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Peuple des salles

Newsletter du 13 janvier

Chers lecteurs,

En ce début d’année vous avez eu droit d’ores et déjà au bilan du Rédacteur en chef et aux vœux du Président des Fiches (et si maintenant vous m’appreniez que d’autres membres de notre rédaction vous ont écrit des cartes postales pendant les fêtes, et bien, figurez-vous que ça ne m’étonnerait pas tant que ça : il nous plaît d’échanger avec vous), et tout cela a donné lieu à un certain nombre d’idées, et de formules, et d’informations, très fameuses.

Ainsi, il ne vous aura peut-être pas échappé que, dans les semaines qui viennent, l’intégralité de nos archives allaient être mises en ligne, et que nos abonnés pourraient en profiter. Lestés que vous êtes déjà de ce cadeau, que pourrais-je bien ici vous proposer de neuf ?

Je commence par partager le top 10 des meilleurs films de 2020 de nos lecteurs (qui, ainsi que vous pourrez le constater, et par le jeu des ex æquo, est en vérité un top 15) ; autant dire VOTRE TOP. Merci encore à toutes et à tous pour vos votes, dont voici le résultat :

1 ex æquo. Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait / Drunk

3. Séjour dans les monts Fuchun

4. Antoinette dans les Cévennes

5 ex æquo. Eva en août / L’Infirmière / L’Ombre de Staline

8 ex æquo. A Dark, Dark Man Abou Leila / Adieu les cons / Calamity / Dark Waters / Été 85 Hotel by the River Madre

Qu’ajouter à présent pour ne pas passer pour un fumiste ? Un petit mot, peut-être, à propos des salles de cinéma, toujours fermées si je ne m’abuse.

Le 28 décembre dernier on célébrait, en petite pompe, je vous l’accorde, les 125 ans de la première séance publique et payante de cinéma. Pour l’occasion Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes et Président de l’Institut Lumière, se fendait d’une petite bafouille publiée dans le JDD : “À l’été 1894, à Paris, y rappelait-il, Antoine Lumière découvre le kinétoscope de Thomas Edison, appareil individuel qui permet à une image minuscule de s’animer si on y met une pièce. “Il faut faire sortir le film de cette boîte, dit immédiatement le père de Louis et Auguste, le projeter sur un grand écran et devant un public.” […] “Voir, sur un grand écran, rêve-t-il (et espère-t-il, dans l’attente de la réouverture prochaine des salles) un peu plus loin, un film que nous découvrirons. Assis à côté de quelqu’un que nous ne connaissons pas…

Or j’entends de plus en plus souvent, dans mon entourage, ou sur les réseaux sociaux (j’y suis sans doute trop attentif : je ferais mieux de regarder sécher le linge) que, de tout ce qui se profile (entre autres, la marginalisation des salles), et en plus de ceux qui l’orchestrent, certains s’arrangent tout à fait, qu’il n’y a là pour eux qu’un déroutage de l’image ou un changement de paradigme économique (quand j’utilise cette expression, j’ai l’impression d’être un adulte) ; et que Frémaux (qui certes n’a pas signé là le plus grand texte de l’Histoire du cinéma) ne serait en définitive qu’un passéiste lorsque, dans la même tribune, il déplore la mainmise croissante des plateformes sur le cinéma.

Il y en a sans doute qui se disent que c’est ça, la modernité ; que c’est comme changer le parquet pour du carrelage ou bouger les Halles à Rungis. On se fait bien aux messes à distance, se disent-ils. Ceux qui ne voient pas d’inconvénient à ce que ferment les cinémas, ne sont-ils pas les mêmes que ceux qui, autrefois, n’en voyaient pas à ce que ferment les usines ?

Faire sortir le film de la boîte fut le fait d’un dispositif, et le biais d’un rapport inédit aux images en mouvement – n’en déplaise à ceux-là qui voudraient l’y remettre. Ne voir là qu’un modèle économique, c’est épouser, sans doute, la doxa de l’époque. C’est justement ne voir, partout, que l’économie, ses modèles et ses sujets ; c’est aussi ne voir dans les films que de vagues amalgames d’images flottant dans l’éther en attendant de s’incarner indifféremment sur l’écran d’un cinéma ou sur une plaque de verglas.

On peut préférer voir les films au cinéma et savoir les voir par ailleurs à la télé, sur son PC ou sur l’écran de son smartphone, et aimer ça. Je parle en connaissance de cause (c’est assez rare pour être souligné) : c’est mon cas. On peut faire ça, mais vouloir quand même que la salle soit un peu plus qu’un vestige de l’ancien monde (il faudra quand même me dire un jour ce qu’on entend par là), un club privé pour fétichistes. Si d’aventure nous devions perdre cette bataille (quel sens peut bien avoir la querelle entre Anciens et Modernes, quand le sort en est réglé d’avance ? les Modernes triomphent toujours, même s’ils en usurpent le nom), dans les termes faussés dans lesquels elle nous est posée par le commerce (quand on veut tuer son chien, on dit qu’il est Ancien), ce ne sera pas sans lutter, ni sans tristesse.

Il faudrait tout trouver formidable, sous prétexte que c’est nouveau, qu’on a dormi pendant les cours d’Histoire et de philosophie et qu’on confond le contemporain, le moderne et le clafoutis aux cerises. Être ringard, parfois, est le meilleur service qu’on puisse rendre à l’époque ; opposer un peu de résistance à ce qui se présente comme une pente naturelle – “ainsi vont les choses, il faut vivre avec son temps…” – mais n’est, souvent, qu’un montage idéologique. 

On est pas bien, là ? Tranquilles ? À la maison ? Un petit film ? Une petite commande UberEats ? Demain matin, petit tuto gym sur YouTube ? Petite conf call en pyjama ? Et personne pour nous emmerder ? Plus de pluie ni d’altérité ?” Je me plie volontiers à ce genre de choses-là (bon, sauf pour la gym et UberEats). Il arrive même qu’il me plaise de rester chez moi. Mais, le reste du temps, quelque chose manque. Le cinéma, c’est pas chez moi. Il y a des adresses pour ça. Le restaurant non plus d’ailleurs : c’est pas chez moi. 

Dans les cinémas, les parcs ou les restaurants, le bruit de fond des hommes et des femmes me convient. De toutes les formes que savent prendre mes frères et sœurs humains, électorat, régiment, file d’automobilistes fourbus…, le public de cinéma est parmi celles que je préfère (avec la clientèle des bars). C’est peut-être la meilleure façon pour qu’eux et moi enfin regardions dans la même direction ; par cela que le plus efficacement je discerne des semblables. Sentir une émotion circuler dans une foule conductrice, entendre un rire répondre, du fond de la salle, à ceux du premier rang, c’est rêver secrètement à la concorde humaine (pardonnez mes accents lyriques : j’écoute au casque du Max Richter en vous écrivant cette lettre).

Je ne prétends pas pour autant que voir un film à la maison est une expérience dégradée ; je dis que ça ne suffira peut-être pas pour faire un public et un peuple.

Je précise que bien évidemment ces propos n’engagent que moi (et encore, entre midi et deux).

Prêchi-prêcha et bla bla bla : je m’en tiens là. Je vous ai sans doute assommés (je me suis assommé moi-même). J’espère que vous me pardonnerez. C’est que j’aime bien, de temps en temps, m’asseoir devant de grands écrans ; voir la vie par des meurtrières, à la longue, c’est un peu usant.

Portez-vous bien, chers lecteurs,

Thomas Fouet

Photo : Un jour avec, un jour sans. Copyright Grandfilm.

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