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Péril sur la ville de Philippe Pujol

Le premier film documentaire du journaliste Philippe Pujol, Prix Albert-Londres 2014, est à découvrir en replay sur le site Arte.fr :

Marseille. Un petit village coincé entre deux quartiers. La butte Bellevue. Les anciens l’appellent Saint Mauron, les jeunes la nomment Belle de Mai. Un souvenir pour les uns, une promesse pour les autres. Des regrets, des espoirs. Conflit de génération autour d’une butte disparue du langage, et peut-être un jour de la carte. Sa réhabilitation suscite la convoitise des absents, complicité et hostilité des gens du coin. Selon qu’ils sont propriétaires ou locataires, dans des logements sains ou délabrés, attachés ou non à la vie de quartier, ils défendent le village ou rêvent d’une cité. À chaque problème sa fracture. La communauté se fissure, l’habitat aussi. Péril sur la ville. Un expert scrute les murs et Philippe Pujol les âmes. On voit des lézardes, on devine les failles. Des rues, des êtres, filmés en miroir comme si tout cela ne racontait qu’une même histoire, l’histoire d’une butte abandonnée.

La fabrique du vivre-ensemble

Bella ciao, ciao, ciao

Un tour en scooter. De l’Église au local du Parti. Avant d’être l’Espagne, la butte c’était l’Italie. La vie ouvrière s’organisait autour de ces deux pôles fournissant l’essentiel des forces syndicales. Vint alors, au début des années 1970, une immigration de travail choisie parmi les musulmans précisément pour qu’ils ne s’intègrent à aucun de ces deux gardes-fous du capital. Des maghrébins, des Comoriens, peu enclins au christianisme social, peu séduits par le marxisme. Premières tensions. Fin des années 1980, les manufactures sont délocalisées, des commerces ferment. Les prolétaires désertent peu à peu le quartier. Impasse de la Révolution. Rideau sur le Parti. Alors quand résonne Bella ciao, c’est le spectre agonisant du communisme qui revient hanter la butte.

La cosmopolitanie

Une piscine vide. Des enfants. Après les années 1990, la butte va connaître un long déclin. À défaut de recréer de l’emploi, il a fallu louer l’habitat vacant. Là encore, l’immigration s’est révélée providentielle. De nouvelles arrivées ont comblé les départs, suscitant par là même d’autres départs, comblés à leur tour. Une spirale sans fin. Ainsi, vague après vague, ce quartier populaire l’est devenu davantage. La misère s’est installée, et avec elle, l’insalubrité et l’insécurité. Mais pas que. Le miracle cap-verdien a ressuscité l’Église.

La bétonnisation de l’espace

Une grue. Des tours. À la fin des années 2000, ce qui était une vulgaire économie de marchands de sommeil va changer d’échelle. Il ne s’agit plus de trouver un logement pour un nouvel habitant, mais de trouver des habitants pour de nouveaux logements. Dès lors, la butte devient un obstacle. Que faire ? On attend. La spéculation sur la détresse humaine se double d’une spéculation sur le délabrement urbain. Un pari sur l’avenir. Une maison se dégrade. Un péril. Des annonces. Le promoteur réhabilite, l’urbaniste désenclave, l’architecte végétalise. Résultat : on bétonne, on entasse, on encaisse. Ni vu, ni connu, on s’en va. Le cœur sur la main, la main dans la poche. La fabrique du vivre-ensemble est devenue une industrie.

Illusions perdues

C’est la merde

La butte, selon son âge, c’est un paradis perdu ou un banc de touche. Les témoignages se succèdent. Tous convergent vers un point. L’abandon. Mais nul ne peut se plaindre. Le mépris forme le premier cercle de l’enfer marseillais. Le mythe de la méritocratie culpabilise les uns, celui du progrès diabolise les autres. Ne reste alors qu’à s’adapter, subir ou partir.

Envoie les billets

Le deuxième cercle, c’est l’aliénation à l’État, au Marché. Un théâtre de dupes où le politique endosse alternativement le rôle du puissant et de l’impuissant. Il tend la main, puis ferme les yeux. D’un côté, des réunions, des aides, pour acheter la paix sociale. De l’autre, le chaos, le trafic, pour maintenir la paix civile. Une comédie. Une tragédie. L’économique intègre et désintègre. Ainsi, la société de consommation, horizon indépassable de la culture, s’est vue déléguer le pouvoir d’assimiler – fascination de la technique, attrait des marques, culte de l’argent – et celui d’assujettir – abrutissement par le son, l’écran, la pub.

J’aime frapper les gens

Il suffit de voir l’expression des regards pour comprendre que si le dernier cercle est celui de la violence, celle-ci s’exerce d’abord contre les individus eux-mêmes. Un immense gâchis. Il y a de l’ennui, de la détresse, de l’angoisse, de la colère, de la rage. Les êtres se punissent et parfois se détruisent. Coupables d’être pauvres, d’être là. Alors, après soi, c’est l’écosystème qui se trouve attaqué. Bruits, crachats, déchets, tags. À la lutte des classes, se substituent les troubles de voisinage. Lumpenprolétariat versus prolétariat. Une guerre fratricide. Insultes, vols, coups. Marseille, ville épique.

© Yohanne Lamoulère – Tendance Floue

Du communalisme avec une âme

J’ai fait mon cabas

Après l’enfer, le purgatoire. Tiraillés entre le souvenir d’un passé douloureux et l’espoir d’un avenir prometteur, les habitants vivent au présent sur la butte. Elle est un refuge, elle est un tremplin. Des êtres meurtris pansent leurs plaies, cherchent une place. Ici-bas, enfants recueillis, femmes battues, hommes paumés, cheminent non sans mal d’une peine certaine à une joie possible. Ainsi, le village se déconstruit à mesure que ses villageois se reconstruisent.

De Marseille, il faut le préciser

Cité martyre, cité absurde. La vie y est paradoxale. On y souffre de son trop peu ou de son trop-plein. Le mouvement y est perpétuel. De nouveaux arrivants qu’il faut intégrer, de nouveaux encombrants qu’il faut déblayer. Alors, inlassablement, des Sysiphes, heureux ou malheureux, œuvrent. Dans le village, chacun apporte son aide pour pallier aux excès et combler les vides. Collectivités, paroisse, famille, voisins. Un réseau de solidarité. Une utopie concrète. Voilà pourquoi, de génération en génération, et malgré les mutations démographiques, la culture marseillaise se transmet, participant à l’unité d’une ville pourtant si diverse. Le symbole en est l’accent que presque tous les participants font résonner à leur manière. Un accent qui n’est pas un carcan, mais un instrument que l’on harmonise à son gré pour psalmodier la vie et le rêve.

Une vogue, un loft et un thé

Péril sur la ville met en scène une communauté de destins. Les habitants ont la parole. Chacun a son histoire, son émotion et sa musique. Mais tous ont en partage cette singularité si marseillaise d’être à la fois Sancho Panza et Don Quichotte. D’un côté, ils râlent, déplorent, s’activent. Lucides, un brin désespérés et pourtant terriblement combatifs. De l’autre, ils fantasment, délirent, s’attardent. Des projets, des chansons, et puis la nuit vient. Philippe Pujol filme les désillusions des citoyens et les divagations des rêveurs. De la politique, du récit. Marseille, ville romanesque.

La joie de vivre

C’est dur, mais on y est heureux

L’amour existe sur la butte. On l’offre, on le cueille, on le cherche. Les cœurs palpitent, les corps exultent. Ça chante, ça rit, ça danse. Les moments de grâce rythment la vie du quartier. “Des enfants du bon Dieu. “Voilà. “Wallah”. Intermittences du paradis. Il se voile et se dévoile. Un oasis puis un mirage. Danger. La rue est périlleuse car elle a ses attraits. Des joies simples, des plaisirs gratuits. Ces petits riens que la réhabilitation menace.

Le peu de vie qu’il reste

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure”. La cité du futur, c’est le cauchemar de Bernanos. Elle ne sécurise pas, ni n’assainit, elle aseptise et monétise. Toute trace de spontanéité doit être abolie par le Marché. Économie du divertissement, du service, du partage. Pour le moment, la butte résiste. Elle est encore le joujou du pauvre. Chaque objet prend le sens qu’on lui donne. Chaque obstacle devient un amusement qui s’ignore.

C’est les souvenirs

Un jet d’eau fuse dans la rue qui porte son nom. Un nom puis la chose. L’imagination est ici “la reine des facultés. Le fantôme du Belge fait rêver les petits caïds. Un point de deal prospère à l’ombre d’un sens interdit. La légende devance le réel. Elle s’écrit avant de se vivre. “L’avenir dans la rue, c’est le cimetière”. Une fatalité grecque pèse sur la cité phocéenne. Tout y est signe du destin. Du parking grillagé, on contemple la mer. Sur les toits, on admire les feux. Détonations. Illuminations. Un sourire ramène un enfant à l’école. Marseille, ville poétique.

Sur la butte, le futur semble contenu dans le passé. Reste à interpréter. Alors, chaque habitant a son oracle. Une grue, un arbre, une fissure, présagent de l’avenir. Tous évoquent un péril mais jamais vraiment le même. Paupérisation, désenclavement, violence. D’autres encore. On fuit le bruit, la tentation, le rigorisme. Pourtant Philippe Pujol a choisit un titre au singulier. “La fabrique du monstre” accouche d’“un péril sur la ville”. Un monstre, un péril ? Quels sont-ils ? Sans doute, l’auteur nous invite à sortir de soi pour trouver la cause de ce péril qui les contient tous, et à rentrer en soi pour débusquer ce monstre qui n’aurait pu exister sans nous.

Péril sur la ville de Philippe Pujol. Disponible sur arte.fr jusqu’au 13 juin 2022.

Olivier Durante