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Les affres des 3 continents en ligne

Une édition en pointillé qui a malgré tout donné à voir

Cette 42ème édition n’aura ressemblé à aucune autre, et en cela elle est représentative de l’année 2020, bouleversée par la pandémie de Covid. Drôle de festival, bien peu festif et même pas masqué ! Fallait-il maintenir l’événement ?

L’équipe des 3 continents avait fait le choix de ne pas annuler purement et simplement la compétition, ceci pour ne pas désespérer ceux qui avaient travaillé dans l’ombre, et pour maintenir des liens (et rester crédibles) avec les partenaires, souvent fragiles… En revanche, l’importante rétrospective des films de la Shōchiku (la firme japonaise maintenant centenaire) attendra 2021, même si elle perdurait sur l’affiche.

Ce festival 2020 a frustré tout le monde, tant était tristounet le visionnement des films sur nos ordinateurs privés, avec un sous-titrage anglais parfois trop rapide. C’est plus facile d’abandonner un film (de l’arrêter d’un clic) que de quitter une salle dans le noir, et du coup mon impatience m’a peut-être fait rater des choses intéressantes.

Cela a néanmoins révélé combien sont indispensables les habituelles interactions entre les spectateurs et les petites présentations des films, souvent en présence de leurs auteurs. J’en suis presque venu à regretter le parcours de combattant que constituaient les longues queues (honnies). Avec le recul, elles me paraissent source d’émulation et surtout d’informations, grâce aux échanges impromptus qu’elles suscitaient.

Tandis que 11.000 spectateurs ont tout de même pu voir en ligne une bonne douzaine de films (la plupart déjà primés ici même), la presse accréditée avait accès (sur la plateforme Festival Scope pro) à la moitié de la sélection officielle, car les ayants droit avaient fait des choix. J’ai été déçu par trois des quatre films en compétition auxquels on avait accès. Bilesuvar, de l’Azéri Elvin Adigozel, fait penser à un brouillon et m’a paru difficile d’accès, d’autant plus que le décor est plombant. Le film du documentariste, vidéaste et critique libanais Mohamed Soueid, Un jour sans lendemain (mais le titre anglais est plus motivant : The Insomnia of a Serial Dreamer), réalisé sur quinze ans, est un bout-à-bout d’entretiens visant à conjurer ses insomnies. J’avoue avoir une nouvelle fois décroché : cela dure près de trois heures et c’est terriblement bavard et narcissique.
Plus narcissique encore, mais de façon assumée, Bedridden du Mongol Byamba Shakhya, est un puzzle éclaté et intello à la manière du cinéma moderne des années 1970. En pleine crise existentielle, un écrivain de 26 ans vivant chez son père décide de rester au lit. L’alité laisse aller son imagination et se confronte ainsi à des souvenirs remontant à l’enfance. Je n’ai malheureusement pas ressenti d’émotion mais ai été impressionné par la qualité du cadrage en noir et blanc, et par quelques portraits de femmes (sa mère et son amie Tsolmon).

Finalement, c’est un documentaire argentin qui m’a le plus intéressé. Las Ranas d’Edgardo Castro propose une immersion en prison comme on en a rarement vu. Le film suit pas à pas Francisca, une jeune femme vivant à la Matanza, dans la lointaine banlieue de Buenos Aires, et qui va périodiquement rendre visite à son ami (et père de sa fille) dans sa prison, accompagnée d’autres femmes dans son cas. Castro filme sans juger, avec un réalisme cru. La petite communauté des prisonniers recevant de la visite est filmée avec respect et humanité. Le film a reçu une “mention spéciale” de la part du jury.

Las Ranas

Plus favorisé, le jury a pu voir les huit films et il a primé ex aequo deux films que j’aurais bien souhaité découvrir, Moving On de la Coréenne Yoon Dan-bi (une chronique familiale) et Professeur Yamamoto (ou Seishin Zero) du documentariste japonais Kazuhiro Soda (un documentaire sur un très vieux couple).

Moving On

Le jury jeune a lui aussi primé deux autres films auxquels je n’ai pas eu accès, offrant leur prix à Kokoloko du réalisateur mexicain Gerardo Naranjo (dont j’avais apprécié Miss Bala en 2011). Les jeunes ont également décerné une mention spéciale au film Les Travaux et les jours, de Curtis W. Winter et Anders Edström, un documentaire de huit heures sur une famille paysanne au sud de Kyoto.
Quand la sortie de l’épidémie le permettra, il est prévu de projeter en salle tous ces films afin que le prix du public puisse compléter ce palmarès révélé le 30 novembre.

J’ai eu accès à davantage de films des “séances spéciales”. Là encore, j’ai butiné, avec plus de bonheur.

Les cinéphiles fans de Glauber Rocha devraient se précipiter pour voir Antena da raça de Luís Abramo et Paula Raucha (la fille de…). Une immersion dans l’univers du cinéaste et dans le Brésil de 1979-1980, quand la dictature militaire battait de l’aile, du reste grâce à des gens comme Glauber Rocha et les artistes qu’il faisait intervenir dans son émission de télévision Abertura, sur le Rede Tupi. Les documents d’époque (à l’origine des vidéo U-Matic) ne sont pas de bonne qualité mais ils sont confrontés aux images contemporaines des témoins survivants et de l’agitation sociale sous Bolsonaro. L’interaction ainsi opérée à quarante ans d’écart souligne les enjeux récurrents de l’émancipation populaire face au colonialisme et à la violence policière.

Le documentaire philippin Aswang (coproduit par des Danois, des Français et des Allemands) m’a plus encore impressionné. Alyx Ayn Arumpac suit, comme Raymond Depardon le faisait dans Faits divers, quelques personnes dans un pays en proie à la “guerre de la drogue” instaurée en 2016 par le président Duterte. Dans la plus grande confusion et avec une hécatombe de victimes (près de 30.000 morts en trois ans). Livré à lui-même dans les bidonvilles, le petit garçon Jomari, dont les parents sont emprisonnés, retient notre attention, tel un lointain héritier des petits Sciuscià de De Sica. Mais on passe plus de temps encore avec Frère Ciriaco Santiago III, un religieux rédemptoriste militant dans l’humanitaire, avant tout comme photographe, afin d’enquêter, dénoncer et venir en aide aux victimes des violences policières ou mafieuses (sans pouvoir les distinguer, d’ailleurs). Le film participe donc à l’effort de documentation sur un régime pour le moins inquiétant.

Aswang

Je garde pour la fin quatre films de fiction, parmi ces séances spéciales, tous tournés en Asie.

J’ai apprécié modérément le minimalisme maîtrisé de Tsai Ming-liang. Days (Rizi) dure plus de deux heures et ses plans-séquences souvent fixes ne comportent aucun sous-titre (c’est bien reposant !) pour la bonne raison qu’il n’y a pas de dialogue. Cela réduit l’intérêt du film qui raconte une rencontre, à Bangkok, entre un adulte malade (impressionnante séquence d’acupuncture !) et un jeune homme qui le masse (belle leçon de massage intégral en 20 minutes !). Cependant je n’ai pas vu passer la passion dans cette relation minimaliste, muette et superficielle, mais je suis peut-être passé à côté de l’œuvre… À conseiller donc aux fans.

Days

J’ai mieux aimé le film du Hongkongais Ray Yeung, Suk Suk, qu’Épicentre devrait sortir en janvier 2021 (mais on n’est plus sûr de rien…) sous le titre Un printemps à Hong Kong. Dans un style assez convenu, ce film plutôt plaisant raconte encore une fois la rencontre amoureuse entre deux hommes (mais ceux-ci cachent leur identité sexuelle à leur famille). Cette fois, l’originalité est qu’ils sont septuagénaires. Le film aborde avec sensibilité l’aspect culturel (l’un vient de la Chine athée et l’autre est chrétien : vont-ils pouvoir consolider leur amour ?) mais la fin, elliptique, est un peu trop timorée. Pour autant, c’est un film attachant.

Un printemps à Hong Kong

Goodbye Mister Wong de Kiyé Simon Kuang est filmé sur les bords du lac Nam Ngum dans le nord du Laos et raconte l’histoire parallèle de deux couples momentanément voisins, l’un français, l’autre laotien. Hugo (Marc Barbé) vient retrouver sa femme Nadine (Nathalie Richard) qui l’avait quitté un an plus tôt pour venir vivre sur ledit lac. Quant à France, la jeune femme laotienne (cette femme libre est magnifiquement incarnée par Nini Vilivong), elle aime Xana le plongeur (le lac artificiel ayant submergé des villages est une ressource romanesque) mais elle est courtisée par Wong, un affairiste chinois qui a des projets de développement sur ce territoire.

Goodbye Mister Wong

L’intrigue fait symboliquement dialoguer les personnages en anglais, laotien, français et chinois. Un bol d’air frais, jamais gratuit, sans pesanteur… que Shellac devrait sortir en avril prochain.

Autre histoire d’étranger débarquant dans une communauté, mais cette fois dans une tonalité beaucoup plus tragique, The Wasps Are Here (Bambaru Avith) de Dharmasena Pathiraja est un pur mélodrame de 1978 venant du Sri Lanka. L’étranger est en fait Victor, un jeune et riche citadin qui a des idées de développement capitaliste pour commercialiser le poisson pêché par les villageois de Kalpitya, un endroit vivant en autarcie et à l’écart des autorités. Plus grave, le beau gosse conquérant séduit Helen, la plus belle fille du village. S’en suit un duel à armes non égales avec le prétendant officiel. Le leader local Anton orchestre alors une guérilla qui ne peut que conduire à la tragédie. Les pêcheurs perdent leur autonomie car la police vient s’installer chez eux après les troubles. C’est du cinéma classique, fort, photographié avec un magnifique noir et blanc.

The Wasps Are Here

Malgré les frustrations du virtuel générées par ce festival fantôme, on aura eu quelques découvertes satisfaisantes. Mais l’édition 2021 fait d’ores et déjà figure de revanche.