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Mank de David Fincher

Parfois, j’ai de la chance. Avant même de visionner un programme, je sais d’avance que je vais passer un bon moment, qui brillera par son cinéma. Dernier exemple en date avec la saison 4 de The Crown : on peut faire confiance à Peter Morgan pour soigner, dans la forme comme dans le fond, son magnum opus sur la monarchie britannique. Je ne suis pas forcément d’accord avec certains partis pris scénaristiques ou choix de jeu – oui, Gillian Anderson est fabuleuse dans le rôle de Margaret Thatcher, mais son mimétisme est si saisissant qu’il peut d’abord passer pour du cabotinage, avant de faire se confondre l’actrice avec son personnage -, mais je suis étourdi par la maîtrise de l’exécution : qu’il s’agisse de son écriture ou de sa mise en scène, la série sait comment raconter l’Histoire par le prisme de la fiction. Car, du côté du pays du Brexit, on perd régulièrement de vue que The Crown est une fiction avec des éléments de vérité (comme le sont tous les biopics qui sortent en salles) : il n’est donc pas inopportun de le rappeler. Je m’égare ? Pas si sûr…

Après 6 ans d’absence, occupé par divers projets tombés à l’eau puis – jusqu’à l’épuisement selon ses propres dires – par la série Mindhunter (disponible sur Netflix), David Fincher est de retour au cinéma avec un biopic hors normes et déguisé, sur les coulisses de la gestation de Citizen Kane. Quoique, coulisses est un bien grand mot ! Ce qui passionne Fincher, c’est d’enquêter sur la personnalité d’Herman Mankiewicz – “Mank” pour les intimes -, l’homme de l’ombre du projet : le scénariste qui ne devait pas être crédité, mais dont l’apport fut décisif. Dès lors, la tentation est grande de nouer un parallèle entre Herman et Jack Fincher, père de David. Le premier, comme encombré par son talent, est mort à 55 ans, rongé par l’alcoolisme. Le second, journaliste de métier, est mort en 2003, sans voir le moindre de ses scripts portés à l’écran : après un faux départ dans les années 1990, Mank est (enfin) le premier à se concrétiser.

Spectateurs, venez côtoyer à l’écran Orson Welles, Louis B. Mayer, Irving Thalberg et William Randolph Hearst !” : Mank a l’apparence d’un rêve de cinéphile devenu réalité, que souligne sa forme spectaculaire : un noir & blanc d’une éclatante beauté, des procédés de mise en scène ressurgis des années 1940, un travail méthodique sur le cadre… et un son mono, plus marquant que bien des mix 7.1 en salles, qui exalte les dialogues. On connaît la précision obsessionnelle de Fincher dans son travail, les prises qu’il enchaîne jusqu’à atteindre ce qu’il juge (souvent à raison) être proche de la perfection. Combien de prises pour obtenir les regards de Rosamund Pike ouvrant et concluant Gone Girl ? Pour que la diction et la gestuelle de Jesse Eisenberg donnent vie au Mark Zuckerberg de The Social Network ? À n’en pas douter, Fincher est un créateur. Personnellement attaché, ici, à faire aboutir un script de son père. Le résultat est une réflexion torturée, quasi morbide, sur la création, avec pour sujet central une personnalité autodestructrice, tiraillée entre l’être et le paraître. Herman est un auteur talentueux, mais surtout une grande gueule, que son savoir et son habileté avec les mots permettent de sortir de bien des situations. Construit en deux temps – le sevrage forcé (et raté) d’Herman le temps d’écrire Citizen Kane ; les flash-backs détaillant sa lente aliénation sur près d’une décennie -, le film paraît labyrinthique, centré sur un personnage peu attachant et fier de l’être. Et puis…

Et puis la politique s’en mêle. Les figures légendaires de Mayer, Thalberg et Hearst, jusqu’alors traitées comme des symboles, prennent une autre dimension. Ces hommes sont-ils de brillants Machiavel ou des médiocres moralement égarés ? La campagne électorale d’Upton Sinclair en 1934 devient le moment pivot de la vie d’Herman, la goutte d’eau de trop dans le rapport conflictuel qu’il entretient avec son employeur : l’instant où il va devoir choisir entre sa carrière et ses convictions. Les méthodes mensongères du roublard Mayer (et, par extension, d’Hollywood) pour manipuler le processus démocratique, contrer Sinclair “le communiste”, diaboliser le socialisme et effrayer les électeurs sont annonciatrices du cinéma et de la TV de propagande (nazie, soviétique, américaine…). L’Histoire est en marche, mais pas dans le bon sens : aujourd’hui encore, les clichés sur les Démocrates socialistes qui feraient basculer les États-Unis dans le communisme (sic) ont la peau dure.

L’écriture de Citizen Kane quelques années plus tard se teinte donc pour Herman d’un esprit revanchard, mais aussi d’une amertume : celle d’avoir perdu son amour platonique, l’actrice Marion Davies, maîtresse de très longue date de Hearst. La colère qui anime Herman et le pousse à s’aliéner le magnat de la presse est donc à la fois idéologique et sentimentale. Jusque dans son grand éclat, son ultime acte de résistance face à Mayer et Hearst, Herman reste humain : digne et piteux, noble et faible. L’approche qu’a Fincher de son protagoniste se ressent jusque dans son casting, aussi étonnant et justifié que celui de Gone Girl. Gary Oldman a 27 ans de plus qu’Amanda Seyfried, là où Herman avait 10 mois de moins que Marion Davies (qui, elle-même, avait… 34 ans de moins que Hearst). Seyfried est introduite via une scène iconique, Oldman est régulièrement ramené à la fatigue physique et psychique que dégage son personnage esseulé. Leur histoire d’amour, pleine d’admiration et de complicité, restera impossible. Si la majorité des autres rôles est excessivement réduite à peau de chagrin (de Tom Burke, un Welles quelque peu sacrifié, à Ferdinand Kingsley, Thalberg évanescent), Arliss Howard campe un formidable Mayer, et Charles Dance, qui retrouve Fincher pour la première fois depuis Alien 3, livre avec sa prestation un portrait nuancé et fascinant de Hearst.

Comment, in fine, définir Mank ? Comme le portrait psychologique d’un artiste étouffé par son art ? Comme un mélodrame vénéneux, avec ses deux amoureux contrits ? Ou comme la satire corrosive d’un Hollywood dénué d’éthique ? Peut-être faut-il y voir le travail d’un orfèvre du cinéma, qui veut renouer avec le cinéma qui s’exprime dans le film dont il conte la genèse. Un pari fou, aussi généreux que follement exigeant, qui ne se destinerait avant tout qu’à Fincher et à son père.

Fincher s’est toujours plu à bousculer les genres. Mank n’échappe pas à la règle, mais se rapproche, thématiquement parlant, de The Social Network : Zuckerberg / Mankiewicz, l’ascension / la chute, une façon de manipuler la politique de la terre brûlée en commun. Le premier s’aliène son entourage au nom du succès ; le second au nom de la morale. La virtuose plume de Sorkin vient ici à manquer, surtout en termes de rythme (les réécritures attribuées à Eric Roth auraient notamment réduit la présence de Welles, ce qui crée un déséquilibre). Mais les récits historique et intime viennent prolonger la réflexion entamée par le cinéaste sur l’amitié, le pouvoir, la compromission. Mank est sans doute moins électrisant, mais se révèle tout de même plus poignant car on finit par prendre son protagoniste en sympathie, malgré ses excès et grâce à ses états d’âme. La tragédie du Zuckerberg de The Social Network était de connecter le monde en se déconnectant de son humanité. Celle de Mankiewicz, plus tragique encore, est de renouer avec son humanité au prix de ce qui le rendait vivant : ses amours comme ses adversaires.

Mank de David Fincher (2h11 – États-Unis, 2020)
Disponible dès le vendredi 4 décembre 2020 sur Netflix