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Ma télé pourrie

Newsletter du 20 janvier

Chers lecteurs,

Ma télévision est pourrie. Je l’ai achetée récemment, à la veille du reconfinement, et par la suite j’ai eu la flemme d’aller la rendre au magasin. De toute façon, c’est toujours à moi que les vendeurs refourguent les fins de série et les trucs qui ont pris la flotte dans le hangar. Je dois avoir une tête à ça. Je ne m’en plains même plus : je m’y suis résigné. En contrepartie la nature m’a doté d’un moral à toute épreuve (et aussi d’une bonne descente, ça doit aider).

Bref – ma télévision est pourrie. Elle souffre d’un souci technique : sur chaque écran noir, et sur les plans les plus sombres, subsistent en surimpression les formes les plus claires de l’image précédente (un peu comme quand vous fixez une source lumineuse et qu’ensuite vous fermez les yeux). Le plus souvent elles s’effacent presque aussitôt ; il suffit pour ça que le plan change, ou qu’il y ait un mouvement d’appareil. Alors la caméra fait office d’essuie-glaces et “nettoie” les traces laissées par le plan d’avant.

Pour voir les films, c’est un peu nul (mais je les regarde plutôt sur mon ordi en général) ; pour voir perdre Arsenal en revanche c’est tout à fait correct : on discerne bien assez nettement les errements défensifs, la fébrilité devant le but, et aussi cette forme de déveine très caractéristique dont certains jours on a tôt fait de tirer des leçons morales.

Pourtant il arrive que, parfois, ce petit jeu de surimpressions me distraie. Ce fut par exemple et récemment le cas en redécouvrant, tard dans la nuit, à la faveur d’une insomnie (j’ai allumé ma télé pourrie et je suis tombé dessus), le beau film de Maurice Pialat, L’Amour existe.

Les flammes et la fumée formidables d’un bâti qui brûle au cœur d’un bidonville ; les fenêtres à la nuit tombée de la façade d’une cité-dortoir, par lesquelles entre autres s’évacue le vacarme des télévisions domestiques (après que la caméra a glissé le long du mur, on découvre d’un peu plus près le séjour d’un appartement, où Monsieur et Madame regardent un programme : la télé est un cube, Netflix n’a pas encore détrôné l’ORTF) ; des éclairages publics encore, depuis le cul d’un autobus… s’incrustent dans les plans suivants pour s’y évanouir aussitôt. Il reste un peu de la devanture d’un café sur ces images d’une moto qui fonce dans la nuit, puis quelques traces de la moto – éclairée par les phares du véhicule qui suit – sur ces garçons qui se battent dans un terrain vague… – ainsi de suite. La malfaçon technique travaille les images et leur montage, les “remixe” en quelque sorte.

Ce que la malfaçon en revanche ne change pas, c’est ce que dit le film du cinéma, ses lieux, son Histoire. “La plus belle nuit de la semaine, dit la voix off, cependant qu’on voit à l’écran la façade du Pantin-Palace, cinéma disparu depuis (1)naissait le jeudi après-midi. Entassés au premier rang, les meilleures places, les garçons et les filles acquittent pour quelques sous un règne de deux heures”. (2) Puis, quelques minutes plus tard : “À Montreuil, le studio de Méliès est démoli. Ainsi, merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit.” Oui, les temps changent, n’est-ce pas ? On dirait qu’ils ne savent faire que ça. (3) 

Je crois n’avoir rien à ajouter (sur ce film, et sur tout autre chose qui pourtant s’y rapporte, un très beau livre déjà a été écrit).(4) Du reste, il commence à se faire tard – je vous laisse, j’ai prévu de revoir, sur ma télé pourrie, Un air de famille qui ce soir passe sur C8 (je pourrai dire que j’ai regardé cette chaîne au moins une fois dans l’année). C’est avec Jean-Pierre Bacri. Et moi, j’aimais beaucoup Jean-Pierre Bacri.

Portez-vous bien, chers lecteurs,

Thomas Fouet

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(1) Un cinéma qui, “reconverti un temps en magasin d’ameublement puis en bazar, a disparu définitivement, réduit en miettes par les travaux d’élargissement de la N7”, écrit Cyrille Latour dans Car l’amour existe (voir (4)). Désormais il n’est plus besoin de percer des voies ni d’éventrer des façades pour démolir des cinémas : il suffit d’installer la fibre optique.
(2) Dans le carnet que je garde près de mon lit, je prends alors note de l’observation suivante : “passage abrupt de l’imparfait au présent de l’indicatif” ; comme quoi, eh ! ce n’est pas toujours la peine de se relever la nuit.
(3) Quelqu’un sait depuis quand les salles de cinéma ont fermé ? Je ne suis plus très sûr de la date. Allez savoir : quand elles rouvriront on découvrira peut-être sur leurs parois des peintures d’aurochs et de rhinocéros.
(4) Cyrille Latour, Car l’amour existe, L’Amourier, 2018.

Photo : L’Amour existe. DR.

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