Rechercher du contenu

En attendant la reprise de nos programmes

Newsletter du 27 janvier 2021

Chers lecteurs,

Au gré des (re)lectures et (re)visionnages du moment (au titre de : loisirs & recherches), et en attendant la reprise de nos programmes, quelques fragments qui valent bien le petit train de l’ORTF :

(1)
Considéré du point de vue scientifique, le Cinématographe est une des plus curieuses et même une des plus belles inventions de notre temps. Quelques améliorations en feront un instrument parfait et véritablement magique”, écrivait, voici 114 ans, l’écrivain Remy de Gourmont ; il espérait un jour voir des films en couleurs, mais n’envisageait pas l’arrivée du parlant. Peu importe, nous pouvons entendre ces mots comme s’il les avait écrits hier, et selon nos propres vœux du jour.

Quand on pense à tout ce qu’aujourd’hui n’est pas le cinéma – et encore : quand les salles sont ouvertes –, et à tout ce qu’il pourrait être, on a parfois le cœur serré. Pas d’inquiétude ! Marc de café, boule de cristal (ne me demandez pas comment – j’ai ma méthode) : j’ai vu l’avenir du cinéma et ses améliorations prochaines. Il y aura dans les films que nous verrons bientôt quelque chose d’inédit ; aller au cinéma, ce sera quelque chose qui ne reviendra pas à remuer du bout du bâton un tas de braises éteintes. Un aspect parmi d’autres de cette Brand New Wave (ou Cinema Novo version 2.0, Nouvelle Vague au carré…) qui s’annonce :

Pourvu d’ores et déjà par la nature de pouces opposables, tout spectateur entrant dans une salle se verra, par la pensée cette fois, doté de gants lui permettant la préhension, à même l’écran, des objets bidimensionnels. Ainsi pourra-t-il, par exemple, cueillir les fruits sur la branche et sortir le gigot du four. Ce sera l’occasion de faire de grands festins, des déjeuners sur l’herbe où nous serons assis par millions.

N’hésitez pas à penser, de votre côté, à ce qu’il faudrait ajouter – jeu de couleurs supplémentaires, enduit anti-humidité, poignées pour attraper le film et le mettre à sécher dehors – pour améliorer le spectacle. Vraiment, ne vous gênez pas : il semblerait qu’on ait un peu de temps pour ça.

(2)
Car l’homme ne reste humain qu’en ménageant dans sa vie une large place à la simplicité, alors que la plupart des inventions modernes – notamment le cinéma, la radio et l’avion – tendent à affaiblir sa conscience, à émousser sa curiosité et, de manière générale, à le faire régresser vers l’animalité.

Il faut aimer beaucoup Orwell pour, d’une part, supporter l’usage fait ces temps-ci – approximatif le plus souvent – de son œuvre, et d’autre part, ne pas trop se formaliser d’un tel jugement.

Mais peut-être, plutôt que les choses elles-mêmes, craignait-il le mauvais usage – mauvais et/car systématique – qu’on en faisait ; cette cacophonie permanente, ce régime d’images et de sons qui colonise, et nos habitats, et nos espaces collectifs, ce mouvement perpétuel qui est l’autre visage du statu quo. Tous ces changements sont pareils, cette agitation est vaine, ils nuisent à la vie intérieure : je me fais cette réflexion à chaque fois que j’entre dans un café où des écrans diffusent des chaînes d’information en continu. Ce que j’espère retrouver en retournant au cinéma, ce sont des images en mouvement (un film choisi, à l’horaire que j’aurai voulu) ; et ce que j’espère en retournant au café, c’est en être débarrassé.

Ou peut-être voulait-il dire que, vraiment, il n’aimait ni le cinéma, ni la radio, ni l’avion. Quoi qu’il en soit : il vaut toujours mieux être tancé par Orwell que célébré par [indiquez ici le nom de votre choix]

(3)
Cinéphile privé de salles dont, au réveil, les mauvais rêves se poursuivent dans le réel :

(4)
Je dirais encore de ces images, et d’avance, qu’elles sont insuffisantes. Elles devraient être plus éblouissantes, plus instables, plus subtiles, plus labiles, plus insaisissables, plus oscillantes, plus tremblantes, plus martyrisantes, plus fourmillantes, infiniment plus chargées, plus intensément belles, plus affreusement colorées, plus agressives, plus idiotes, plus étranges…

C’est très volontairement que je sors ces mots de leur contexte et les donne “pour généralité” ; en vérité, Henri Michaux y décrète l’inaptitude des images dans un domaine très spécifique : donner à voir les “visions mescaliniennes”.

Mais le cinéma quelquefois n’est, vous le savez, même pas propre à filmer un chien qui court, ni un homme et une femme assis à regarder courir ce chien. Disons donc que ces mots valent pour tout ; qu’il nous faut “en général” des images “plus éblouissantes, plus instables, plus subtiles”, etc. Ce sera aux films de les faire naître, et à nous de savoir les reconnaître.

Dès qu’il sera possible à nouveau de rencontrer les films – ne serait-ce que pour m’en plaindre, le cinéma me manque.

(5)
Dernièrement j’ai découvert la poésie de Max Jacob – je vais plus vite à convoquer mes références que mon talent – ; en voici une que peut-être vous connaissiez :

CE QUI VIENT PAR LA FLÛTE

Le voyageur blessé mourut dans la ferme et fut enterré sous les arbres de l’avenue. Un jour, de son tombeau un rat sortit ; un cheval qui passait se cabra. Or le rat dans sa course abandonnait une photographie à demi rongée. Le voyageur avait demandé qu’on l’enterrât avec cette image d’une dame décolletée. Le cavalier qui la vit s’éprit du modèle sur la foi de l’image.

Cela m’a semblé parler de cinéma. Mais c’est presque toujours le cas de ce que je lis ces temps-ci.

Vous m’excuserez, chers lecteurs, de m’en tenir là : d’une part, si je savais compter plus loin que 5, j’exercerais aujourd’hui un métier honnête ; d’autre part, il semble que le Président soit sur le point de s’adresser à la Nation. Or, je ne voudrais pas mordre sur le temps de parole présidentiel, ni même sur le silence – présidentiel itou – qui l’aura précédé. J’aurais le sentiment d’être un mauvais Français. (6)

Portez-vous bien,

Thomas Fouet

(1) Remy de Gourmont, Épilogues – Réflexions sur la vie – 1905-1912, Mercure de France, 1921.
(2) George Orwell, Les Lieux de loisirs (1946) dans Tels, tels étaient nos plaisirs, Éditions Ivrea / Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2005.
(3) Hong Sang-soo, Conte de cinéma (captures d’écran), 2005.
(4) Henri Michaux et Eric Duvivier, Images du monde visionnaire, 1964.
(5) Max Jacob, Le Cornet à dés, Poésie/Gallimard, 2003.
(6) Cette newsletter a été écrite à l’avance, dans le brouhaha de rumeurs – celles d’un discours présidentiel annoncé pour ce mercredi par différents organes de presse – depuis démenties – par ces mêmes organes de presse.

Photo : Conte de cinéma (Hong Sang-soo). DR.

Newsletter du 27 janvier 2021
Inscrivez-vous ci-dessous pour recevoir chaque mercredi la newsletter des sorties :