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Minuit dans l’univers de George Clooney

Il s’en est passé des choses en 15 ans. 2005 (OK, janvier 2006 pour nous autres Français) : Good Night, and Good Luck sort en salles. Le deuxième film de l’acteur George Clooney est une magnifique réussite et un très beau biopic du journaliste Edward R. Murrow. David Strathain, qui l’incarnait à l’écran, ne pouvait rivaliser avec Philip Seymour Hoffman pour l’Oscar du meilleur acteur le mois suivant. Pour rappel, la cérémonie fut le théâtre incompréhensible du couronnement de Collision de Paul Haggis face au Secret de Brokeback Mountain, Good Night, and Good Luck, Capote (!) et Munich (!!) : quel mauvais rêve… Mais je m’égare : George, donc. On lui a vite prêté des ambitions politiques (le Reagan démocrate, élu en 2012 ? 2016 ?) en marge de sa carrière au cinéma ; ambitions qui semblent s’être évaporées avec la victoire d’Obama en 2008. Et s’il a peu déçu en tant qu’acteur, ce n’est pas le même état des lieux pour le Clooney réalisateur. À l’exception d’un sursaut avec le très efficace Les Marches du pouvoir (2011), Clooney n’a cessé de donner tort à celles et ceux qui lui promettaient un avenir radieux. Jeux de dupes (2008) : mineur et oublié. Monuments Men (2014) : ratage total. Bienvenue à Suburbicon (2017) : il y avait anguille sous roche pour que les frères Coen délaissent ce vieux scénario…

Comprenez donc mon appréhension avant de lancer Minuit dans l’univers, premier projet de l’acteur et cinéaste pour Netflix. Clooney devant et derrière la caméra pour un film de SF, ça ne fait pas un peu trop Gravity ? Jouer les astronautes une fois ne lui a pas suffi ? Mais c’est un Clooney très différent que l’on découvre, pour un film aussi très différent des attentes. Minuit dans l’univers joue la carte de la hard SF, tout en se montrant plus proche dans son approche de Seul sur Mars que de Gravity. En réalité, la SF, qu’elle soit sobre ou fantaisiste, intéresse peu le réalisateur. Non, ce qui le fascine, c’est d’une part la fin du monde qu’il décrit, d’autre part les destins solitaires des “survivants” qui tentent de garder contact. Mais peut-on vraiment parler de survivants ? Dans un futur proche donc, une catastrophe a dévasté la Terre et la population a été évacuée dans des abris souterrains. Pour combien de temps ? Resté seul dans une base de recherche en Arctique, le scientifique Augustine Lofthouse, malade, tente de rentrer en contact avec les expéditions interplanétaires, parties évaluer des planètes potentiellement habitables. Ces planètes, c’est Augustine qui, dans sa jeunesse, les a identifiées, sacrifiant sa vie de famille à son travail.

© Netflix

Dans le rôle d’Augustine, homme de science fatigué et résigné, Clooney épate : sa gravité laisse entrevoir la solitude dans laquelle le personne s’est cloisonné, et le poids des regrets qu’il porte. Sa mise en scène gagne en assurance : Clooney semble apaisé, débarrassé du besoin, affiché dans ses deux précédentes réalisations, de briller. À ce détail près que le scénario, très étrangement structuré (pour ne pas dire brouillon lorsqu’un flash-back sursignifiant vient interrompre une scène intimiste), lui impose des contraintes, en particulier celle de raconter le voyage du vaisseau spatial Æther. Clooney se passionne plus pour les rapports humains de l’équipage que pour leurs mésaventures à grand spectacle : les scènes d’action sont soignées, mais la plupart font figure de passages obligés pour le cinéaste. Lequel, lucide, ne doit pas voir la logique de passer après Alfonso Cuarón dans ce domaine…

Seul sur Mars fonctionnait à l’optimisme pour s’aventurer du côté de la comédie de survie. Minuit dans l’univers se nourrit de l’énergie du désespoir pour aller, timidement, vers le drame contemplatif ; c’est ce qui le rend poignant par instants. Clooney revendique sa foi en une humanité qui va de l’avant même lorsque tout semble perdu. Son alter ego à bord de l’Æther n’est ni David Oyelowo ni Felicity Jones, mais Kyle Chandler : l’homme de principe prêt à tout pour tenir une promesse, aussi vaine qu’elle puisse (ou paraisse) être. La qualité du scénario vient ici à manquer, mais les indices sont là : et si Clooney avait accepté paisiblement de ne pas être un grand cinéaste, simplement un grand acteur ?

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Minuit dans l’univers de George Clooney (2h02 – États-Unis, 2020)
Disponible dès le mercredi 23 décembre 2020 sur Netflix