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“La Folle Histoire du Katorza : Cent ans de cinéma à Nantes”

Un livre pour célébrer une salle centenaire …

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Voici un livre qui sera lu avec un grand intérêt par les cinéphiles nantais tant le Katorza, la salle de cinéma à l’ombre de l’Opéra Graslin, est l’un de leurs rendez-vous favoris… Mais, bien au-delà, il intéressera tout cinéphile curieux car l’histoire du Katorza se confond à la grande histoire du cinéma. Elle est un condensé tout à fait représentatif des heures de gloires ou de peines vécues par les exploitants et leurs spectateurs… Grâce à sa longévité, le Katorza est ainsi un cas d’école.

Cette salle nantaise fête cette année ses cent années d’activité, si l’on ne tient pas compte de l’interruption pour cause de bombardements et de reconstruction entre 1943 et 1951. C’est du reste l’un des très rares cinémas français à avoir conservé le même nom pendant un siècle. Ce nom est lié à une famille de forains tunisiens, les K’Torza qui aimait bien venir à la foire de Nantes. En 1898, ils y présentent le Théâtre des arts avec un cinématographe géant. Leurs quatorze wagons sillonnent alors la France mais Salomon Katorza choisit de se sédentariser à Nantes avec sa femme Julia Drumont. Ils achètent le cinéma Femina, l’ex café-concert Élysée Graslin, pour ouvrir leur salle éponyme le 4 juin 1920 en programmant Barrabas, le feuilleton de Louis Feuillade. Le Père Katorza”, figure populaire nantaise, a le sens des affaires et de la publicité. Il fait appel à Gabrielle-Annie Nouaille pour gérer sa salle avant de mourir en 1928. Associée à Adrien Gouguenheim et aux Bernheim Frères, Julia Drumont-Katorza décide d’agrandir la salle à l’heure du cinéma parlant. Le Katorza fait peau neuve en 1933 pour accueillir 1 200 spectateurs. Gabrielle-Annie Nouaille saura développer le prestige du cinéma et même le sauver lors de l’Occupation grâce à un certificat de non-appartenance à la race juive”. Elle reconstruit la salle après les bombardements et flaire le potentiel commercial du cinéma américain en signant avec Jack Warner lui-même un accord d’exclusivité. Le Katorza accueillera la sortie de La Tunique, le premier film en cinémascope en 1953.

En 1959, elle passe le relai aux enfants Pineau, fils d’un garagiste devenu exploitant d’un cinéma voisin, et néanmoins un ami. C’est Jean-Serge Pineau qui tient les rênes de 1960 à 1995. Il s’implique pour Jacques Demy lorsque celui-ci tourne Lola, à quelques mètres du Katorza (que l’on voit d’ailleurs dans le film), envoyant les rushes quotidiens au labo puis les projetant dans sa salle pour l’équipe. À la fois commerçant et cinéphile, Jean-Serge Pineau alterne grosses sorties et films plus risqués, et cultive l’art de la provocation. En 1967, il ose projeter La Religieuse en terres catholiques, et plus tard, en 1985, les intégristes viendront prier à genou devant le cinéma qui projette Je vous salue Marie. Il n’hésite pas non plus à programmer des films se revendiquant homosexuels. Un premier festival sur l’homosexualité a lieu en mars 1978, avec au programme Fassbinder et Pasolini, et Guy Hocquenghem amène en secret la bobine d’Un chant d’amour de Jean Genet, film interdit.

En 1971, il décide de diviser la salle en deux, opération suivie d’un petit agrandissement en 1973, ce qui lui permet de juxtaposer deux propositions de cinéma : Antonioni et Eustache ou bien James Bond et Belmondo. En 1974, Emmanuelle tient six mois à l’affiche, ce qui lui permet de financer une quatrième salle. Marguerite Duras, Agnès Varda, Jean-Luc Godard viennent au Katorza… En 1979, la première édition du Festival des Trois Continents s’immisce dans ses murs et consacre Souleymane Cissé, premier d’une longue liste de cinéastes découverts à Nantes : Brocka, Kiarostami, Hou Hsiao-hsien, Jia Zhangkeke….

Dans les années 1990, les murs sont offerts à un nouvel art, le graff. Jean-Serge Pineau prend sa retraite au moment de l’arrivée des multiplexes. Il vend son cinéma à la Soredic qui nomme Philippe Hervouet au poste de directeur à la rentrée 1995. Celui-ci développe un lien avec les scolaires, cultive la spécificité de la V.O. et de l’art et essai face à la guerre des tarifs et à la multiplication des multiplexes sur l’agglomération (Nantes était alors une sorte de laboratoire de l’exploitation – voir les articles des Fiches du cinéma nos 1450, 1574 et 1676). En lien avec l’université, il initie les festivals univerciné”, que ce soit britannique (lui permettant de faire venir son ami Ken Loach), allemand, russe, italien, arabe et lusophone. En octobre 2000, il permet à Jean-Maurice Bigeard de créer l’Absurde Séance” et d’amener un tout autre public, fidèle au cinéma bis, dans une ambiance très particulière et ritualisée.

Philippe Hervouet sera remplacé en 2003 par Cécile Menanteau qui créera les Goûters de l’écran” pour les tout-petits et en 2005 le festival gay et lesbien Ciné-Pride” (soutenu plus tard, en 2016, par la présence de Christiane Taubira). Patrice Chéreau est alors invité pour chacun de ses films, mais aussi Bertrand Tavernier ou Agnès Varda. La directrice cultive aussi la pluridisciplinarité en sollicitant le Grand T[héâtre] et l’Opéra. En 2004, le Katorza est le premier cinéma à projeter un film en numérique HD, Saraband, le dernier Bergman.

En 2012, Caroline Grimault prend le relai. Après un grand chantier en 2018 pour mettre aux normes les salles, elle livre aujourd’hui ce livre richement illustré qui témoigne à la fois de la singularité du bâtiment aux résonances patrimoniales et de son universalité. Car les exploitants ne sont-ils pas tous, à la base, des forains et des commerçants ? Bien des salles n’ont-elles pas connu des révolutions structurelles en fonction des techniques ou des goûts du public ? Les films projetés ne sont-ils pas perpétuellement le reflet de l’évolution des mœurs et des politiques culturelles ?

Du 18 au 20 septembre, c’est le clap de fin de cette année anniversaire, notamment avec tous les films à 1 € le samedi 19 septembre : retrouvez toutes les informations à ce lien.

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La Folle Histoire du Katorza – Cent ans de cinéma à Nantes, Caroline Grimault, Marc Maesen et Stéphane Pajot. Éditions d’Orbestier, 156 pages, 22 €