliché, et les mécanismes de honte et de culpabilisation à l’œuvre. Wéber a la main bien plus lourde dans son écriture, cédant régulièrement à un symbolisme un brin lourdaud, là où les acteurs ménagent une subtile ambiguité. Au-delà de la mise en scène élégante de Mundruczó, ce sont eux qui hissent Pieces of a Woman au-delà de son étiquette de “film de festival”.

Rendez-vous la semaine prochaine pour un peu d’action… et très bientôt pour un petit éphéméride du cinéma hors salles de 2020 !

Pieces of a Woman de Kornél Mundruczó (2h06 – Canada, 2020)
Disponible dès le jeudi 7 janvier 2021 sur Netflix