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Retour sur le 43e Festival du Film Italien de Villerupt

Ce que l’on voit

Il n’y eut cette année qu’une semaine de Festival à Villerupt, au lieu des traditionnels quinze jours. Mais il y eut des films en salle, et sans doute est-ce là l’essentiel. Une semaine, ce fut bien assez pour voir, et l’acte de voir, justement, qui va nous importer ici.

La question du regard tint lieu en effet de fil poétique de cette édition. Vers quoi les personnages des films regardent-ils ? Que voient-ils et que comprennent-ils du monde qui les entoure, tandis que nous sommes nous aussi, spectateurs, si proches d’eux, par le fait d’une caméra qui, la plupart du temps, ne les lâche pas ?

Les films présentés à Villerupt, récents, et pour beaucoup inédits, disent toujours beaucoup du pays d’où ils viennent. Avec âpreté, douceur, et pourquoi pas les deux. Et, souvent, pile sous le soleil d’Italie qui, dans sa lumière vive, reflète tout dans les moindres détails.

En Sélection Officielle cette année, les regards étaient tantôt levés, portés vers le haut, tantôt empêchés. Dans tous les cas, ils étaient appuyés par une mise en scène exigeante.

Vers les hauteurs

Commençons par le beau regard d’Oscar, dirigé droit vers le ciel, depuis une déchetterie en plein air, tandis qu’il observe une statue de la Vierge être soulevée du sol, ceinturée par une corde. À l’autre bout, son père, qui parle de cette trouvaille comme d’un porte-bonheur. Nous sommes en Sicile, et Oscar fouille, çà et là, les déchets épars avec son père et son frère, en quête de fer, de cuivre et de métal à revendre…

Il mio corpo – Copyright SWEET SPOT DOCS

Il est question, dans ce Il mio corpo (Michele Pennetta), de la direction qui nous préoccupe, celle que l’on veut donner à sa vie, celle dont peut-être on n’ose rêver. Deux axes dans le film cohabitent –verticalité et horizontalité. Deux êtres s’y meuvent tout à la fois dans un mouvement continu et un immobilisme menaçant – on y suit en parallèle Oscar et Stanley. Au tout début du film, tous deux regardent le sol, l’un pour le fouiller, et l’autre pour le balayer ; peu à peu ils tendront à s’élever, comme portés par un même élan : leurs déplacements, que ce soit à vélo, en bus ou en voiture, les y encouragent, et la caméra, linéaire et douce, les accompagne. Pourtant l’horizon, qu’ils fixent dans une même intensité appliquée, est bien plat. La maison d’Oscar est pleine de gens, mais vide de tant d’autres choses. On a donné à Stanley la “permission” d’un séjour, mais il n’attend que l’occasion de partir.

La mise en scène endosse la gracieuse et difficile mission d’accompagner ces deux personnages stagnant dans leur situation pour les porter vers plus haut. Elle met l’un face à la mer, horizon infini et bienvenu dans cadre trop étroit, et aspire l’autre, petite silhouette au milieu des ruines et de la sécheresse, comme si le lieu même le faisait disparaître.

Jeunes pousses de ce paysage abandonné, ils ont cette grâce innocente qui leur permet de se ménager une place dans ces durs contours qui voudraient les cloisonner ; d’ailleurs Stanley trouve un travail de berger, plus terrestre que divin, après avoir accompli de petites besognes auprès d’un prêtre. Ils deviennent alors des guides, la caméra poussant Oscar et Stanley – ou bien est-ce au contraire le magnétisme des deux garçons qui attire le mouvement du réalisateur, à l’image de ces longs travellings arrière suivant Oscar à vélo ? Quoi qu’il en soit, et en dépit du cadre auquel ils semblaient d’abord condamnés, ils demeurent dans l’impulsion.

Et les axes du film finiront par coïncider – de même que, le temps d’un plan, se rejoindront les deux personnages – : d’une part la verticalité, envisagée comme un rêve d’élévation, d’autre part l’horizontalité des paysages de cette surprenante et aride Sicile, traversée de silhouettes rouillées et de ruines séchant au soleil. Alors la beauté nichée dans cette convergence de mouvements nous aide à croire au chemin qu’il reste à emprunter et nous laisse, apaisés, à côté du jeune rêveur, ou bien endormi, brinquebalé dans un camion lourd de détritus qui file sur la route. Dans ce plan final réside la force du cinéma quand il rencontre le monde : donner à voir les résidus, les saletés, et faire en sorte que toutefois elles n’empêchent ni la course, ni l’éclat.

Face aux haies des jardins

On trouve encore d’autres visages relevant d’une même enfance désenchantée dans le nouveau film des frères D’Innocenzo, Favolacce. Eux sont en revanche comme figés – on les croirait couverts de crème ou de nacre. Il fait pourtant beau dans le quartier qu’ils habitent, et à l’école les enfants ont 10 sur 10 dans toutes les matières. Mais dans le voisinage s’insinue quelque chose qui relève de l’impalpable, une violence sourde qui a pour nom la tristesse. Elle s’insinue à la manière dont se déverse l’eau de cette piscine qu’un père de famille vient de crever rageusement, une eau qui coule jusque dans la rue, coupant au passage les lumières du jardin. Le film se plaît à prendre pour prétexte narratif un journal intime. Façon de donner la parole à ces enfants, d’en faire les témoins de la lente décadence de leurs parents. Ici, en guise de repas, on mange des restes de pizzas, et on a la joyeuse idée de se refiler – pour jouer… – la rougeole. On se coupe les cheveux à ras parce qu’il y a des poux, sans voir la solitude des beaux yeux clairs en dessous.

Favolacce – Copyright Pepito Produzioni – Amka Films

De ces intérieurs familiaux que l’on voudrait festifs, émergent des visages de monstres du quotidien, reflets déformés derrière la vitre ou figures crachant des vulgarités. Les enfants – comme ils le font toujours – matent et espionnent les grands. Mais ici ils semblent plus âgés que les adultes eux-mêmes, plus aptes surtout à cerner la détresse et la décrépitude à l’œuvre. Même le professeur n’enseignera rien qui soit à même d’émanciper ses élèves de leur condition. La caméra saisit ce spectacle ordinaire, quotidien : en retrait, elle capte cette scène de repas où le petit s’étouffe, disputé par son père. Tous les personnages, petits et grands, vivent ensemble, mais le cadre prend soin de les séparer, d’imprimer dans le cadre leur désunion.

Au contraire d’Il mio corpo, aucune élévation ne semble ici possible pour les personnages, ni aucune échappatoire. Le travelling n’est ici qu’un mouvement de sidération, quand il vient s’écraser contre le visage d’une mère, muette au téléphone, et qui comprend ce qu’il se passe à l’étage. Quant à cet autre plan, fixe lui, et saisissant la découverte, et la lente compréhension d’un père, il tient le personnage prisonnier du champ, sans possibilité de contrechamp.

Padrenostro – Copyright Emmanuela Scarpa

“Les enfants n’ont rien vu” : cette certitude souvent assénée. Or, tout au contraire, non seulement ils voient, mais encore ils comprennent et se souviennent. C’est de son enfance et de son père que le réalisateur Claudio Noce se souvient dans Padrenostro, s’attachant à raconter son histoire à travers son regard d’autrefois. Là où l’on aurait pu s’attendre à un récit retraçant l’attentat manqué contre le magistrat Alfonso Noce – attente appuyée par le prix d’interprétation attribué à Pierfrancesco Favino pour ce rôle lors du dernier Festival de Venise –, nous nous trouvons face à un film d’enfance, dans lequel Favino est dans l’ombre du petit Valerio. Un film sur un fils qui regarde son père – depuis la fenêtre de sa chambre, derrière l’œilleton de la caméra qu’on vient de lui offrir, ou encore depuis le guidon de son vélo. Ce choix d’un point de vue très particulier, cet attachement à montrer le regard d’un enfant plutôt qu’à reconstituer l’Histoire, pour en quelque sorte épouser son imaginaire, interroge une fois encore la notion de regard, qui tout du long nous sera apparue comme une problématique majeure de cette sélection de films italiens.

Oscar, Stanley, les enfants figés de Favolacce et Valerio pourraient être rejoints par la petite fille de Palazzo di Giustizia (Chiara Bellosi), qui virevolte dans les couloirs d’un tribunal alors qu’un procès concernant son père se joue en salle d’audience. Couloirs, et antichambre du monde, où l’on ne parle pas beaucoup mais où, malgré des camps opposés par la procédure, on finit par se lier. Et, comme un pied de nez à la situation, on se goinfre de pâtes bolo en s’en mettant plein la bouche… La petite fille recueillera et prendra soin d’un oisillon, tandis que d’autres, dans la salle d’à-côté, mettent en cage des hommes… Peu importe en fin de compte le verdict : l’important, une fois encore, est le regard que l’on porte sur le monde, ce que l’on choisit de sauver et ce vers quoi l’on court…

Villerupt, à l’année prochaine.