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Je vois des films partout

Newsletter du 18 novembre

 

Chers lecteurs,

 

Je vois des films partout.
 
Je sais bien que les salles ont fermé, et pourtant : je vois des films partout.
 
Pour tout vous dire, j’ai même cru en voir sur Netflix. Comme la nuit était avancée et que j’avais bu quelques verres, je me suis dit : “à tous les coups, si tu racontes ça aux copains, ils ne voudront jamais te croire” puis “dors là-dessus, demain tu verras bien si tu as rêvé”.
 
Je n’avais pas rêvé, il y avait bel et bien un peu de cinéma dans la série créée par Scott Frank et Allan Scott, The Queen’s Gambit (ou Le Jeu de la dame, titre français que rien, vraiment rien, ne nous oblige à utiliser). Un cinéma consistant, certes, et pour beaucoup, en les yeux d’Anya Taylor-Joy, son interprète.

J’y reviendrai peut-être la semaine prochaine. Une couleur, une texture ou un bruit rigolo peuvent me préoccuper huit à dix jours durant (j’ai gardé une âme d’enfant, le monde est pour moi semblable à un grand tapis d’éveil). Alors un tel regard, et toute l’intelligence qu’on y lit, et avec ce visage tout autour – imaginez un peu le temps que ça pourrait m’amuser.
 
Quoi qu’il en soit, me voilà bien avancé : moi dont le fonds de commerce consiste pour l’essentiel à dénigrer (pour de faux le plus souvent, certes), ici même et contre un salaire, le cinéma, à faire le snob, le poseur ou la tête à claques, à slalomer entre les films, à écrire sur tout sauf sur eux, ou sur eux mêlés d’autre chose, j’en vois partout.

Par exemple, sur ce site, WindowSwap, que j’ai découvert il y a peu et par hasard. Le principe en est simple, à chaque fois qu’on rafraîchit la page on accède, quelque part dans le monde, à la webcam d’un particulier (je précise que toutes les caméras sont tournées vers l’extérieur ; si elles étaient dirigées vers la salle de bains, on vous demanderait votre code de carte bleue).
 
De la sorte, j’ai voyagé à peu de frais. La première fois, le hasard m’a envoyé chez Sitash et Shaswata, à Mumbai. Dehors il pleuvait, et à travers une fenêtre grillagée on devinait le décor d’une cour intérieure ; on entendait chanter les oiseaux au-dessus des plantes grasses : c’était déjà bien assez de récit pour moi, ça m’a occupé une bonne quinzaine de minutes.

Dans les rues de Curitiba (Brésil), j’ai vu les gens marcher masqués. Je me suis dit : “Tiens, là aussi”. À un carrefour de Saint-Pétersbourg et au bas d’un ensemble d’immeubles, j’ai passé un temps très excessif à observer la circulation. J’ai regardé sécher du linge dans un jardin de Copenhague ; de l’autre côté de la rue, des enfants jouaient un match de foot. Il faisait beau à Santiago et à Tucson, Arizona, mais il pleuvait à Amsterdam. Le jour se couchait à Bishkek, au Kirghizstan. Par la fenêtre de Viktoria, à Moscou, j’ai apprécié la perspective et les couleurs (je vous l’ai dit, il m’en faut peu) :

Je vois des films partout. Aux fenêtres des voisins d’en face (ce n’est pas que je sois très friand de ces petites scènes-là, mais par hasard des bribes m’en parviennent quand je sors prendre l’apéro sur le balcon) ; une fille qui dans une pièce fait de l’exercice sur un vélo elliptique, un garçon qui dans l’autre fume des cigarettes en mangeant des BN (ce sont des logements de gens aisés : il y a une pièce pour le vélo et une autre pour le goûter, et qui sait combien d’autres pièces sont dévolues à tant d’autres activités ! je crois bien que ces appartements ont mille chambres, et on ne peut pas les voir toutes depuis le mien qui n’en a qu’une) : le temps que le garçon quitte la pièce pour rejoindre la fille et disparaisse derrière une cloison, je leur invente un petit dialogue savoureux ; j’ai tôt fait de combler les blancs pour en faire un Salvadori ou un Bergman.
 
Aux murs de ma chambre aussi, et selon la disposition de la lumière, je vois des films. L’ombre d’un pied s’y lève quand, depuis mon lit, je lève le pied, et quand je mime avec mes mains une petite scène avec une oie, un cheval et un escargot, on voit aux murs une petite scène avec les mêmes : ce sont des fables sans morale, répétitives et prévisibles (car je suis moi-même sans morale, répétitif et prévisible). Je connais quelqu’un qui avec ses mains sait mimer le lion et le requin blanc ; nous pourrions faire des films ensemble, mais quant à moi au mieux je ne sais faire qu’une sorte de renard domestiqué (et encore, on le prend parfois pour un Beagle). Ce ne serait pas très prudent : un duel me serait fatal.

Je vois des films dans les miroirs. Ceux-là, je ne les aime pas trop. Ce matin encore j’en ai vu un, en gros c’était l’histoire d’un garçon qui se rase. C’est toujours le même acteur qui joue, il n’a aucun charisme. Le cadre laissait à désirer et la photographie était épouvantable. Pour tout dire, on se serait cru dans une salle de bains.

Je vois des films dans les enseignes lumineuses des pharmacies (des récits cryptiques racontant les aventures minimalistes d’un caducée vert bouteille), dans celles des kebabs et des épiceries de nuit. J’en vois dans les plis des rideaux. Quelquefois quand il y a du vent j’ai du mal à suivre l’histoire. Les reflets sur le parquet lavé à grandes eaux ? Des films encore. Ils sèchent avec un peu de temps et de soleil (alors les figures progressivement s’évanouissent, ça a quelque chose d’émouvant). Et sur le dossier de la chaise en formica, l’ombre portée de cet immeuble ? Un film toujours. Quand le spectacle m’a lassé je tourne la chaise dans une autre direction pour en essayer un nouveau. Ou alors je m’assois dessus.

Je vois des films partout. Je suppose qu’à présent ils vivent leur vie. Je les entends, aussi. La nuit ils traînent sur le boulevard en contrebas, ils parlent fort, boivent de l’alcool jusqu’à pas d’heure et taguent les façades des commerces essentiels, et le jour venu s’ils se réveillent c’est pour sonner chez les gens avant de s’enfuir en courant.

Vous allez voir que ça va finir en trouble à l’ordre public.

Et là, dans l’arbre !… Mais si, regardez, sur la branche, là, tout en-haut… Ne me prenez pas pour une bille : je sais quand même faire la différence entre un oiseau et un film…

Ça va finir par m’épuiser. À chaque endroit où d’ordinaire on s’en repose (pour ne pas dire qu’on s’en protège, qu’on ourdit contre eux une vengeance pour nous avoir fait, parfois, perdre un temps précieux), je vois des films. Il faut dire qu’il y en a partout. C’est comme si on avait décroché les tableaux, ou comme si tout le monde en était descendu pour faire un tour en ville en portant son cadre sous le bras.

Vous voulez mon avis ? Vivement qu’on les raccroche et que tout le monde remonte dedans.

Ce sera quand même moins de soucis.

D’ici là, portez-vous bien, chers lecteurs,

 

Thomas Fouet

 

Illustration : THE QUEEN’S GAMBIT. Copyright : CHARLIE GRAY/NETFLIX © 2020

 

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