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[FIFIB 2020] Les Petites marguerites de Vera Chytilová

Film présenté dans le cadre de la carte blanche proposée à Lio au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux (FIFIB) qui se déroule du 14 au 19 octobre 2020.

Dans les années 1960, on aura de cesse de répéter que de nouveaux horizons cinématographiques sont apparus. Cette effervescence créatrice de la part de la toute nouvelle génération d’après-guerre n’a pas seulement concerné la France, même si celle-ci a eu ses influences au niveau international. Ainsi en Tchécoslovaquie, de jeunes cinéastes fraîchement diplômés de la FAMU (école de cinéma de Prague créée en 1946) se mettent à faire des films. Vera Chytilová, Milos Forman, Vojtech Jasny, Jiri Menzel, Jan Kadar, Elmar Klos, Jan Nemec, Jaromil Jires, Evald Schorm font partie de ce que l’on appelle communément la Nouvelle Vague tchèque. Chacun avec son style contribue à faire de cette époque un véritable âge d’or artistique où, notamment, a commencé à s’illustrer en littérature Milan Kundera. La concrétisation politique de cette vague créatrice donne jour au Printemps de Prague, avec l’arrivée au pouvoir d’une équipe de réformateurs décidant de mettre en place le « Socialisme à visage humain ». Cette aventure se termine tristement le 21 août de la même année, avec l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie : Moscou a décidé que son satellite avait pris trop de libertés. Le temps était venu de la « normalisation », contraignant les cinéastes au silence ou à l’exil.

En 1966, Vera Chytilová signe avec Les Petites marguerites son deuxième long métrage après son déjà remarqué Quelque chose d’autre. Pour ne pas se répéter et s’enfermer dans une même logique, Les Petites marguerites s’est construit en opposition à son précédent film. Sa démarche est donc profondément ancrée dans la création et l’expérimentation, une remise en cause permanente de son travail au moment où elle est en train de le faire, à l’instar de ce duo de personnages féminins à l’égard de la société environnante. Née en 1929, Vera Chytilová a vécu son enfance durant la Seconde Guerre mondiale qui a abouti sur l’ère stalinienne. Lorsqu’un dégel s’amorce timidement après la mort de Staline, il faut encore attendre quelques années pour que des intellectuels se permettent publiquement quelques audaces dans leurs propos. Vera Chytilová en est un brillant exemple en 1966, remettant en cause une société figée à travers un style cinématographique dont elle explore les codes et dépasse les limites implicites, à l’instar d’un Godard. Comme lui, elle explore le langage cinématographique de telle sorte que le film permette une lecture métacinématographique, souterraine au spectateur : deux personnages féminins apparaissent dès le premier plan comme des marionnettes (à travers le son de leurs mouvements) s’interrogeant sur le rôle qu’elles doivent tenir pour faire naître une histoire (celle de leur vie comme celle qui fait le scénario du film). Or, le film ne repose pas sur son scénario, que d’aucuns auront vite affirmé qu’il n’a ni queue ni tête. Le sens apparaît également dans la forme à travers des filtres de couleur (qui ne sont pas sans rappeler le Pop art et sa réflexion sur les icônes populaires, ici des personnages imprimés sur pellicule filmique), un passage du noir au blanc qui éclaire à merveille la vision de l’intime (la chambre commune des filles) et l’espace public du restaurant. On peut également voir là un jeu avec les codes des différents âges de l’histoire du cinéma (intervention du burlesque, de la couleur, du muet, de filés de couleur très novateurs et rappelant le très contemporain cinéma underground new-yorkais…).

Si l’on se contentait de voir très objectivement l’histoire du film à travers ces deux filles qui se jouent de tout, prônant l’iconoclasme irrévérencieux et ludique comme art de vivre, le film pourrait n’être qu’une légère et facile parodie burlesque. Et pourtant, l’enjeu est ambitieux et la mise en scène du film n’est aucunement gratuite. Ces deux jeunes filles ont décidé de mettre en scène leur « suicide social » comme pour se prouver qu’elles vivent, en appelant autrui à en témoigner. Dans une société de consommation (de nourritures, de spectacles, de rencontres érotiques…), nos deux jeunes femmes ont du mal à se retrouver, d’autant plus que la destruction n’est encore pas si éloignée de l’inconscient collectif (vingt ans plus tôt, une guerre laissait l’Europe en cendres). Est-ce à dire que les adultes qui ont connu les privations veulent se plonger dans le gâteau hyper sucré de la consommation à tout va ? La fausse innocence de ces deux personnages devient le révélateur d’une société qui a oublié de réfléchir sur le chemin qu’elle a choisi d’emprunter. Elles deviennent même invisibles aux yeux de ceux qui ont accepté leur morne quotidien, ouvriers à vélos partant nourrir l’idéal soviétique d’alors. L’espace ludique a disparu et l’appel à la révolte a du mal à se faire entendre. Rétrospectivement, le film semble annoncer la normalisation soviétique qui a suivi la répression du Printemps de Prague. C’est que Les Petites marguerites ont déjà quitté leur dimension temporelle pour atteindre le statut de ces œuvres rares, laissant un message inédit aux nouvelles générations qui la découvrent.

Les Petites marguerites
Sedmikrásky
de Vera Chytilová
Avec : Jitka Cerova, Ivana Karbanova , Julius Albert, Marie Ceskova et Jirina Myskova, Marcela Brezinova, Dr. Oldrich Hora, Jan Klusák, Josef Konícek, Jaromír Vomácka, Václav Chochola, V. Mysková
Tchécoslovaquie, 1966.
Durée : 73 min