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Épilogue

À l’invitation des Fiches du Cinéma, je projette de publier ici une sorte de feuilleton. Les épisodes seront d’inégale longueur, parfois accompagnés d’une image, parfois pas. Je les proposerai à mesure que je les écrirai, selon une fréquence variable, dictée par mon emploi du temps et l’urgence de la situation.

Vincent Dietschy est cinéaste. Il est notamment l’auteur de
Julie est amoureuse, Didine et La Vie parisienne.

JOURNAL D’UN CANOË
AU FIL DE L’EAU

ÉPILOGUE
20 septembre 2020

Je n’ai finalement proposé aucun texte à Nicolas Marcadé et aux Fiches du Cinéma depuis l’épisode 10. C’était le 14 juin dernier. L’écriture de ce feuilleton me semble loin. Mais je viens d’apprendre que les épisodes qui ont déjà été publiés sur le site des Fiches vont paraître dans un livre, ce qui me donne envie de reprendre le clavier pour leur ajouter un épilogue.

Et d’abord, un mot sur l’épisode 11, que j’évoquais dans le post-scriptum de l’épisode 10. Un épisode 11 que je n’ai pas proposé au bout du compte, comme j’en avais pourtant l’intention après l’avoir écrit. Il faisait vingt pages (63.380 caractères espaces compris), c’était le plus long, et j’avais déjà mis en forme un premier jet de ce qui devait suivre, soit une dizaine d’épisodes supplémentaires.

Mais la fin du confinement est arrivée, et avec elle, la vie a repris. J’ai été happé par d’autres tâches, et je n’ai plus été concentré sur ce travail ni en phase avec lui. Par ailleurs, malgré les retours enthousiastes et touchants qui continuaient de m’arriver, j’ai eu le sentiment qu’il fallait que je passe à autre chose. Que je tourne la page, comme on dit. Et puis, j’avais des doutes sur le fait que des lecteurs puissent désormais être synchrones avec la disposition d’esprit qui avait été la mienne au cours de l’étrange période que nous venions de traverser. Je n’avais moi-même aucun désir de revenir quelques semaines en arrière en faisant de cet épisode 11 mon actualité.

Pendant le confinement, j’étais coincé entre les quatre murs de mon appartement, et j’ai été naturellement amené à reconsidérer mon existence, à réfléchir au présent, à l’avenir. Je ne l’aurais pas fait, en tout cas pas de cette façon, sans la proposition des Fiches du cinéma et de leur rédacteur en chef, Nicolas Marcadé, d’écrire l’une de leurs Chroniques du cinéma confiné. Je m’y suis mis, j’ai beaucoup travaillé, et deux jours plus tard, j’avais sur mon ordinateur un récit de trente pages (93.592 caractères espaces compris). J’étais pourtant loin d’être arrivé au bout de ce que je voulais raconter. Alors, j’ai décidé d’oublier ce récit, trop ambitieux pour tenir dans les délais impartis. J’ai recommencé ma chronique à zéro, cette fois en prenant bien soin de rester dans le cadre des questions que, pour me guider dans mon écriture, les Fiches m’avaient initialement posées. J’ai envoyé parallèlement à Nicolas un message pour lui expliquer mon retard, dans lequel je lui résumais le contenu de mon premier essai. Sa réponse fusa : “Honnêtement, ce que vous me dites de votre texte fait trop envie : j’aurais bien du mal à en faire le deuil ! Et je trouverais ça dommage. Nous n’avons aucune contrainte de forme, de volume, de temps. Pourquoi ne pas publier votre texte en épisodes ?“ J’ai trouvé son idée plus séduisante qu’effrayante, et je me suis lancé dans ce que, depuis, lui et moi appelons “le feuilleton“. Mais les pages autobiographiques, politiques, romanesques qui constituent les épisodes que je lui ai remis, et qu’il m’a fait l’amitié de publier, ne correspondent pas à ce que j’étais sensé écrire au départ.

Ce que nous avions prévu et ce à quoi je m’étais engagé, c’était de faire revivre une péripétie de ma propre histoire, qui datait alors d’une petite semaine. En écrivant les premiers épisodes, je pensais y arriver rapidement. Mais à ma grande surprise, je me suis retrouvé dans la situation de Shéhérazade qui choisit de prolonger chaque nuit l’histoire qu’elle raconte au Sultan, pour qu’au matin, il ait envie de connaître la suite et épargne sa vie un jour de plus. De fait, comme Shéhérazade, je jouais ma peau, mon risque était réel. Il concernait d’abord mon long métrage, Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres), soit cinq ans de mon existence, sans compter tout le chemin qu’il m’avait fallu pour arriver jusque là (cf épisodes 1 à 10). Il concernait aussi mon emploi en tant que prof dans une école de publicité, conditionné par mes relations avec le directeur, mes collègues, les étudiants. La partie principale du feuilleton devait aborder ces deux histoires, qui se croisaient, alors que je continuais de les vivre en temps réel. C’était de la folie. Livrer certains éléments liés au film, à sa distribution, dire certaines choses sur l’école et sur les gens que j’y fréquentais quotidiennement, le tout publiquement, sur le site des Fiches du Cinéma, dans Les Chroniques du cinéma confiné dont je savais, au vu des likes, des commentaires sur facebook, des messages privés parfois, que toutes les personnes que j’avais l’intention d’impliquer les lisaient, il n’y avait rien de plus dangereux. Cela mettait en péril rien moins que le film et mon emploi. Alors, je différais sans cesse le moment d’en arriver au point crucial, celui où l’histoire de la sortie du film rejoignait mon parcours à l’école de publicité, pour fusionner avec lui et donner corps à cette expérience que j’avais vécue, que je continuais à vivre, et dont j’avais très étrangement décidé, mais en vrai je n’avais pas le choix tant elle me tenait à cœur, qu’elle soit au centre de ce récit. Il y avait également l’écriture elle-même, et l’enjeu d’alimenter ce feuilleton de façon assez régulière pour qu’il se poursuive et qu’à travers lui, je continue mon chemin de modeste journaliste de ma propre vie, rôle pour lequel je n’avais aucune expérience et qui, en conséquence, ne m’offrait pas la moindre sécurité. Enfin, comme beaucoup d’entre nous, j’avais plus ou moins l’impression que mon existence et celles de mes proches étaient sérieusement menacées, en ces heures parmi les plus anxiogènes et les plus incertaines de notre Histoire collective. Alors, je ne pouvais pas rester passif, c’était plus fort que moi. J’avais besoin de transformer ce moment en quelque chose de spécial, et même, disons-le, de littéraire, puisque je n’avais pas d’autres moyens à ma disposition, que j’ai un esprit de contradiction poussé et qu’on m’avait bien expliqué, en haut lieu, je vais y revenir, de ne surtout rien faire qui puisse ressembler de près ou de loin à un geste créatif. Non, je n’exagère pas.

Concernant maintenant ce que je souhaite raconter depuis le début de ce qui, au fil des pages, est devenu un roman, et au sujet de quoi je m’en suis tenu jusqu’à présent à de simples allusions, je crois que c’est le moment d’en parler, clairement et sans plus de détours. Je dois quand même encore préciser qu’au-delà de la survie du film et de celle de mon gagne-pain en dire davantage plus tôt aurait été prématuré. Je sentais que ce récit avait besoin que je prenne le temps de me présenter avant de pouvoir “descendre dans l’intimité de la forme“, comme dit Georg Büchner. Je sentais aussi que je devais rappeler de temps en temps qu’une histoire particulière, celle pour laquelle j’écrivais ces pages, s’annonçait. Pas pour faire monter la sauce ou pour créer un quelconque suspens, mais parce que je ne voulais pas m’éloigner trop longtemps de ce qui m’animait pendant l’écriture de ce feuilleton. Je ne voulais pas perdre le fil. Je voulais qu’on le sente courir tout au long des épisodes, même de façon sous-jacente. Parce que durant le temps qu’a duré l’écriture, ça ma guidé comme une boussole de raconter ce qui me semblait essentiel de raconter, et que, malgré les pages qui se sont rajoutées aux pages, je n’ai toujours pas raconté. Cela dit, j’avais encore une autre raison, également impérieuse, pour retarder sans cesse l’entrée en scène de l’histoire que, je m’en rends bien compte, je continue de différer ici. Mais soyez rassurés, nous allons très bientôt entrer dans le vif du sujet, même si je dois encore dire quelques mots de mes motivations.

Tout aussi urgente que les questions de vie ou de mort, que l’urgence que j’avais de raconter ce qui me semblait devoir être raconté, la nécessité que j’éprouvais à prendre sans cesse des chemins de traverse avait certainement à voir avec ma situation de confiné, à qui on avait ordonné de ne pas sortir de chez lui. En l’occurrence, il s’agissait pour moi, c’était vital, de retrouver un peu de liberté, à travers une forme d’écriture qui épouse au jour le jour le fil de mes pensées, sans autre contrainte que de les écrire dans un temps relativement bref, à chaud et sans recul. Cette contrainte, j’aurais bien sûr pu me l’imposer à moi-même, par exemple en publiant mes textes directement sur Facebook, mais j’avais besoin, pour éprouver la liberté dont je parle, d’une vraie rupture. À situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle, et je ne me voyais pas prolonger la routine habituelle de mes rares posts et commentaires sur les réseaux sociaux. Tandis que publier à l’intention de personnes inconnues ou n’appartenant pas à mon cercle d’amis, dans le cadre que proposaient les Fiches, cela me paraissait être ce que je devais faire, d’autant plus que, je le répète, c’était une expérience d’écriture complètement nouvelle pour moi.

Et puis, pourquoi ne pas le reconnaître, c’était aussi l’occasion de faire exister mes propres paroles, lancées depuis notre canoë (cf épisodes 1 et 2). Des paroles nécessairement différentes de celles qu’on entendait sur les cargos moyens ou gros du cinéma français. Parfois, dans le monde qui a précédé la pandémie, j’ai eu l’impression qu’avec leurs tonitruantes cornes de brume, les commandants de ces cargos n’étaient pas contre le fait que disparaissent nos voix, celles de mes camarades et la mienne. Quant aux ouvriers spécialisés de la salle des machines, je ne les ai jamais vu rechigner à obéir aux ordres de leurs bigs boss, pour faire rugir les moteurs encore plus vite, encore plus fort, préférant nous mettre en danger de mort plutôt que de venir pagayer à nos côtés (cf épisode 9). Ils avaient leurs familles à nourrir, les traites de leurs logements à payer. Ils gagnaient de l’argent quand nous n’en gagnions pas, comptaient dans le paysage alors que nous ne comptions pas, étaient le cinéma français, la normalité de ce métier, tandis que nous n’existions pas, même si, personnellement, je n’arrivais pas à m’identifier à leurs travaux, dont je ne comprenais pas la pertinence autre que financière. C’était un bien beau ballet, à vrai dire, que celui de l’argent ruisselant des mains de certains pour aller se poser dans celles de leurs amis, caresser celles des petits capitaines, celles des marins et des ouvriers, avant de revenir tranquillement, bénéfices à la clé, à l’endroit d’où il avait ruisselé. Mais cette danse de l’argent n’intéressait que peu de monde, c’était l’affaire des propriétaires de la flotte. Les passagers, eux, déambulaient paisiblement sur le pont en regardant ailleurs quand, placés contre notre gré dans le sillage du navire, nos frêles esquifs luttaient pour ne pas prendre l’eau. Or, pour la première fois dans l’Histoire, tous les bateaux moyens et gros se sont arrêtés. Leurs moteurs se sont tus. Quelle que soit l’embarcation sur laquelle on se situait, dans le silence retrouvé, on pouvait entendre nos voix. S’entendre, qui sait. Au-delà des mots coronavirus, COVID-19, épidémie, pandémie, confinement, au-delà des K.-O… Il semblait bien que des gens pouvaient réfléchir comme jamais, et réfléchir ensemble.

Pour ma part, j’échangeais beaucoup avec mes amis : Stéphane Rives, mes parents, le cinéaste Matthieu Bareyre, l’auteure et metteuse en scène Marion Siéfert… Mais la possibilité de libre parole, de libre réflexion, pour ainsi dire en dehors du moule habituel, n’a pas fait plaisir à tout le monde. La plupart des grands capitaines du cinéma français, pourtant habitués aux prises de parole publiques, ont été synchrones avec les moteurs de leurs bateaux. Ils se sont tus. Certains auteurs réalisateurs très reconnus sont même allés jusqu’à ériger ce mutisme en manifeste. Leurs interviews dans les journaux et les magazines de l’époque nous adressèrent leurs injonctions, plus ou moins franches, à ne rien dire du tout. En somme, il fallait qu’on la boucle, qu’on la ferme, qu’on attende, qu’on reste sur notre plus grande réserve. Il fallait être prudents et plus que prudents. Il fallait qu’on observe un silence de mort. Tels étaient les mots d’ordre qui parvenaient des cabines de pilotage. Les réseaux sociaux les relayèrent, ce furent des hits chez les professionnels. Bien sûr, les matelots, les plaisanciers, les clients attachés aux grosses et moyennes machines, voire les aimant avec passion, ont glapi d’effroi en songeant aux temps, possiblement lointains, trop lointains, où ils pourraient de nouveau voir voguer les vaisseaux amiraux du cinéma, lesquels, ce n’était pas possible autrement, allaient bien finir un jour par reprendre leur vitesse de croisière. De mon côté, j’avoue que ce coup d’arrêt ne m’a pas terrorisé. Ce fût même le contraire. La disparition du vacarme habituel ne m’a pas donné envie de pleurer.

J’ai été triste face aux tragédies liées à la pandémie, face à la tristesse qu’imposait, et qu’impose encore, la peur généralisée. Mais les angoisses exprimées par les uns et par les autres dans le milieu du cinéma et ses alentours m’ont laissé froid. Je sais que je suis certainement plus solidaire de la petite armada qui se réclame du septième art que je ne le voudrais, et pas pour le meilleur en ces temps où elle lutte pour se maintenir à flots, encore plus difficilement que d’habitude. De là où je viens, je suis forcément, comme on dit, impacté, à un degré ou à un autre, par l’engluement de la flotte, et impacté, je vais probablement l’être davantage, ou pas, quand elle aura coulé, si toutefois elle coule. De toute façon, il se pourrait qu’elle soit depuis longtemps programmée pour sombrer, comme le révèle cette pandémie à qui veut le voir. Je n’ai quant à moi pas fini de mesurer mes propres dommages, si jamais j’ai commencé à le faire… Mais nous ne sommes pas des Titanic (cf épisode 1). Nous savons contourner les icebergs. Nous nous en sortirons. Et puis, surtout, j’aime l’aventure, le risque qu’elle suppose. Alors, pour moi, la proposition des Fiches est tombée à pic. J’en ai été heureux. Là aussi, pour la première fois dans l’Histoire, quel que marin que l’on soit et bien que nous étions collectivement mal embarqués, nous avions la possibilité de parler, de nous parler, et de parler ensemble. Évidemment pas d’une même voix, mais depuis un même endroit, un écran d’ordinateur, quelques images, des liens vidéos ou/et un fichier texte. Nous naviguerions ensuite sur internet, et nous reviendrions tous à bon port, sur le site des Fiches. Ça tombait bien, j’avais un peu plus de temps que d’habitude, des images sur mon disque dur et une application Word en bon état de marche. Pour autant, je l’ai dit, je ne m’en suis pas tenu à mon engagement de départ. Mais je vais m’y tenir. Pas dans trois pages ni dans deux ni dans une. J’y arrive. Maintenant.

Ce que j’ai donc promis aux Fiches, c’est de raconter une péripétie qui recoupe ma propre situation socio-professionnelle, les dernières étapes de la fabrication de mon long métrage Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres), ma découverte de l’application Zoom et celle du tout récent campus virtuel de l’école de publicité, qui dépend d’un grand groupe international, et pour laquelle je donne des cours de réalisation depuis trois ans. Concrètement, il s’agit de retracer l’expérience d’un workshop mis en place par le directeur. Le but de ce workshop, dont l’encadrement sera assuré par d’excellents publicitaires, se trouve être la création par une classe de directeurs artistiques d’affiches originales pour un film de cinéma, qui se nomme Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres). Oui, mon dernier long métrage en date, celui dont je vous rabats les oreilles depuis le début de ce roman-feuilleton. Non seulement je pourrai suivre le travail des étudiants sur les affiches du film, mais l’accompagner. Et je serai payé pour ça. Je sais, j’ai de la chance. Mieux encore, puisque ces affiches pourront, le cas échéant, être utilisées par la suite pour la promotion du film.

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de piller le travail d’étudiants. Quand j’étais à l’IDHEC, puis quand j’ai enseigné à la Fémis, deux écoles dont le financement a toujours reposé essentiellement, si ce n’est exclusivement (dans le cas de l’IDHEC), sur de l’argent public, les travaux des étudiants étaient immobilisés. Rien ne pouvait sortir de l’école qui avait été fabriqué à l’école, et c’était le cas de tous les travaux (à l’IDHEC, car depuis, la Fémis a trouvé certains aménagements, quoique légers). Un blocus que je n’ai pas très bien vécu, comme je l’ai dit dans l’épisode 5. Quel sens cela avait-il de faire des films si c’était pour qu’ils ne soient projetés qu’à l’école ? Quel sens cela a-t-il de faire des affiches si c’est pour ne pas les présenter au public ? Alors, dès qu’à la fin du mois d’août 2019, j’évoque avec le directeur l’expérience à venir de ce workshop, je la vois comme un échange vertueux, la possibilité pour moi de pousser plus loin mon travail dans l’école et pour les étudiants une chance d’accéder à une fenêtre qu’ils devraient, sinon, attendre des années. J’apporte mon travail artistique, les étudiants apportent le leur, le film fait le lien entre nous, sans que personne ne soit en position de surplomb, et si tout se passe bien, nous faisons un bout de chemin ensemble, en nous portant mutuellement, au-delà d’un parcours strictement scolaire.

À la connaissance du directeur et à la mienne, c’est la première fois qu’une école de publicité de ce niveau met ses ressources au service d’un long métrage avant sa sortie en salles. C’est dire à quel point cette aventure est inédite. Vingt-quatre étudiants, âgés de 21 à 25 ans, professionnels bientôt accomplis, accompagnés par deux tuteurs chevronnés, un directeur artistique et un concepteur rédacteur, tous mobilisés pendant cinq jours entiers sans aucune autre contrainte que de créer les plus beaux projets d’affiches pour le film, cela ressemble à un rêve. C’est aussi une façon de poursuivre la révolution des pratiques qu’a constitué la fabrication du film, à un endroit, l’élaboration des affiches, où les contraintes, les empêchements, les pressions de tous ordres, le contrôle exercé de toutes parts sont habituellement extrêmement forts, mais rarement, voire jamais, créatifs. Le renversement de ce processus me fait jubiler. Enfin, pour la première fois, je vais tester Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres) sur un public de personnes que je ne connais ni d’Éve ni d’Adam, constitué par les étudiants en publicité et leurs professeurs.

J’ai parlé, à la fin de l’épisode 4, d’un Quatrième Fantastique, venu s’ajouter à l’équipe formée par Annabelle, Nicolas Marcadé et moi-même, qui sommes les super héros de ce feuilleton. Ce Quatrième Fantastique, c’est Marcello, quarante-cinq ans, le directeur de l’école de publicité, l’initiateur de cette formidable idée du workshop sur les affiches de mon film. Un combattant de premier ordre et une sorte d’agent double, dans la mesure où il allie talents commerciaux et pratique artistique, qu’il sait mettre au service des créateurs en difficulté. J’ai été l’un de ceux-là quand, ne gagnant plus un centime, investi jusqu’au cou dans la réalisation de Notre Histoire, j’ai dû trouver un travail en parallèle pour subsister. Marcello m’a alors ouvert les portes de son école. Homme généreux, volubile, il a fait toute sa carrière dans la pub, sans y rester enfermé. Romancier, scénariste et dessinateur de BD, ancien champion de hand-ball, fin connaisseur de football, amateur de rugby, amoureux du grand cinéma classique, créateur et entrepreneur aux multiples facettes, Marcello, très attaché au pays de ses racines, l’Italie, ne saurait se résumer à un simple directeur d’école de publicité. Je suppose que personne ne saurait se résumer à un simple directeur d’école de publicité, mais Marcello sans doute encore moins que personne.

En trois ans, nos rapports sont passés par les couleurs les plus diverses, mais il a continué à me donner du travail, d’année en année, même si mes heures ont progressivement fondues. C’est normal. Il me l’a bien expliqué un jour, pendant un déjeuner au restaurant, en me donnant en exemple l’un de mes collègues, alors sur le point de devenir prof référent de la filière réalisation. “Octavio, lui, c’est un formateur, toi, tu es un intervenant.” Je ne sais pas pourquoi, ce jour là, j’entends formateur non au sens de former, éduquer, instruire, mais de formater, comme on parlerait du formatage d’un disque dur, avec ce que cela suppose d’inhumain. Pourtant, Octavio, réalisateur autonome, touche-à-tout vidéo, “du côté du vivant“, une expression qui revient souvent dans sa bouche, jovial et grand admirateur de Lars Von Trier, ne peut pas être suspecté de vouloir rendre conforme à un modèle qui que ce soit, tellement, quelque part, le punk semble tapi en lui. À moins que ce ne soit moi qui projette un prof de réalisation idéal, tel qu’on n’en voit qu’au cinéma.

Mais reprenons le fil de notre histoire quand, après l’un de mes cours, je rejoins dans leur bureau Marcello et son assistante, Roberta. L’heure est grave. Nous sommes le jeudi 12 mars 2020 et l’école fermera bientôt ses portes, le lendemain soir, pour cause de confinement national. C’est pourquoi Roberta s’active comme la championne olympique des abeilles ouvrières qu’elle est. Grâce à son travail, dès le lundi matin, un nouveau campus virtuel devrait, si tout se passe bien, permettre à l’école de fonctionner par télétravail. Marcello, de toute évidence le moral dans les chaussettes, me confirme que la projection de Notre Histoire, prévue de longue date pour les sommités de l’école et les gens concernés par le workshop sur les affiches, ne pourra pas avoir lieu. Par conséquent, le workshop tombe à l’eau. J’essaye de le prendre bien, même si cela va occasionner un sacré trou dans mon budget. Et puis, je me faisais une joie immense de ce workshop, mais bon, il y a infiniment plus tragique en ce moment.

Pour ceux qui ne sont pas familiers du mot workshop, il s’agit d’ateliers, tel qu’on ne les nomme pas à l’école, où on emploie autant que possible l’anglais, pour des raisons diamétralement opposées à celles de Stendhal qui, lui, utilise cette langue parcimonieusement, avec malice. Jamais pour caresser l’oncle Sam dans le sens du poil, ou, comme en rêvent presque tous les étudiants, pour aller un jour travailler à New York ou à Los Angeles, ou même, plus modestement, pour s’adresser au monde entier right now. Stendhal disait qu’il ne serait compris qu’une centaine d’années après sa mort. L’école ne propose pas de tels deals à ses étudiants. L’éternité, ce n’est pas le genre de la maison. Pourtant, un étudiant compris plus de cent ans après sa mort, ça vaudrait dix, comme aurait dit ma grand-mère. Mais pour ce dix là, on peut toujours attendre. Les étudiants se relayent d’année en année. Un clou chasse l’autre. Permettre des travaux qui marqueraient l’Histoire, celle de l’école ou même celle des étudiants, ce n’est pas le but, ni la fonction de l’institution. Les étudiants que cela intéresse, s’ils sont artistes, sauront faire œuvre une fois sortis.

L’école croit au marché du travail, au pragmatisme, aux capacités de ses formateurs à enseigner des choses qui sont, selon elle, réellement utiles, concrètes. Un peu de culture du cinéma transmise, si possible, par de brillants critiques, si possible aussi passant à la télévision ou médiatiquement bien repérés. Mais surtout, cela compte plus que tout, apporter aux étudiants des bases techniques. Pas n’importe lesquelles. Car, pédagogiquement, et même si elle ne vous le dira jamais comme ça, l’école privilégie le matériel à l’idée. Pour la filière réalisation, celle que je connais le mieux, elle met ainsi le paquet (financier) sur l’acquisition de caméras, d’optiques, de projecteurs. Elle se concentre sur l’apprentissage de leur maniement, de même que sur celui des logiciels de montage. Des dizaines de Mac ont été acquis dans ce but. C’est technique, solide, tangible. Faire fonctionner des appareils de prises de vues et des logiciels pour mettre en œuvre le matériel tourné, c’est la première lettre de la pédagogie de l’école, et aussi son centre névralgique. Peu ou pas d’enseignement du son. Pas de transmission sur les rapports entre l’image et le son. Quant au cours de narration audiovisuelle, toutes les classes n’y auront pas droit. On n’imagine pas facilement que des outils techniques, on ne peut plus concrets, et nécessaires à la narration d’une histoire, puissent se trouver dans le cerveau. Pour éclairer les tentatives des apprentis créateurs, l’école compte davantage sur l’emploi de lumières artificielles que sur l’esprit, qui ne brille pas de la même manière que le matériel flambant neuf, plus rassurant, relativement simple, facile à utiliser et à contrôler. Pour l’école, ce n’est pas dans la tête des étudiants ou des professeurs que réside ce sur quoi elle souhaite s’appuyer, mais dans la Loi. L’école croit au label qualité Qualiopi, un système d’uniformisation décrété par le gouvernement, qui donne aux établissements scolaires une légitimité sur le marché de la formation. L’école ne croit pas que résister ce soit créer. Pour elle, les étudiants en réalisation sont de futurs techniciens vidéo pour le web, et à ce titre, des fabricants de contenus, pas des artistes. D’ailleurs, je ne suis pas du tout sûr que les artistes soient les bienvenus à l’école. À l’exception, bien sûr, de Master Class brillantes, forcément brillantes, et ponctuelles. Au fond, l’école ne croit pas au risque, à ce qui est décalé, trop peu orthodoxe. Ou si elle y croit, elle y croit au dehors, dans le vaste monde, pas entre ses murs.

En ce 12 mars 2020, Marcello semble ne pas penser autrement, assis, songeur, près du bureau de Roberta qui continue de bâtir le campus virtuel, alors qu’il contemple mes grosses baskets en velours rose. Je crois lire dans son regard “Décalées, trop peu orthodoxes, pas possibles.” Je suis habitué, elles l’horripilent, ces chaussures, contrairement à mes autres baskets rouge vif qui d’après lui “envoient du steack, comme si tu descendais de ta Ferrari !” Je fais part à mon directeur des pensées qu’à cet instant je crois lire en lui. Il acquiesce, c’est vrai qu’il “ne supporte pas ces pompes roses, duveteuses et molles, on dirait des Chamallows.” Aujourd’hui moins que jamais, il ne veut pas, ne veut plus voir du rose, ce rose-là, et pour faire nombre, il met dans le coup son assistante. “Tiens, on va demander à Roberta, c’est elle qui va trancher. Dites-moi, Roberta, qu’est-ce que vous pensez des chaussures de Vincent ?” La jeune femme, abandonnant son écran, tourne la tête vers mes baskets, les jauge et déclare qu’elle les trouve très bien, et même, sans se démonter un instant, qu’elles lui plaisent. “Quoi, vous rigolez !?” s’insurge Marcello. “Si, si, je les aime beaucoup, vraiment.” Je jubile. Grâce soit rendue à Roberta ! Marcello se rembrunit, rien, décidément, ne va comme il veut. Le confinement, le télétravail à mettre en place là maintenant tout de suite, les chaussures roses, l’inquiétude, l’angoisse…

C’était un mauvais jour pour Marcello et avec l’annonce, puis le début du confinement, la fermeture des locaux parisiens de l’école, les heures travaillées qui explosent dans le but de mettre en service le campus virtuel on time, et tous les soucis afférents qui lui tombent dessus, il n’est pas certain que cela ce soit amélioré pour lui. Mais il a de la ressource. Ce n’est pas un Fantastique pour rien, et il va saisir en un éclair la balle qui, bientôt, va quitter ma main pour rebondir devant ses lunettes à montures écaille, celles du Professor de La Casa de Papel, auquel “il ressemble trop”, selon les étudiants, fans de la série.

Le mercredi suivant, le 18 mars, je suis l’un des premiers à télétravailler pour l’école. Depuis quelques jours, la chance semble jouer en ma faveur. En plus des analyses filmiques que vient de me commander l’Association pour le Cinéma en Région Île-de-France, les finitions de Notre Histoire, mes cours à l’école qui, grâce aux prouesses de Roberta, vont donc bien pouvoir se tenir en télétravail, le confinement s’annonce particulièrement dense en ce qui me concerne.

J’aime transmettre mon savoir, être à l’écoute des étudiants, échanger avec eux. Je m’arrange toujours pour faire correspondre au maximum mes préoccupations artistiques du moment avec le contenu de mon cours. J’aime partager avec eux ce que j’ai de meilleur, de plus précieux, c’est-à-dire mon propre travail, mon expérience passée et présente, là où j’en suis de mon chemin créatif. J’aime trouver des ponts, via toutes sortes de supports culturels, techniques, spirituels entre ce que je suis et ce qu’ils sont. J’aime qu’ils m’apportent leurs points de vue, leur créativité, un contact privilégié avec leur génération.

Pour mes premiers pas sur le campus virtuel, vécus comme il se doit depuis le salon de mon appartement, j’ai choisi deux extraits de Notre Histoire, que j’ai demandé aux étudiants de commenter. Grande première pour moi, et grande première pour le film, dont je n’ai jamais présenté d’extraits à quiconque. Cela se passe bien. La réception des extraits est bonne. Mais je commets l’erreur de communiquer par tchat et en messages privés, plutôt que par l’application Zoom que je n’ai jamais utilisée. Certains le vivent bien, s’engageant dans des échanges passionnés, d’autres se montrent plus timides, et je comprendrai plus tard que c’était peut-être par crainte de laisser une trace écrite. D’autres enfin disparaissent littéralement pendant l’après-midi. Magie de la virtualité.

Après mon cours, j’envoie un texto à Marcello pour le tenir au courant. Comme je l’espérais, il me téléphone illico. “Mais alors, si je comprends bien, et si les étudiants ont télétravaillé aujourd’hui sur Notre Histoire, cela veut donc dire qu’il est possible de communiquer sur le film virtuellement, sans passer par une projection dans un cinéma, tel que nous avions prévu de le faire pour le workshop sur les affiches ? ” Je le lui confirme. Du coup, Marcello remet aussitôt ce workshop sur les rails, et en promet même un second, qui aurait lieu, si je suis d’accord, dans la foulée de celui-ci, cette fois sur les bandes annonces du film, qui seraient confectionnées par des étudiants en réalisation. Je suis ravi, et lui aussi. De son propre aveu, nous sommes synchrones, comme d’habitude ! Pour ma part, je trouve qu’effectivement, sur ce coup-là, nous nous sommes bien complétés, que nous avons fait du bon travail.

Une réunion a lieu sur Whatsapp avec Marcello, les tuteurs professionnels et moi-même pour préparer le workshop ayant pour thème les affiches de Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres). Marcello fait les présentations et je découvre mes collègues dans les fenêtres qui s’ouvrent sur mon téléphone. Il y a Bill, un concepteur rédacteur grisonnant, barbe de trois jours, qui demeurera d’une élégance, d’un humour et d’une discrétion exemplaires, non seulement tout au long de cette réunion, mais aussi chaque fois que j’aurai directement affaire à lui. Et puis, il y a Aristide, directeur artistique, physique de star de cinéma, entre Javier Bardem, Yves Montand et Nicolas Bedos quand il aura cinquante ans, vêtu d’une veste kaki de l’US Army et muni d’une vivacité d’esprit et d’un sens de la répartie à couper au couteau. C’est avec lui que je travaillerai en binôme pendant la semaine de workshop avec les étudiants. Il les connaît bien, pour les avoir encadrés depuis le début de l’année. Il s’agit d’une classe de jeunes professionnels en devenir, tous en alternance, c’est-à-dire travaillant en tant que directeurs artistiques trois semaines par mois dans une entreprise, et la semaine qui reste sur les workshops que leur assigne l’école. Les trois hommes n’ont que des éloges à faire sur cette classe de 24 élèves, que je rencontrerai dans six jours, au début du workshop. C’est aussi le temps que j’ai pour leur fournir le matériel nécessaire pour appréhender Notre Histoire. Marcello pense à des extraits du film, mais il me fait confiance, je n’aurai qu’à en discuter avec Aristide dans les jours qui viennent.

Hétérogénéité assumée, André Bazin, Georg Büchner, intimité de la forme…”, ces mots que je prononce au cours de ce video call, pour décrire un peu mon cheminement avec Notre Histoire, sonnent bien compliqués aux oreilles d’Aristide, lequel décrète que “S’il faut prendre un dictionnaire chaque fois que tu ouvres la bouche…” Cette remarque, que je veux entendre comme un conseil bienveillant pour m’amener à davantage de premier degré, me rappelle aussi beaucoup certains professionnels de la publicité prenant des décisions artistiques au nom d’une prétendue efficacité commerciale, passant, selon eux, par toujours plus de simplifications, pour mieux ajuster leur “message” à leur “cible”. Alors je conçois que je doive être compris des étudiants, mais j’ai toujours du mal avec le nivellement par le bas, qui suppose que ceux à qui on s’adresse soient moins intelligents que soi. Je le dis à Aristide. Je n’ai pas l’impression que cela lui fasse plaisir.

Le moment arrive où je suis bien obligé de parler à mes collègues de Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres), dont ils n’ont pas encore vu la moindre image. Je n’aime pas beaucoup présenter mon travail quand il est relativement frais, ce qui est le cas ici, puisque les finitions du film sont en cours. De plus, je me sens fragile et assez seul face à ces trois hommes qui s’apprécient visiblement beaucoup et qui sont en terrain de connaissance, celui d’un workshop de plus, la routine pour eux, alors que c’est une première pour moi. Bill me demande quel est le “pitch” du film. Aïe ! Dès les premiers lacets de l’ascension qui mène au sommet de ce workshop, je coince. Pitcher consiste à synthétiser en quelques mots un film entier, qu’il s’agisse d’un spot publicitaire ou d’un long métrage. Je ne remets pas en cause l’efficacité du pitch, pratique pour les professionnels, et qui donne au public un accès rapide au scénario. Mais cet accès se fait au détriment de toutes les autres dimensions du film. Heureusement, je connais des œuvres de cinéma qui me plaisent et qui refusent obstinément d’être pitchées. Et pour ce qui est de résumer un film avec exactitude, ce n’est pas la chose la plus facile du monde. Avec Annabelle, nous avons fait plusieurs tentatives pour Notre Histoire, et au moment où j’écris ces lignes, nous nous sommes arrêtés sur celle-ci : “Vincent raconte l’histoire de Jean, un personnage qui est en partie lui, sans être lui. En 2015, dans le onzième arrondissement de Paris, l’alter ego de Vincent, Jean, un cinéaste au creux de la vague, rencontre Stacy, une actrice en devenir. Cette rencontre donne naissance à un film qui est aussi une tragi-comédie moderne, une lettre d’amour à une femme, un hommage à un quartier victime du terrorisme, un autoportrait, une critique sociale, le récit d’une relation où le désir sexuel et l’urgence de travailler ensemble se mélangent.” Bon, il ne s’agit pas à proprement parler d’un pitch, mais d’une courte présentation, et de toute façon, à l’instant où Bill me demande de pitcher, nous ne l’avons pas encore. À ce moment-là, nous avons seulement mis en ligne ce synopsis sur le site de la production d’Annabelle, Les Films de L’autre Cougar : “À Paris, dans le onzième arrondissement, une relation professionnelle et intime lie Jean, un cinéaste de cinquante ans, et Stacy, une actrice de trente ans, au cours des six mois qui précèdent les attentats dits du Bataclan. À la tragédie succède la joie, dans ce quartier où se mêlent la petite et la grande Histoire, donnant naissance à un film bien différent de celui que Jean et Stacy avaient imaginé faire ensemble au départ.” Un synopsis sur lequel je ne m’appuie pas, car je n’ai pas envie d’ânonner ce que tout le monde peut trouver sur internet, et que de surcroît, Marcello a déjà lu.

Dans la panade, je n’arrive qu’à bredouiller quelques phrases plutôt incohérentes sous l’œil de mes trois interlocuteurs. Ils doivent me prendre pour un demeuré incompétent avec mon accent pointu et traînant. Ah oui, parce que je ne vous l’ai pas dit, alors que cela a quand même une certaine importance pour la suite de cette aventure : si Marcelo est originaire d’Oyonnax, Bill et Aristide sont marseillais. Leur timbre et leur accent sont profonds comme la Méditerranée, aussi chauds que des galets sur une plage en été sous le soleil de 14h. Histoire de vous dire à quel feu le parisien que je suis s’expose au cours de cet atelier, de quelle roche tarpéienne on menace de le précipiter. Car entre Paris et Marseille, c’est mécanique, ça frotte, au minimum. Et je ne vous parle pas ici de la rivalité entre l’OM et le PSG. Ni du fait que mon père m’ait emmené avec mon petit frère au Parc des Prince voir jouer Paris quand j’avais dix ans, ni que depuis ce jour, les matchs du PSG continuent de renforcer nos liens familiaux, malgré la distance, telle une sorte de religion païenne. On ne choisit pas l’équipe qu’on supporte, ni même de supporter une équipe. Je n’entrerai pas dans les détails de ma relation avec Marseille, ce serait trop long, mais mon historique avec elle est aujourd’hui constellé d’épreuves en tous genres (bagarres, vols, déconvenues professionnelles et privées, plus ou moins importantes). Aucune autre ville au monde n’a à ce jour exercé sur moi une emprise aussi concrètement négative. N’empêche, j’ai toujours pensé que mes progrès en humanité devaient passer par une réelle et grande réconciliation avec Marseille. Je peux le confirmer aujourd’hui, puisque cette réconciliation aura lieu quelques mois plus tard, par l’entremise d’une rencontre, une vraie. Mais c’est une autre histoire. Si je ne veux pas rajouter des pages aux pages et atteindre mon présent objectif, mieux vaut que je reste concentré sur le sujet de cet épisode en forme d’épilogue. Reste qu’en ce jour de préparation du workshop sur les affiches du film, je me demande si Aristide et Bill, ces deux marseillais super sympas, avec qui je partage un but commun, et qui sont, de toute évidence, désireux que tout se passe bien, n’ont pas été placés sur mon chemin par le hasard, qui fait toujours si bien les choses, pour me faire passer un cap décisif dans ma vie.

C’est en tout cas ce que semble accréditer ma conversation téléphonique du lendemain avec Aristide, qui se montre adorable et déférent, à tous points de vue. Nous discutons du support à fournir aux étudiants pour servir de base à leurs travaux. Aristide a beau me certifier, pour me rassurer, que lui et Bill ont déjà maintes fois fait des affiches sans voir une traître seconde des films pour lesquels ils travaillaient, j’aimerais mieux faire autrement. Je l’ai dit plus haut, j’aime échanger avec les étudiants et je trouve que cet atelier représente une occasion rêvée de créer un pont entre nous. Plus ils en verront du film, mieux ce sera. Pendant la réunion, Marcello a évoqué l’idée de leur communiquer “une vingtaine de minutes d’extraits choisis”, en référence à mon premier cours sur le campus virtuel. Je fais remarquer à Aristide qu’avant d’exprimer en vingt minutes la totalité du film, qui dure 2h, il y a un gros travail de montage à faire. Or, vu les engagements professionnels qui sont les miens par ailleurs, je ne suis pas en mesure de m’y atteler maintenant, ni de réaliser ce montage en cinq jours, puisque les étudiants doivent absolument prendre connaissance du film au plus tard le dimanche suivant, l’atelier commençant le lendemain, le lundi, à 8h30. Alors, je demande à Aristide s’il pense que je peux leur envoyer le film complet. Je me dis et lui dis que c’est, peut-être, au fond ce qu’il y a de mieux. Aristide, décidément très conciliant, me laisse le choix de ce que je transmettrai ou ne transmettrai pas, m’assurant qu’il m’appuiera de toute façon auprès de Marcello. Il m’adresse tous ses vœux pour mon travail à venir et, avant de raccrocher, déclare que les étudiants et lui ont très hâte que débute ce workshop. Et moi donc. Même si je commence à avoir le trac.

Bon, c’est décidé. Il reste encore quelques finitions avant d’aboutir Notre Histoire, mais je choisis tout de même d’adresser à la classe un lien pour le film. Sur toutes les images, je place en surimpression un filigrane “usage exclusif” que je colle sous le logo de l’école. Je ne crains pas le vol, mais cela me semble plus sérieux, plus professionnel. Puis, je capture une image avec ce filigrane, que j’envoie à Marcello et à Aristide, pour accord. En découvrant mon initiative, Marcelo réagit au quart de tour. Il m’appelle pour me dire que, bien qu’il soit “extrêmement sûr des étudiants”, n’ayant pas la possibilité d’établir un contrat, ni de leur faire signer une “clause de confidentialité”, il veut “éviter que le film soit exposé au piratage”. Surtout, même s’il ne le dit pas, je comprends qu’il craint que son école soit le cas échéant tenue pour responsable d’une mise en ligne illicite, étant donné le filigrane que je viens d’incruster sur chaque image. Bref, il s’oppose catégoriquement à ce que nous communiquions le film complet aux étudiants. “Et je parle au nom de tes intérêts, pour ton bien”, tient-il à préciser.

Je viens de le dire, le piratage ne m’inquiète pas. Je ne m’en suis jamais soucié. Il m’est arrivé de télécharger des films pour en présenter des extraits pendant mes cours, et je n’ai jamais mal vécu le fait qu’on télécharge les miens illégalement. Je considère que ceux qui le font n’ont pas le choix ni les moyens de les voir autrement, et je préfère qu’ils puissent les regarder ainsi plutôt que pas. Plus généralement, je n’arrive pas à défendre les intérêts d’un circuit qui a pour but ultime d’enrichir sans relâche les plus riches et de dépouiller les plus pauvres, financièrement, culturellement.

Je préférerais que le délit de piratage soit, par exemple, remplacé par une taxe dont s’acquitteraient les fournisseurs d’accès, qui ne coûterait rien au public, et qui serait reversée aux auteurs des œuvres circulant sur internet, pourquoi pas au prorata du nombre de vues… En réalité, le système actuel ne sert pas les auteurs, ni la création, ni la culture. Il veille sur des intérêts, toujours les mêmes, qui ne contribuent pas à créer grand chose qui m’intéresse. Quant aux autres formes de représentations, pour constituer une vraie alternative à internet – salles de cinéma, Blu-ray, DVD -, elles pourraient devenir plus spécifiques, plus généreuses en contenus, proposer plus de liens entre les spectateurs, ou entre les acheteurs et les objets qu’ils acquièrent. Or, ces différents modes de représentations sont aujourd’hui protégés par la chronologie des médias, qui garantit l’exploitation industrielle, non la meilleure façon – , la plus qualitative et la plus efficace -, de faire connaître et de partager des oeuvres. Enfin, j’aimerais voir les télévisions, pour ce qui concerne les fictions audiovisuelles, concentrer l’intégralité de leur poids économique sur les séries et laisser tranquilles les films de cinéma (qui se financeraient ailleurs, différemment), avec pour conséquence une circulation libre et salutaire des œuvres produites, qui pourraient être exploitées non plus de façon intensive, mais extensive.

En attendant une telle réforme qui constituerait un grand pas pour l’humanité – si, si -, j’accepte d’aller dans le sens de Marcello. Je suis bonne pâte et, repoussant les limites de mes forces et des engagements que j’ai pris par ailleurs, je travaille cinq jours, pratiquement h24, pour réduire Notre Histoire de 2h à 1h40. En faisant cela, je prends soin de réaliser un montage qui ne laisse aucun doute sur ce qu’est le film, sa forme, son style, son sujet, son mouvement, sur ce que sont ses personnages, sans oublier le moindre de ses thèmes, ni contredire les différents points de vue selon lesquels est racontée l’histoire. J’ai ajouté des intertitres pour rendre l’action aussi claire que dans le film complet. Je trouve que l’ensemble a de l’allure. C’est une autre version du film, à vingt minutes près, fidèle à l’originale.

N’empêche que je ne suis pas rassuré. Ce workshop sur les affiches compte beaucoup pour moi. S’il se déroule bien, un deuxième workshop suivra sur les bandes annonces. Il ne s’agit pas seulement de ma vie matérielle à travers l’argent que me rapporteront ces ateliers. Il s’agit aussi de ma propre relation au film. Si mes collègues et les étudiants reçoivent mal Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres), cela ne facilitera pas le travail d’accompagnement que je dois encore fournir jusqu’à la sortie. Tout se tient, toujours. Et pas forcément par la barbichette. Qu’il y ait du poil à caresser dans le bon sens ou non, à gratter ou autre, tout reste lié. As usual, comme on dirait à l’école.

Pendant que mon ordinateur exporte mon montage d’1h40, je pars faire une sieste. Le travail a été tellement dur, long… Je suis en carence de sommeil et je tombe comme une pierre. Je fais un cauchemar. Je suis poursuivi dans les rues de Marseille, lapidé sur le Vieux Port, avant que mon corps inanimé se retrouve étendu sur la pelouse du stade Vélodrome, sous les vivats des supporters de l’OM. Je sursaute, me réveille. L’export est presque fini. Quand je le mettrai en ligne, les dés seront jetés. Ces spectateurs, qui seront les premiers à découvrir le film sans que je les connaisse de près ou de loin, le verront via le lien Viméo que je vais leur adresser, depuis chez eux, chacun de leur côté, à des moments différents : virtualité, éparpillement, dématérialisation totale, anéantissement des différentes possibilités offertes par la projection dans une salle de cinéma. Je ne pourrai qu’écouter ou lire ce qu’ils me diront après leur visionnage, en imaginant rétrospectivement leurs têtes, quand je les verrai, si je les vois un jour… Ah oui, c’est vrai, je les verrai, grâce à l’application Zoom.

Mais soudain, l’angoisse. Il me paraît évident qu’Aristide et Bill ne pourront pas considérer le film d’un bon œil. Et pas seulement parce que je viens de faire un cauchemar se passant à Marseille. J’ai trouvé sur le campus virtuel de l’école une “liste de films à voir”, signée par Aristide et communiquée par lui en début d’année aux étudiants. Il l’a élaborée avec amour, comme le prouvent les petits textes d’accompagnement qu’il a écrit sous chaque titre. Il y en a vingt. Ce sont pour la plupart de bons films, voire de très bons films, mais tous appartiennent à la même culture, à la même industrie, la seule véritable au monde en matière de cinéma, celle des États-Unis. Quinze blockbusters, quatre classiques hollywoodiens, soit dix-neuf films américains, et enfin, un film français, Playtime. Je m’amuse à imaginer le rôle qu’a pu jouer, pour intégrer cette liste, le fait que le titre soit anglais. “Un bijou de cinéma, une réalisation sans faute.”, écrit Aristide à propos du film de Jacques Tati. Je comprends qu’une réalisation comportant des fautes ne soit pas “à voir”. N’empêche, en quelques mots, c’est toute une philosophie esthétique que livre ici Aristide, laquelle repose sur un attachement profond pour le cinéma américain de marché, celui des produits industriels comportant zéro défaut, ou du moins fantasmés et intronisés comme tels.

Notre histoire (Jean, Stacy et les autres), qui secoue les codes hérités du cinéma hollywoodiens, et qui les recompose, avec une économie de moyens qu’Aristide et Bill pourraient prendre pour de la désinvolture, risque fort, j’en ai peur, de s’apparenter pour eux à l’archétype d’un snobisme parisien dépourvu de la plus élémentaire humilité, au point d’oser se moquer du tout puissant entertainment américain. Pas sûr qu’ils goûtent l’hommage de Jean, le personnage masculin principal, aux Dents de la mer, film qui figure pourtant dans la liste d’Aristide, ainsi que dans Notre Histoire, mais sous la forme d’un remake dans lequel un énorme silure, habitant la Seine, dévore des gens en pleine ville à l’insu de la population, alors que la capitale s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques. Les puissantes lunettes marseillaises que mon cauchemar a malicieusement placées sur mon nez m’entraînent à revisiter tout le film, y compris les scènes concernant les attentats dits de Charlie ou du Bataclan, de même que la façon dont les personnages les vivent. Du coup, je les réinterprète brusquement sous le jour d’un ethnocentrisme pathétique, potentiellement détestable. Autrement dit parisianiste, parigot, bobo. Parisien. Dans la langue et dans l’esprit de certains marseillais, l’ennemi, quoi.

Marcello, dont l’ancrage biographique et affectif se situe également loin au sud-est de Paris, qui apprécie Aristide et Bill professionnellement, puisqu’il les a choisis pour travailler avec lui, pourrait être raccord avec leur avis sur le film, dont je suis désormais certain qu’il sera négatif. Marcello a aimé le synopsis qu’il a lu sur le site d’Annabelle et qui lui a donné envie de mettre sur pied ce workshop. L’aspect parisien de Notre Histoire, qu’il connaît depuis le premier instant, ne le gênera donc pas. Mais en ce qui concerne le cinéma industriel, les films dits à zéro défaut, je crains qu’il ne fasse corps avec la ligne formulée par Aristide. Culturellement, Marcello, en tant que publicitaire et esthète, s’est construit avec l’image, et pas n’importe laquelle. À l’école de publicité, l’image, c’est quelque chose, et il vaut mieux qu’elle soit parfaite, ou du moins que sa maîtrise soit clairement affichée. Que la photo soit bonne, comme on dit, prise par un vrai pro, qui mette tout le monde d’accord. Il ne s’agit pas pour l’école de former des amateurs, mais des professionnels. Et d’abord, des professionnels de l’image. La photo est d’ailleurs l’une des matières principales de l’école, si ce n’est la principale, enseignée au demeurant par un excellent professeur, qui cumule le plus grand nombre d’heures de cours. Je suppose que c’est un choix de Marcello, seul maître à bord en ce qui concerne la pédagogie et le planning. Enfin, ce n’est pas un hasard si l’expression “image publicitaire” fait partie depuis longtemps du langage courant. On entend par là une image lisse, univoque, sans ambiguïtés. C’est certainement plus pratique pour savoir ce qu’on vend, ce qu’on achète. Idéal pour le commerce. C’est pourquoi la culture de l’école pousse chacun de ses membres, profs ou étudiants, vers une image propre, “broadcast” comme le dit souvent Octavio, devenu tout récemment, par décision de Marcello, le professeur référent de la filière réalisation. De fait, mes collègues de l’école se retrouvent toujours, j’ai pu maintes fois le constater, autour d’une image répondant à un style affirmé, contrôlé. Dés lors, il paraît franchement peu probable que Marcello, Aristide et Bill puissent être séduits par les textures volontairement bigarrées et mouvantes de Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres). On a rarement vu une combinaison de formes aussi hétérogènes que dans le film, mais je crains que ce ne soit pas pour eux une valeur ajoutée.

Alors, je me dis qu’aussi respectable que soit mon nouveau montage d’1h40, je ne peux pas courir davantage de risque que j’en cours déjà. Car comment prendrais-je un défaut de soutien de mes collègues ? Que se passera-t-il si les étudiants rejettent ce film qui ne ressemble à rien de ce qu’ils connaissent, à rien de ce qu’on leur a enseigné comme étant le bon, le beau, le juste ? S’ils se révoltent en protestant auprès de l’école qu’on leur demande de faire une affiche pour un film qu’ils ne voient pas (qu’ils ne peuvent pas voir) comme du vrai cinéma ? Si leurs réactions aboutissent purement et simplement à ce que je sois viré ?

Ce serait un cauchemar, dans le monde réel cette fois, que je souhaite de tout cœur éviter. Je ne veux pas que ma peur donne une réalité à ma peur, mais deux précautions valent mieux qu’une. C’est pourquoi, en plus du lien Viméo pour le montage d’1h40 que j’adresse à Marcello et à mes collègues, auxquels il reviendra, si toutefois il leur convient, de le transmettre aux étudiants, je joins une note d’intention artistique, que j’avais faite à la demande d’Annabelle, et qui avait convaincu des organismes de financement. Et surtout, j’ajoute ce qui me paraît être un vrai pare-feu, un véritable gilet pare-balles. Il s’agit d’un mot que m’a adressé sur Facebook une connaissance amicale, Christophe Witchitz, lequel a assisté à l’une des six projections que nous avons organisées début mars, juste avant que soit prise la décision du confinement. Je sais que l’avis et le texte de Christophe, qui depuis est devenu un ami, ne compteront pas pour rien aux yeux de mes juges. D’abord parce que son message est très bien écrit. Ensuite, comme je prends soin de le préciser dans le mail d’accompagnement que j’envoie à l’école, parce que Christophe se trouve être l’un des plus hauts dirigeants de Canal +, entreprise dont j’ai pu mesurer la popularité auprès de Marcello, de mes collègues et des étudiants, friands des séries produites par la chaîne. Et comme les mots de Christophe sont évocateurs et précis, je me dis qu’au-delà de leur pouvoir de super bouclier, ils pourront toujours être une source d’inspiration pour les étudiants qui travailleront sur les affiches. Voici le message en question :

Facebook, de Christophe Witchitz, le 7 mars, à 00:21 : “Te dire quand même, bien que trop rapidement et dans l’espoir de m’entretenir avec toi dans le détail et plus longuement dans les jours qui viennent, mon infini respect pour ton geste admirable, celui de ne pratiquer que les chemins de traverse mais avec autant de ludisme (luddisme ?) que de rigueur constante, de foisonner formellement avec une telle flamme adventice mais sans jamais lâcher la sourde gravité de ceux qui usent de la légèreté pour dire le tragique, et surtout pour cette foi de charbonnier dans le cinéma de contrebande dans lequel j’ai reconnu, et je te jure que je ne dis pas ça par flagornerie, la flamme originelle de la Nouvelle Vague et du Godard des tout premiers temps, cette alchimie dont tant se revendiquent mais qu’aucun ou presque ne sait encore attiser. Et puis je vais te dire : 10 heures après l’avoir vu j’ai encore rémanent dans ma rétine comme rarement chaque trait de ta Stacy, chacune de ses taches de rousseur, son grain de beauté sur la joue droite, ses gencives et ses moues, ses yeux bruns, comme si c’est moi qui avais été amoureux d’elle et étais hanté par son visage. Magnifique ressource du cinéma quand on le ravive à ce point d’intensité : créer une obsession fétichiste pour des visages féminins, créer les conditions d’un ensorcellement par l’envisagement du monde, le monde qui devient visage et le visage continent. Tu as toute mon amitié admirative.

J’ajoute à ce mot et à ma note d’intention une centaine de photos extraites du film, et l’affiche de Savignac pour L’Argent de Robert Bresson, celle sur fond vert avec le billet de banque aux canines ensanglantées (que j’adore et qui a été refusée à l’époque par la production du film). Voilà. Je ne peux pas donner plus avant de rencontrer les étudiants, en espérant, je le répète, que tout cela convienne suffisamment à Aristide pour qu’il accepte de le transmettre à la classe. Allez, j’envoie !

Nous sommes le dimanche 29 mars à midi. Le workshop est prévu pour commencer le lendemain à 9h. Il reste suffisamment de temps à tout le monde pour voir le film, puisque chacun a été prévenu et l’attend. Mais les heures passent, et aucune nouvelle de Marcello, d’Aristide, de Bill, de mon collègue monteur vidéo à qui j’ai fait suivre tous les éléments en prévision de l’atelier sur les bandes annonces qui doit, en principe, se tenir dans quinze jours.

Il est maintenant 22h. Toujours pas la moindre nouvelle. Personne n’a accusé réception de mon envoi. Pourtant, Notre Histoire a déjà été vu entièrement quinze fois, les statistiques de mon compte Viméo en attestent, signe qu’Aristide a bien dû transférer le lien aux étudiants. Même Marcello, cinéphile aussi gourmand qu’averti, dont je respecte le coup d’œil, qui depuis des mois se dit impatient de découvrir le film, n’a toujours pas bougé une oreille. Dans le milieu du cinéma, où on est prompt à se critiquer mutuellement, où on se félicite, souvent chaleureusement, parfois hypocritement, je ne suis pas habitué à ce genre de silence. Surtout dans de telles circonstances, après un travail si conséquent, alors que chacun a été prévenu plusieurs jours à l’avance du moment exact où il allait le recevoir. Les professionnels du cinéma ont coutume de dire “Pas de nouvelle, bonne nouvelle… sauf dans le cinéma !” J’espère que les codes de l’école sont différents.

Mais du coup, je gamberge, je ne peux pas faire autrement. Mon problème à moi est de faire reconnaître mon travail à sa juste valeur. Celui de l’école est qu’il lui faut “des résultats”. Son système repose sur un cercle vertueux, centré sur les performances des étudiants dont dépendent au bout du compte sa bonne image, sa réussite, et donc le salaire de chacun, directeur, administratifs, encadrants, profs, intervenants… Le salaire n’est pas une donnée anodine. Alors je pense à l’absence totale de réaction de Marcello et de mes collègues à ce travail qui synthétise 5 ans de ma vie, voire toute ma vie. Je me dis qu’ils sont peut-être complètement ailleurs, préoccupés par des problématiques liées au confinement, à la santé de leurs parents, à leur survie matérielle et à celle de leur famille, au taux de chômage qui monte à la verticale aux Etats-Unis – hantise de Marcello, qui m’en a parlé à plusieurs reprises -, ou bien, et ce n’est pas incompatible avec ce que je viens d’énumérer, que ce sont simplement des professionnels, dans l’exercice de leur métier, et qu’il leur est capital de mettre de l’huile, de ne pas faire de vague, autrement dit, de faire en sorte que les choses roulent sans le moindre cahot. L’école, ce n’est pas Le Masque et la Plume, ce n’est pas a priori le lieu des grands débats et des empoignades cinématographiques. Enfin, même si je ne l’ai jamais entendu formulé de la sorte, il m’apparaît évident que l’école doit avant tout satisfaire ses étudiants, lesquels, en payant relativement cher leurs frais de scolarité, la font vivre, comme ils font vivre Marcello, mes collègues, moi-même… Par exemple, la “liste de films à voir”, à une exception près tous nord-américains, tous des succès au box office, correspond peut-être simplement à l’idée qu’Aristide se fait du goût des étudiants. Peut-être que cette liste, avec ses choix somme toute très peu risqués, n’a pour véritable but que de les rassurer et de leur plaire. Et ce faisant, de rassurer leurs parents, leurs entourages, l’école, leurs futurs employeurs…

En tout cas, quoi que mes collègues et Marcello pensent ou ne pensent pas de Notre Histoire, il convient probablement pour eux de ne pas écorner le film. S’ils lui trouvaient la moindre qualité, j’imagine qu’ils auraient tout intérêt à la monter en épingle, pour valoriser l’école, leur position, leur travail. A contrario, si le film les laisse indifférents ou s’ils en pensent du mal, mieux vaut pour eux ne rien en dire, observer le plus grand et le plus parfait silence. À l’évidence, c’est précisément ce qui est en train de se passer. J’essaye de me mettre à la place de Marcello, de mes collègues. Chacun voit midi à sa porte, et peu importe, sans doute, que la situation soit difficile à vivre pour moi. Après tout, je suis un grand garçon, et ma vie comporte certainement à leurs yeux assez d’avantages pour qu’ils n’éprouvent aucune compassion, qu’ils se fichent pas mal de rendre mon existence encore meilleure qu’ils ne la voient. Quand on travaille sur un film, quand l’équipe n’est pas trop importante, que de véritables liens se tissent, une telle indifférence n’arrive jamais, il y a bien davantage de solidarité, d’écoute. C’est ce soutien mutuel qui fait bouger les lignes, qui permet que des choses extraordinaires soient possibles, qu’elles prennent corps. Ma propre liberté, malgré les risques, évidents, que j’encours, ou précisément à cause de ces risques, ne peut être envisagée par les gens de l’école comme sympathique. Car cette liberté, au regard de leurs propres responsabilités familiales et professionnelles, accuse, par défaut, les sacrifices qu’eux ont dû faire, leur propre soumission. Ils ne voient pas les sacrifices que moi j’ai faits ou ne veulent pas les voir. Malgré mon âge et le désir que j’en ai, je n’ai pas encore fondé de famille, je ne prends jamais de vacances. Je dois parfois me battre pour ma survie matérielle. J’ai fait mes choix, différents des leurs, et ils n’ont probablement pas envie de me donner raison. Alors, je suis peut-être un peu plus libre qu’eux, mais ma liberté a un coût. Peut-être qu’au fond, ils vivent mal leur situation. Je ne me plains pas de la mienne, mais elle n’est pas rose tous les jours. Avec cet atelier, nous devrions être sur le même bateau, sauf que non, puisqu’ils n’échangent pas avec moi, sans parler de me tendre la main alors qu’en leur envoyant mon travail je leur ai tendu la mienne. C’est dommage. Il ne me reste plus qu’à espérer que le film, malgré tout, sera quand même un pont, comme je l’ai toujours voulu, espéré, plutôt qu’un motif de rupture entre nous.

Je dois, normalement, accompagner les étudiants avec Aristide le lundi 30 et le mardi 31 mars, puis laisser la main à Aristide seul et à Bill, pour revenir découvrir les projets d’affiches le vendredi 3 avril. À condition de ne pas avoir été viré d’ici là.

Lundi 30 mars, 8 h 30. Je n’ai toujours pas reçu le moindre commentaire sur mon montage, mais de toute évidence, je ne suis pas encore viré. Roberta m’adresse une invitation à me rendre sur l’application Zoom. J’y retrouve Marcello et Aristide. Et je découvre les 24 étudiants directeurs artistiques, soit la classe au grand complet. Je saisis peu à peu, par bribes, comment l’application fonctionne. Je vous épargne ma surprise devant la grande mosaïque composée d’une image de chacun assis devant son ordinateur. Je vous épargne aussi une pub trop poussée pour cette appli, mais quand même, ce n’est pas rien pour celui qui, comme moi, en fait l’expérience pour la première fois. On peut couper son micro si on fait trop de bruit, ou sa caméra si on ne veut pas être vu. La fenêtre de celui qui parle se surligne automatiquement en couleur, coupant automatiquement le son des autres fenêtres, qui se remet en route tout seul dès que le locuteur a fini de parler. On repère tout de suite et très facilement qui parle parmi ceux qui composent la mosaïque. A priori, il me semble que c’est un super outil pour écouter, parler, communiquer. Je trouve que c’est de toute évidence beaucoup moins fatigant que dans une salle de classe réelle, ou même quand la concentration est maximum, il y a toujours des bruits parasites, une attention ici ou là qui se relâche, un aparté qui alourdit, voire corrompt la dynamique du groupe.

Ce matin, si j’en juge par les visages des uns et des autres, il paraît n’y avoir que des personnes extrêmement concentrées, ou alors de rares prénoms sur fond noir qui indiquent que les étudiants sont on line, mais qu’ils ne souhaitent pas qu’on voit leurs visages. Peut-être parce qu’il est encore un peu tôt. Je remarque une jeune fille aux cheveux roses, assise dans une rame de RER complètement déserte. Je pense très vite et dans l’ordre les choses suivantes : 1)  c’est drôle de commencer un cours alors qu’on n’est pas encore arrivée à l’école, je veux dire sur son lieu de confinement… 2) c’est bizarre que cette jeune fille ne soit pas confinée… 3) le RER est décidément bien vide en ces temps de crise sanitaire… Des pensées folles, très peu connectées à la réalité, insensées vu la situation, si on y réfléchit. Je précise, à ma décharge, que je viens juste de me réveiller, privilège du télétravail… et danger du télétravail, dans la mesure où, depuis chez soi, avec une mise en action beaucoup plus rapide que pour un cours donné en vrai, alarmes et défenses risquent de ne pas être bien activées. Je comprends quelques secondes plus tard que cette rame de RER dans laquelle est assise la jeune fille correspond à une pratique courante sur Zoom, qui consiste à remplacer le décor de l’endroit où on se trouve par une image de son choix. D’ailleurs, Aristide, hilare, passe d’une photo d’un défilé de l’armée Nord Coréenne à celle de deux police officers dans le New York City Subway, où il s’installe pour y trôner avec ravissement.

Marcello me présente aux étudiants, puis j’entre en scène, non sans une certaine fébrilité puisque c’est la première fois que je briefe vingt-quatre jeunes professionnels sur Notre Histoire. Tout en parlant, je me trouve confus, pas à mon aise. L’absence totale de retours sur le film ne contribue pas à me mettre dans le bain. Je me retrouve un peu dans la position de quelqu’un qui doit parler avec la plus grande politesse à une personne qui n’a pas esquissé l’ombre d’une réponse à son “Bonjour, comment allez-vous ?”, et qui doit continuer sur le même mode, tandis que la personne à laquelle il s’adresse demeure impassible et muette, pendant toute la durée du monologue qui s’en suit. J’ai connu des conditions plus optimales, mais j’essaye de garder une certaine contenance. Je parle de mon propre rapport aux affiches de cinéma et à la publicité, des origines de Notre Histoire, de mon admiration pour l’affiche de Savignac, explique en quoi son humour fait corps, étonnamment, avec le film qu’elle représente, L’Argent, qu’a priori, on pourrait croire appartenir à un tout autre registre… Je m’embrouille plusieurs fois, me raccroche aux branches et parviens tant bien que mal à retrouver mon fil pour le dérouler jusqu’à son terme qui consiste, en substance, à dire aux étudiants que c’est désormais à eux de jouer et que je suis heureux de les accompagner.

C’est au tour d’Aristide de prendre le relais. Il fait sa “prez” (pour les profanes, sa présentation), à partir d’un pdf, qui représente différents types d’affiches, regroupées par thème : personnages de dos, têtes qui flottent, affiches toute jaune, affiches qui montrent Tom Cruise de profil, “parce que Tom est toujours de profil”, etc. Aristide se montre brillant, simple, passionné, passionnant, drôle, d’une écoute et d’un respect peu commun pour les étudiants, faisant preuve d’un sens exceptionnel de la synthèse, qui laisse toute la place nécessaire à l’imaginaire de son auditoire. Je me sens rétrospectivement d’autant plus piteux. À côté de lui, j’ai la certitude d’avoir été prolixe, mauvais. Puis c’est la pause déjeuner. 

Aussitôt, Marcello me téléphone. Et là, surprise. Grosse surprise. Il me dit qu’il a peur. Sa peur, évidemment, me fait peur et, en quelques bredouillis interloqué de ma part, cette peur qui est devenue mienne renforce la sienne, et ainsi de suite. Lui, d’ordinaire si avenant, a une voix tellement blanche que je suis paniqué. Il me demande, non, il me supplie de ne plus jamais faire de la semaine la moindre allusion à #metoo, à Weinstein, à Adèle Haenel. Et là, je me souviens qu’effectivement, en écho aux personnages de l’actrice et du cinéaste qui entretiennent une relation professionnelle et privée dans mon film, j’ai évoqué dans ma présentation l’histoire d’Adèle Haenel et de Christophe Ruggia. Cela a duré vingt secondes, mais emporté par mon élan, j’ai mimé le geste du réalisateur qui, découvrant le regard effrayé de la jeune fille, retire sa main qu’il a glissé sous le tee-shirt de celle-ci. J’avais à peine commencé cette imitation, que je l’ai regrettée, mais au lieu de l’interrompre, j’ai tout exagéré, geste, expressions, réactions des protagonistes… Sans doute du fait de mon propre malaise, lié à l’absence de retour sur Notre Histoire, ou à cette réunion qui, à part mes propres hésitations, se déroulait de façon trop calme et trop lisse pour me rassurer… Je plaide donc coupable, et prie à mon tour Marcello d’accepter mes plus plates excuses. Maintenant, ce que je trouve exagéré, c’est sa réaction à lui. Mais je comprends ce qu’il m’explique, à savoir sa “peur que les étudiants, à l’évocation de cette affaire, se retrouvent lancés sur une fausse piste pour la conception de leurs projets d’affiches, sans compter” poursuit-il d’un seul trait “qu’ils sont loin d’avoir la même connaissance de ces thématiques que ceux qui en parlent à longueur de temps dans leur petit milieu.” Je tente de lui expliquer que les différentes relations de désir mises en scène dans Notre Histoire sont dépourvues de toute criminalité, de tout abus, que les rapports qu’on pourrait faire entre le film et #metoo doivent selon moi être regardés en face plutôt que mis sous le tapis, que cela ne peut que bénéficier à la créativité des étudiants, comme d’une certaine manière cela bénéficie au film… Il n’a pas l’air de m’entendre, mais je poursuis, en lui disant que Notre Histoire n’est absolument pas un film sur #metoo. Il n’a pas été conçu pour surfer sur les affaires que tout le monde connaît aujourd’hui, mais deux ans avant qu’elles ne soient rendues publiques, et bien sûr, sans s’inspirer d’aucune d’entre elles en particulier. Marcello paraît tellement imperméable à mes arguments, que je me sens obligé d’aller jusqu’à lui raconter – alors qu’avec Annabelle nous nous satisfaisons de notre propre jugement -, que nous avons pu vérifier, à partir de différents visionnages de spectatrices militantes féministes radicales, que nous n’avons pas à nous faire de souci sur ces questions. Cela n’a pas le moindre effet sur Marcello, dont la raideur inhabituelle traduit l’extrême inquiétude. Pour faire baisser la pression et par respect pour le terrain de jeux qu’il m’offre avec cet atelier, je lui promets non seulement de ne plus aborder le sujet, mais de l’esquiver si jamais les étudiants m’y ramènent. De son côté, il rajoute qu’il a trouvé mes propos de la matinée “provocateurs”. J’ai beau insister sur le fait que nous ne parlons ici que de quelques secondes sur une présentation de plus de deux heures, lui dire que je ne suis jamais dans la provocation, mais, autant que possible, dans la contradiction, que c’est un principe créatif pour moi, et un principe créatif tout court, je sens que cela ne le rassure pas du tout. Il me demande, non, il me supplie de “ne plus mentionner Polanski” (que je n’ai d’ailleurs pas mentionné), ni rien qui s’y rattache de près ou de loin. Sinon, il en est sûr, les étudiants, qui sont particulièrement concernés par ces questions, vont partir en vrille comme cela a failli se produire avec Aristide et Bill lors d’un récent workshop pour une campagne sur le harcèlement. Il a beau répéter encore et encore qu’il a confiance en moi, j’entends bien qu’au fond, il ne pense qu’à une seule chose, et que ça lui fout une méga frousse. Cette chose, c’est d’avoir lui-même placé une bombe à retardement à l’intérieur de son école. Reste qu’en anticipant sur ce qui se passera un peu plus tard pendant le confinement avec les grands capitaines du cinéma français (cf plus haut dans cet épisode), Marcello fait descendre de sa montagne une parole, la sienne, qui m’intime l’ordre de me taire.

Cette injonction à ne plus jamais revenir sur certains thèmes du film, marque chez moi la levée d’un grand vent d’inquiétude. Le temps n’est plus simplement nuageux, menaçant. La tempête souffle, et fort. Au point que je crains d’être débarqué manu militari à l’issue de cette première matinée ou, au mieux, à la fin de cette première journée. Cela s’annonce catastrophique pour mes finances, de même que pour mon engagement personnel et artistique. La situation a au moins le mérite de reléguer l’absence totale de retour sur le film, qui perdure, au rang d’anecdote. Pour le moment.

Sonné, je raccroche avec Marcello, et laisse passer un peu de temps. J’essaye de reprendre mes esprits, puis j’appelle Aristide. Je le félicite pour sa magnifique “prez”, et lui résume ce qui vient de se passer. Il se montre compréhensif, me confirme que les étudiants ont bien travaillé sur un sujet “harcèlement” au début de l’année, et qu’ils sont particulièrement à cran sur ces questions. Bref, il s’aligne sur Marcello, mais je ne le sens pas inquiet. Je me prépare à déjeuner – je n’ai pas besoin d’aller loin, je n’ai pas à bouger de mon salon -, assez secoué quand même.

En tout début d’après-midi, alors que, sans être apaisé, je me balade sur le campus virtuel, je reçois d’Aristide une invitation à le rejoindre sur Zoom, afin que nous ayons notre premier rendez-vous avec une étudiante “qui a des questions à nous poser”. Je clique sur le lien, et je me retrouve devant une scène étrange : Aristide, tête baissée, le regard dirigé vers le sol, muni de ses écouteurs, sur fond de plage ensoleillée fréquentée par des nudistes du troisième âge, s’adressant au téléphone à un homme que j’imagine être Bill, son collègue concepteur rédacteur. Aristide, qui ne m’a pas vu, raconte ce que je comprend très vite comme étant, du moins selon lui… ma propre inconduite. Marcello, fou furieux, l’a appelé, avant que “le gars” (c’est-à-dire moi) le rappelle “pour en remettre une couche” (ce qui, évidemment, n’était pas mon intention). Puis, il insiste sur l’aspect “le plus hallucinant de l’histoire”, à savoir que j’ai “défendu le réal” (autrement dit Christophe Ruggia, ce que je n’ai absolument pas fait, mais sans l’attaquer non plus). Soudain, il tourne la tête et, enfin, me découvre. Il me fixe avec des yeux ronds. Je soutiens son regard avec un grand sourire de gêne tiré jusqu’aux oreilles. Il rigole, balbutie quelques mots, se penche à nouveau vers son téléphone pour dire à son interlocuteur qu’il vient “de faire une énorme connerie”, qu’il doit y aller, qu’il le rappellera plus tard. Il raccroche et se tourne vers moi, comme si de rien n’était. Je ne cache pas mon sourire, mon rire, mais ne relève rien, moi non plus. Impression très étrange, qui s’estompe rapidement, quand nous évoquons le planning de l’après-midi. Nous verrons d’abord l’étudiante, qui nous a demandé un rendez-vous, puis ses camarades, auxquels Aristide a communiqué un ordre de passage. Ils doivent se succéder devant nous pour exprimer leurs idées, seuls, en binôme ou par groupe de trois. Pendant qu’il parle, j’ai beau tourner et retourner dans ma tête toutes sortes de pensées, de parades, de défenses, je suis perdu. Je m’apprête à mourir, ou plutôt l’atelier sera bientôt mort pour moi, et pour l’instant, je ne vois aucune différence. Je ne sais pas où je trouve la force de demander à Aristide comment il a atterri à l’école, s’il travaille en agence parallèlement… Il me répond qu’il est free lance, mais que le marché est de plus en plus dur pour les gens de son âge. Les agences préfèrent engager des jeunes, qu’elles payent moins cher, qui sont plus dociles…

Quatorze heures quinze sonnent. L’étudiante se présente. Elle a sollicité ce rendez-vous car elle souhaite me poser des questions sur l’histoire, les personnages. Elle laisse entendre, par sa vivacité et par la précision de ses demandes, que le film l’a intéressée. Je sens qu’elle le considère. C’est toujours ça de pris. Puis, c’est au tour d’un binôme, puis d’un trio… Plus les étudiants défilent sur l’écran de mon ordinateur, avec des visages étrangement rayonnants, plus il devient évident qu’une majorité éprouve de l’enthousiasme pour le film. Ils évoquent leurs points de vue sur l’histoire, sur les personnages, leurs envies, les différents projets d’affiches qu’ils comptent présenter d’ici la fin de la semaine. À chacune de leurs heureuses interventions, je vois Aristide qui pâlit davantage, sa mâchoire inférieure se rapprochant un peu plus de sa table. Dans un dessin animé de Tex Avery, elle y resterait collée, pendant qu’un canari et une souris sortiraient sa langue, la tireraient au maximum et y feraient des claquettes : “Tip et tap et tip top et tip…”

Le lendemain, les excellentes dispositions des étudiants se confirment tout au long de la journée.

Le surlendemain, le mercredi, dans la soirée, alors que, rasséréné, je me suis esquivé depuis la veille, comme prévu, dans l’idée de revenir ensuite le vendredi, date de remise des projets, Aristide envoie un mail collectif à Marcello, Roberta, Bill et moi : “Bonsoir a tous, Bref retour sur cette troisième journée de workshop et première journée avec Bill. Nous avons eu les étudiants par séances de 30mn. De 9:00 a 18:00 sur Zoom. Motivation à bloc, beaucoup d’intérêt pour le sujet. Les idées sont là, du potentiel, très bonne impression de notre part. Demain on continue avec Bill. Bonne soirée. Prenez soin de vous, Aristide”.

L’atelier tint toutes ses promesses, et plus encore. Les étudiants se mirent concrètement au travail. Ils s’engagèrent dans la création de leurs affiches, parfois avec beaucoup de talent. Les résultats furent souvent très beaux, parfois magnifiques, professionnels, loin de travaux stéréotypés. Les propositions d’affiches que j’ai préférées, et que je préfère encore aujourd’hui, synthétisent des aspects très différents du film, auquel elles sont très étonnamment et très organiquement liées, fidèles.

Pendant qu’ils travaillaient, hors de ma présence, sous la direction d’Aristide et Bill, certains étudiants échangèrent par messages privés avec moi sur les sujets qui avait été décrétés tabous par Marcello : le féminisme, le patriarcat, les rapports entre les sexes dans le cinéma, et aussi ailleurs. Nous parlâmes également du travail, de la place du désir dans notre monde actuel, de la société de demain… Tous les thèmes du film passèrent au tamis de nos discussions. Ce furent des échanges apaisés, passionnants. Nous avons plusieurs générations d’écart, et pourtant, nous échangions avec une grande fluidité. Il m’est arrivé d’être ému aux larmes par leurs interprétations et leur compréhension de ce que j’avais voulu exprimer dans le film. Je ne sais pas pourquoi, les filles se montraient souvent plus dissertes et plus analytiques que les garçons, qui eux, étaient généralement plus bruts, plus taiseux. Mais la plupart, filles ou garçons, furent particulièrement productifs et talentueux. Ce fût bien le film qui servit de pont entre nous, rien d’autre. J’étais heureux que Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres) ait résisté à une situation qui n’avait rien de facile, à des circonstances on ne peut plus compliquées, qui faisaient qu’a priori, rien n’était gagné au départ. Le tout dans un cadre, je crois que c’est clair, qui n’était pas spécialement propice à une bonne réception du film.

Difficile d’exprimer en peu de phrases tout le plaisir que j’ai éprouvé à voir ces jeunes traduire leurs belles inspirations en actes créatifs convaincants. C’est pour moi la preuve que dès le début, ils ne se sont pas simplement montrés “gentils” ou opportunistes, cherchant à séduire l’intervenant réalisateur que j’étais et dont allait dépendre une partie de leur note. Leurs travaux montrent qu’une rencontre a bien eu lieu entre eux et le film. Je venais de travailler cinq ans, dans les conditions que j’ai racontées dans ce feuilleton, et cette expérience est arrivée comme le signe éclatant que ce long chemin valait largement d’avoir été parcouru, avant même que le film soit présenté à la critique et au public.

Marcelo, Aristide et Bill se déclarèrent unanimement très satisfaits du travail des étudiants, et le deuxième workshop, celui sur les bandes annonces, ne fût pas remis en cause. Dans la lignée de la classe des directeurs artistiques, celle des réalisateurs produisit mieux que de simples bandes annonces. Épaulés par moi-même et un collègue monteur vidéo professionnel, ces nouveaux étudiants créèrent de petits films captivants, drôles, en parfaite adéquation avec Notre Histoire.

C’était la première fois que je télétravaillais, qui plus est dans un contexte très spécial. L’expérience, déjà inédite au départ, était devenue à jamais unique, du fait ce premier confinement obligatoire, avec ses contraintes très strictes que nous subissions tous de plein fouet. Tout cela m’avait poussé assez loin, d’autant que dès le premier instant de cette très étrange aventure, j’avais conscience de jouer gros. Professionnellement d’abord, à travers la soudaine mise en jeu d’un travail particulièrement intime, personnel. Sur le plan matériel ensuite, ces ateliers ne pesant pas pour rien dans mon budget – pardon d’ailleurs d’avoir autant parlé d’argent, mais c’est toujours un moteur narratif efficace, et c’était ma réalité. Sur le plan sanitaire enfin, puisque les médias, les spécialistes et le gouvernement avaient beaucoup insisté sur les tenants et les aboutissants de notre situation, qu’ils résumaient plus ou moins à une question de vie ou de mort. Vu les lacunes avouées à l’époque par la communauté scientifique elle-même, notre survie semblait reposer, en partie, sur de la chance. Pour moi qui étais depuis quelques années bien réveillé (cf épisode 6), conscient que je n’avais pas une marge infinie pour accomplir ce que je voulais encore accomplir, c’était encore moins le moment de perdre du temps.

Une nuit, alors que l’atelier sur les bandes annonces devait commencer deux jours plus tard, j’ai été pris d’une terrible quinte de toux, qui m’a sorti de mon sommeil. Je n’arrivais plus à respirer, à retrouver mon souffle. Ces symptômes, je les connaissais. Nous les connaissions tous. C’était, précisément, ceux du COVID-19. Partout, la peur s’étendait, synchrone avec la courbe des morts qui grimpait en flèche. On déplaçait les malades vers d’autres régions ou vers des pays voisins. La déjà vieille batterie de mon téléphone ne lui autorisait que peu d’autonomie, et je pensais que, très rapidement, je ne pourrai plus donner de mes nouvelles. Je m’imaginais solitaire, quelque part en Bretagne ou au Luxembourg, sous respiration artificielle, puis plongé dans le coma… Alors, à quatre heures du matin, je me suis mis devant mon ordinateur et j’ai rédigé mon testament. Je l’ai terminé à 9h42. Pour ne pas alarmer mes proches, je l’ai envoyé à Annabelle, en lui demandant de le faire suivre aux personnes dont je lui communiquais les coordonnées, au cas où je ne lui donnerais plus signe de vie. À 18h, le médecin que je consultais en visioconférence diagnostiquait une grosse rhino-pharyngite. La suite lui donna raison, mais je ne sais pas pourquoi, je tenais à dissimuler mes symptômes lors de l’atelier sur les bandes annonces. Cela aurait été comique, pour un œil extérieur, de me voir cacher mon état sur Zoom, ce que je réussis plus ou moins, mais je vivais seul dans mon appartement.

Il y aurait mille anecdotes drôles, instructives à raconter sur ces ateliers, les étudiants, l’école, les encadrants, la direction, ce moment de l’Histoire, mais nous ne sommes pas dans le cadre d’un épisode de ce feuilleton. Nous en sommes à l’épilogue, et je dois maintenant conclure.

La première chose que je retiens des ateliers, ce sont les travaux des étudiants. Nous allons pouvoir utiliser de belles affiches et de belles bandes annonces pour la promotion de Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres). Toutes les propositions que nous avons retenues offrent une interprétation originale, pertinente, singulière. Nous comptons les exposer comme l’ensemble cohérent qu’elles forment, qui traduira aussi le côté polysémique de Notre Histoire. Je remercie chaleureusement les étudiants, l’école, Marcello et les encadrants pour cela. La deuxième chose, c’est évidemment la joie profonde que m’a procurée cette expérience, qui a donné, à elle seule, un sens inattendu et profond à mon si lourd et si long investissement dans la réalisation du film. Enfin, la troisième chose, c’est l’attitude des étudiants, ce qu’elle a révélé. Le film les a éclairé d’une lumière particulière autant qu’ils ont éclairé, respectivement, chacun à leur façon, Notre Histoire de leur propre lumière. Mais quel que soit le bout par lequel je regarde ce que nous avons vécu – les étudiants, les encadrants, Marcello et moi-même -, je le vois comme une preuve que la jeunesse est plus libre, moins assujettie à la culture et aux valeurs qu’on nous désigne – et qu’on lui désigne -, comme étant les siennes, en gros celles prônées par les États-Unis. Valeurs qui m’apparaissent aujourd’hui, plus clairement que jamais, comme émanant également de l’institution, laquelle n’a de cesse de former cette jeunesse qu’elle veut faire entrer dans le moule dont elle est issue, et qui correspond à la société qu’elle entend voir perdurer. L’excellente nouvelle, c’est que la liberté, la joie, la créativité qui font partie de ce que la jeunesse a de plus beau, de plus prometteur, ne dorment pas et ne demandent qu’à être activées pour se déployer. Beaucoup d’étudiants étaient visiblement enchantés de travailler sur une oeuvre qui ne correspondait pas aux standards habituels. Les affiches et les bandes annonces que ces deux classes en alternance ont conçues, dans ce moment historique et sans précédent du confinement, ont mis en perspective des puissances que j’étais loin d’espérer trouver chez elles au départ.

Je me suis dit que ce serait excitant de faire ressentir tout cela dans un récit aussi nu que possible, sans commentaire, factuel, qui, en plus de l’atelier sur les affiches, aurait englobé celui sur les bandes annonces; récit que j’aurais écrit comme un scénario, et qui aurait demandé que j’ajoute encore quelques épisodes à ce feuilleton. D’autant que toute cette histoire raconte aussi la victoire de choses auxquelles je crois profondément. Pour en rendre compte, il me semblait important d’essayer de montrer, tel que j’ai commencé à le faire, comment le cinéma français – entre un système de commissions contreproductives (cf épisode 4) et une pauvre imitation du modèle hollywoodien (épisodes non publiés) -, n’a rien de bon à attendre d’un formatage ennuyeux ni de prétentions industrielles inatteignables au regard de son économie. Comme je l’ai explicité, je rêve d’un cinéma plus modeste sur le plan financier, moins lourd dans tous les domaines, mais infiniment plus grand, de par l’intelligence de ses modes de fabrication, de distribution, et le dynamisme que ces pratiques, entrant en synergie, créeraient naturellement. Je rêve d’un cinéma de vrais prototypes, qui ne seraient pas coupés du public, au contraire, mais plus proche de lui, car plus respectueux de ce qu’il est, que ne le sont la plupart des grosses machines. Quitte à ce que ce cinéma de prototypes aille jusqu’à prendre en compte, de mille façons, l’éventuel désir des spectateurs de se conformer à la culture nord-américaine. Je rêve d’un cinéma français qui ne craindrait pas de cultiver son génie, son caractère personnel, intime, et qui relierait davantage tous les acteurs du film, de l’auteur aux spectateurs, sans avoir besoin de faire sans cesse descendre la même soit disant vérité du haut de la même montagne.

Je voulais montrer tout cela en détails. Et puis, comme je l’ai dit au début de cet épilogue, la fin du confinement est arrivée, et je n’ai pas pu raconter tout ce que je voulais raconter. Même l’épisode 11 que je venais de terminer et qui me semblait réussi, m’a paru difficile à relire, alors que la vie, son mouvement et toutes ses exigences frappaient de nouveau à ma porte. Comme disait ma grand-mère, “Après l’heure, c’est plus l’heure !” Et je suis d’accord avec Nicolas Marcadé, lequel, tout en me suggérant de rédiger cet épilogue, m’écrivait il y a quelques jours, pour m’annoncer la publication des dix premiers épisodes dans un livre : “Personnellement, je ne vois aucun problème au fait que ce feuilleton ait un caractère quelque peu inachevé. On pouvait comprendre que c’était dans sa nature depuis le début. Et puis c’est finalement votre journal de confinement. L’écriture en est déclenchée et rendue possible par le confinement et elle s’arrête avec lui : c’est cohérent et c’est très bien comme ça.

Alors, je ne vous parlerai pas ici des étourdissantes volte-face de Marcello, dignes de Jim Phelps, l’excellent méchant du Mission impossible de Brian de Palma. À ceci près que Marcello est infiniment moins retors, moins maléfique que Jim. Marcello peut même être vu comme une victime, placé entre le marteau de sa hiérarchie – s’agitant au gré des supposés souhaits de sa clientèle quand ce n’est pas au gré de motifs encore plus opaques -, et l’enclume de ses intervenants. Je ne vous parlerai pas non plus du triathlète Guy, honnête et droit, membre historique de la dream team des profs référents, ni de l’intervenant monteur vidéo le plus flex de la galaxie, ni de la façon dont Octavio essaie de m’apprendre à mieux parler le français, pour mon bien, comme le font ou l’ont fait, pour mon bien eux aussi, les grands capitaines, Marcello, et tant d’autres. Je vais essayer à l’avenir de faire preuve de plus d’intelligence, notamment dans ma façon de m’exprimer, mais aussi dans mes actions, pour ne plus endurer leurs foudres, leurs leçons, ni celles de leurs brothers et de leurs sisters. Je ne vous parlerai pas des étudiants, jeunes professionnels en devenir, directeurs artistiques, concepteurs rédacteurs ou réalisateurs vidéo, si brillants. Je ne vous parlerai pas de l’atelier sur les bandes annonces, que j’ai tout autant aimé que celui sur les affiches, au sujet duquel il y aurait d’ailleurs encore beaucoup à écrire, notamment en ce qui concerne certains étudiants et mes échanges avec eux.

Je ne vous parlerai pas de la sortie de Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres), de comment elle nous occupe – Annabelle, Anastasia, qui joue Stacy, Philippe, le distributeur qui nous a rejoint, et moi-même -, ni de comment nous nous amusons à inventer cette sortie, pratiquement comme on écrirait un scénario. Je ne peux toutefois pas m’empêcher de dire que ma propre position sur la distribution du film a radicalement évoluée depuis l’épisode 1 de ce roman-feuilleton, notamment quant aux rapports que je souhaite pour le film avec les festivals, les salles de cinéma… Au sujet de tout cela, nous vous donnerons de nos nouvelles très bientôt.

Je ne vous parlerai pas de mes merveilleux parents, de ma façon de m’en sortir économiquement, de mon frère, de mon neveu, de Pierre Bourdieu et de ce qu’il a appelé “la révolution symbolique”, de mes amies et de mes amis… De toutes ces personnes et de tout cela, je vous parlerai avec joie quand je prolongerai ce roman, ou alors très bientôt, dans un endroit, sur internet, dont nous vous donnerons l’adresse, avant de présenter au cinéma Notre Histoire.

Plus que quelques lignes, et nous allons prendre congé. Mais d’abord, chères lectrices, chers lecteurs, je veux vous dire, comme aux personnages de ce feuilleton, un très grand merci. Vos réactions, votre soutien, vos mots m’ont été essentiels tout au long de cette écriture, pour que je continue et pour qu’aie lieu le miracle que je vais vous raconter maintenant.

L’aventure de la réalisation du film s’est prolongée par celle de l’atelier sur les affiches, puis par celle de l’atelier sur les bandes annonces, puis par celle de la distribution en cours. De ces quatre histoires, on ne peut plus liées les unes aux autres, a directement découlé l’écriture de ce feuilleton. Il y a eu un fil logique pour relier les uns aux autres ces cinq grands épisodes qui furent pour moi des moments créatifs spécialement heureux. Aujourd’hui, ce fil, qui ne s’est par rompu, m’amène très naturellement à mon nouveau projet. Je préfère ne pas en parler tant que je ne l’ai pas complètement mis en forme, mais je peux déjà dire qu’il entretient des relations à la fois mystérieuses et limpides avec le texte que vous êtes en train de lire, qu’il avance vite et que j’ai beaucoup de plaisir à l’écrire. Ah, si ! Je peux quand même ajouter que, pour la première fois de ma vie, je travaille autant pour donner la plus belle forme qui soit à mon projet que pour plaire au public le plus large possible. Les deux me paraissent, une fois n’est pas coutume, indissociables. Cela tient peut-être au sujet, peut-être à une maturité nouvelle pour moi, peut-être à ce que je vois d’un monde qui se termine pendant qu’un autre apparaît, peut-être à tout cela à la fois. C’est un projet très ambitieux. Je crois en son succès. Autant sur le plan de son financement que sur le plan de sa structure, celle d’un divertissement populaire, tissé d’images et de sons, qui se déploie dans une grande forme, inédite pour moi. J’imagine une œuvre originale, riche, accessible, simple, et qui ne demande pas à ses spectateurs de laisser leur cerveau au vestiaire avant de s’y plonger. Je suis heureux de chaque heure passée à travailler sur ce projet.

On verra bien.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.