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21 fois le mot “visage”

Newsletter du 25 novembre

 

Chers lecteurs,

 

La semaine passée je vous disais que j’avais regardé, sur Netflix, la série créée par Scott Frank et Allan Scott, The Queen’s Gambit.
 
Depuis j’ai lu à son sujet un certain nombre d’articles – chacun revenant notamment sur l’un ou plusieurs de ses thèmes.

Le jeu d’échecs, ses stratégies, l’addiction, le deuil, l’Amérique des 50’s/60’s… Je veux bien qu’on m’explique que la série raconte toutes ces choses, et tant d’autres encore – mais le phénomène c’est ici Anya Taylor-Joy, qui en tient le premier rôle.
 
Il ne s’agit évidemment pas de réduire l’actrice à sa cinégénie ; il ne s’agit pas davantage de cantonner l’usage qu’elle en fait ici à une forme de démonstration de “sensibilité” à quoi régulièrement certains sont tentés de réduire le talent des comédien.nes : ce qui est en jeu ici, c’est le déploiement d’une intelligence, et entre autres choses sa corrélation directe avec ladite cinégénie, l’expressivité d’un visage et la façon dont la mise en scène s’y rive comme à un principe – et s’y soumet en quelque sorte.
 
C’est agréable, de voir le visage des gens. Ni masqués pour raisons sanitaires (je ne conteste pas, faut-il le rappeler, les mesures en vigueur), ni floutés au titre d’un article de loi (je ne vais pas plus avant dans le sujet, ce n’est pas ici l’endroit de formuler des partis pris politiques ; je crois d’ailleurs que pour ceux de ma profession la chose est plus ou moins proscrite en cette saison, traditionnellement réservée à l’établissement de tops 10). Je ne postule pas qu’ainsi on sait à qui on a affaire (les gens ne sont pas si lisibles, pas si aisément du moins, il faut voir aussi comme ils parlent, font un créneau, dressent la table…) mais déjà on s’en fait une petite idée.
 
Il faut dire, donc, le déficit de visages que viennent combler le cinéma et les séries, et le bonheur qu’il y a, en ces temps singuliers, à voir un visage fonctionner à pleine puissance (dans le cas de The Queen’s Gambit, à peu près 6 gigawatts si mes estimations sont bonnes : de quoi alimenter une agglomération de 100.000 habitants).
J’avais besoin, sans doute, de lire sur des visages des batteries d’émotions, et de les y voir présentées comme, sur un stand de foire expo, toutes les fonctions d’un engin révolutionnaire, ou sur celui d’un bateleur tous les tours imaginables. Et celui-ci s’est présenté.
  
J’ai passé le week-end à regarder des films, des dramédies françaises dans lesquelles l’enjeu est de savoir s’il faut vendre la propriété de la plage, et qui a trompé qui, et qui prend la vaisselle. Je n’ai pas eu le sentiment d’y avoir vu un seul visage.
Mais c’était, bien sûr, une question de mise en scène : ce n’était pas qu’il n’y avait là aucun visage, et personne n’avait à la place une grosse boule de papier crépon décorée d’yeux ; c’est qu’ils n’étaient pas regardés. En fait d’acteurs, c’étaient des moulins à parole qu’on promenait dans un décor.
 
Qu’y a-t-il de plus beau à voir sur un écran qu’un visage ?
 
Je me demande parfois si, quand un cinéaste se retrouve à filmer des paysages, ce n’est pas par dépit, après qu’une fille ou un garçon ne l’a pas laissé le filmer et lui a dit, “arrête de traîner dans mes pieds ; va filmer plutôt un polder”.
C’est un choc suffisant sans doute pour vouloir quitter la ville et aller filmer le premier chameau venu dans le premier désert qui passe (“le désert ne passe pas”, me direz-vous peut-être : “ne soyez pas naïfs”, répondrais-je).
 
Chacun sait que le visage prime.
 
Dans les écoles de cinéma, l’élève puni fait vingt pompes et dix paysages. Dans les cours de récréation l’effigie d’Anthony Martial s’échange contre trois vues de la baie de Paimpol (et pourtant, la baie de Paimpol ! c’est fort joli).
  
Disposez des souris dans un labyrinthe en plexiglas, mettez à une sortie un visage, à l’autre un paysage, vous verrez bien sur quoi se porte leur choix, quelle direction prendront leurs efforts. Que voulez-vous ? C’est la science.
 
Moi-même j’ai tourné des courts métrages. Dans certains, j’ai filmé surtout des visages. Dans d’autres, plutôt des paysages. C’est que probablement j’y cherchais des visages.
Les paysages me distraient, ce qu’on m’en montre ne me suffit jamais ; à voir un lac, je me demande combien sont venus y pêcher le brochet ou le carassin, et combien s’y baigner encore. J’accepte un visage dans son mystère. Il ne me distrait pas ; il m’habite.
 
Je l’avoue : je suis de la team visage. Chaque premier dimanche du mois, vêtus de chasubles rouges, nous affrontons les partisans du paysage (ils sont en vert, leurs maillots floqués de noms de cols, de falaises ou de cours d’eau) dans des jeux dont le déroulé vous échapperait (il s’agit de pousser une balle au-delà d’une certaine limite sur un terrain qui n’en a pas, et selon des règles complexes).  
 
Chaque année il me faut, au moment de ranger mes affaires, y compter en images un butin suffisant ; cette année, une saignée dans le corps engourdi de l’Histoire (Malmkrog), des nuits d’été (Eva en août) et un peu de temps écoulé (Adolescentes), une danse de joie (Drunk) et quelques autres bricoles… Il me manquait encore quelques visages – et un regard caméra.
Le plan qui clôt The Queen’s Gambit (d’une façon presque nécessaire : tout aura convergé vers lui) est donc celui que j’attendais. Bientôt sept heures que l’interprète et son personnage esquivaient notre regard ; c’était un récit dans le récit, un suspense dans le suspense. “Let’s play” (“Jouons”), nous dit-elle alors, et enfin, en nous fixant droit dans les yeux. 
 
De tout ce que j’ai dit ici, je ne crois pas un traître mot évidemment. Il y a des paysages, on voudrait pouvoir les accrocher au-dessus de son lit, et il y a des visages, on voudrait s’en frapper une monnaie, pour les avoir toujours à l’esprit et en poche. Tout est bien.
 
Néanmoins, et dès la semaine prochaine sans doute, je m’efforcerai de démontrer le contraire, dans un essai bref et néanmoins suffisant intitulé “Le visage, une perte de temps ? Un paysage ne vous laissera jamais tomber & mille et une autre raisons de préférer les paysages.
 
Mais pour l’heure c’est la perspective de croiser bientôt dans la rue un visage ami ou inédit qui m’émeut. Dans la rue, ou sur un écran.

Puisque, et dès le 15 décembre a priori, les cinémas devraient rouvrir.
 
Portez-vous bien, chers lecteurs,

 

Thomas Fouet

 

Illustration : THE QUEEN’S GAMBIT. Copyright : PHIL BRAY/NETFLIX © 2020

 

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