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Ondine : Entretien avec Christian Petzold

Qu’est-ce qui vous inspire dans le mythe d’Ondine ?

J’ai redécouvert le mythe d’Ondine en lisant des contes à mes enfants, qui voulaient voir La Petite sirène. J’ai insisté pour leur lire d’abord les contes d’Andersen. Et j’ai pleuré en les lisant ! Je ne savais plus si je pleurais parce que les contes étaient vraiment tristes, ou parce que ma propre enfance était si loin de moi. Mes enfants étaient fâchés de me voir pleurer, car normalement le récitant ne pleure pas. Ils ont eu raison de me le dire. Et puis j’ai commencé à réfléchir sur le mythe de la sirène. J’ai donc fait, entre autres, des recherches sur l’origine du mythe d’Ondine.

Le point de départ est un homme qui n’est pas aimé, qui souffre d’être mal aimé. Il se rend au bord d’un lac dans lequel vit la très, très belle Ondine. À son appel, elle sort de l’eau et lui dit : “Je serai à toi pour toujours. Mais tu ne peux pas me quitter. Si tu me quittes, je dois te tuer”. Évidemment, l’homme lui répond : “Mais tu es tellement belle, tu es tellement à ma disposition, pourquoi te quitterais-je ?” Bien sûr, un homme accompagné d’une si belle femme est plus sûr de lui, plus intéressant pour son entourage… et pour la femme qui, auparavant, avait refusé son amour. Elle s’intéresse donc enfin à lui, et lui, à nouveau, à elle. Puis il quitte Ondine et épouse son premier amour. Pendant la nuit de noces, Ondine apparaît dans leur chambre à coucher, dans une bulle d’eau. Elle y attire son amant infidèle et le noie. Son corps tombe à ses pieds et l’eau se répand partout. Quand les serviteurs accourent, Ondine leur explique : “Je l’ai pleuré à mort”.

J’ai compris à quel point cette histoire racontait des choses très complexes. Par exemple, comment l’artiste se crée une muse, comment un groupe de musique invente sa chanteuse, comment un peintre se cherche un modèle pour amie. Le conte contenait la vengeance de la muse qui, un jour, dit : “Maintenant, tu m’as quittée et je vais te tuer”. Cela voulait dire qu’Ondine doit retourner à l’eau et qu’elle y sera appelée par un autre homme.

Ensuite, j’ai lu la nouvelle d’Ingeborg Bachmann, Undine geht [L’Adieu de la sirène Ondine, recueil La Trentième année, 1961, NDLR]. Dans ce récit, Ondine prend la parole pour la première fois. Elle veut être le sujet, elle ne veut plus être un objet. C’est en 2004 que toutes ces pensées m’ont traversé… J’avais déjà écrit une première scène, qui est devenu la toute première du film. Quand j’ai tourné Transit [2018, NDLR] avec Franz [Rogowski] et Paula [Beer], j’avais l’impression d’avoir devant moi des acteurs qui ne récitaient pas un dialogue, mais qui plutôt le dansaient. C’était quelque chose qui ne m’était jamais arrivé auparavant. Quelques mois plus tard, j’ai revu Paula à Paris, à l’occasion d’une double rétrospective consacrée à Harun Farocki et moi-même dans la capitale. Elle avait un cours de plongée, et je trouvais ça très bizarre. En parlant, on s’est dit que faire de la plongée à Paris, c’était comme si la Tour Eiffel était transportée à Marseille ! Elle m’a raconté ce monde sous l’eau, ce monde aquatique. Et elle m’a dit que sous l’eau, on ne peut pas se parler ; on bouge et on respire autrement. Dès lors, j’ai réfléchi à une histoire d’amour qui montrerait un homme qui va sous l’eau, parce que là, il n’y a plus de mots, plus de langage, mais il y a le physique, une corporalité spécifique… et une sirène qui, en revanche, rêve de venir sur la terre justement pour apprendre le langage. On a une créature aquatique, qui vient sur la terre, qui parle et qui tient des conférences avec une éloquence incroyable d’un côté, et de l’autre un homme qui va sous l’eau pour ne plus parler avec des mots, pour faire l’expérience d’une corporalité et de mouvements particuliers. Cette histoire d’amour est une histoire qui se passe sur terre et sous l’eau. Ils dansent sur la terre et ils communiquent sous l’eau.

La profession d’historienne de l’urbanisme d’Ondine s’est-elle imposée naturellement à vous lors de l’écriture ?

La ville de Berlin, où je ne suis pas né mais où je vis depuis quarante ans maintenant, n’est pas une ville ancienne mais récente. Ce n’est pas comme Paris, Londres ou Vienne : Berlin a seulement 200 ans et n’a pas vraiment d’histoire propre. Mais Berlin vit du fait que les marchands, les matelots, y sont venus, et y ont apporté leurs histoires. Berlin s’est ensuite approprié ces histoires. Surtout, Berlin adore les histoires qui ont un rapport avec l’eau ! Berlin a créé sa propre mythologie d’Ondine, qui à l’origine vient de France. Cette Ondine vient justement d’un lac : or, Berlin n’a pas de lac ! Et Berlin ne sait même pas qui est Ondine. Berlin attend toujours une narratrice, un récit qui raconte qui est cette Ondine. J’ai pensé que cette créature mythologique allait nous raconter, à nous autres Berlinois, qui nous étions. Et peut-être que cela va nous permettre de tomber amoureux, non seulement d’Ondine, mais aussi de notre propre ville. À l’instant précis où Paula a fait ces conférences incroyablement longues, parmi tous ces figurants, parmi tous ceux qui participaient à la scène, naissait la compréhension du lieu dans lequel nous vivions. Les figurants disaient : “Ah, c’est mille fois mieux que l’école !(rires)

Berlin est clairement votre ville d’adoption. Pourquoi avoir choisi de parler spécifiquement de son remodelage ?

C’est aussi la ville dans laquelle, maintenant, je me sens chez moi. Le grand modèle réduit qui est exposé là où Ondine travaille est un modèle réduit de Berlin, qui ne comprend pas seulement son passé et son présent, mais aussi son avenir : on voit ce qui va être construit, et cet avenir est terrifiant. Il ne s’agit plus que de faire de l’argent avec Berlin. La beauté de la ville venait du fait qu’elle était pleine de blessures et de cicatrices. Le Mur était la plus grave. La première chose qu’on a faite a été de démolir ce mur complètement. Puis on a construit des immeubles de bureaux à sa place… Partout où l’on efface le passé et où l’on construit autre chose sur ses lieux, arrivent les créatures mythiques, les créatures des fables, qui disent : “On n’a plus de lieux d’existence”. C’était un peu l’idée du film…

C’est pour cette raison que vous avez essayé d’évoquer ce cadre urbain dans les conférences d’Ondine ? Notamment le forum Humboldt ?

La première mondiale du film était à la Berlinale. Les lieux de projection étaient justement situés à 800m du château de Berlin, qui était en pleine construction [Partiellement détruit en 1945, puis rasé en 1950, l’édifice fait aujourd’hui l’objet d’un projet de reconstruction partielle, NDLR]. Les spectateurs, en regardant le film, se sont vraiment rendus compte de ce qui se passait, ils ont compris ce qu’on était en train de faire : on construit, sous forme de château, un musée avec des millions d’euros de subventions. On crée une forme qui ne va pas du tout avec le monde d’aujourd’hui, et qui pour autant exprime une envie très contemporaine : celle de retrouver un roi, un château, le vieux désir des Allemands de renouer avec l’aristocratie, des choses qui en vérité n’ont jamais vraiment existé. Et on s’est demandé pourquoi existait cette forme archaïque pour abriter un musée avec une vocation totalement contemporaine. Cela va de pair avec un désir du retour des élites, de créer des universités d’élite – on rêve d’introduire en Allemagne une sorte de Sorbonne – et je pense qu’il y a une sorte de désir de retrouver un Führer : une personnalité autoritaire. Tout cela s’exprime dans cette construction, qui est absolument à l’opposé de ce qu’est l’Allemagne. L’Allemagne est un État complètement moderne et fédéral, l’antithèse de ce bâtiment. Et Ondine est arrivée : elle a expliqué aux Berlinois ce qui était en train de se passer.

Ce que vous décrivez de l’Allemagne est en opposition avec la centralisation française, où tout converge vers Paris…

Le plan secret, c’est que l’Allemagne devienne comme la France, qu’on centralise tout. Les Berlinois veulent réécrire Paris à Berlin. Ondine et son histoire d’amour avec Christoph signifient simplement : “Laissez tomber, laissez-nous tranquilles”.

La séquence où Ondine répète le texte d’une de ses conférences à Christoph se transforme en une scène de séduction…

C’était effectivement prévu comme une scène de séduction. Mais ce que Paula et Franz en ont fait a dépassé mes capacités d’imagination. Je n’en ai même pas parlé avec eux, parce que, quand quelque chose de si beau naît, on détruit l’innocence de cette création en en parlant. Il y a la figurine du scaphandrier sur la table, quelque chose tombe, du liquide s’écoule, des bris de verre à terre comme dans la scène de l’aquarium… Et tout d’un coup, pour moi – du moins c’est l’impression que j’avais pendant le tournage -, tous deux commencent à nager, comme s’ils étaient sous l’eau. C’est comme si elle nageait autour de lui en faisant sa conférence. Elle devient vraiment une sirène, elle l’attire sur le balcon en disant : “Viens”. La situation est très érotique. Lui, sait qu’elle est une sirène. Et il a tellement envie de se noyer ! On a répété la scène pendant trois heures, et à un moment donné, Paula et Franz ont pris leur autonomie. Et c’était un grand plaisir.

Vous retrouvez Paula et Franz après Transit. Avez-vous travaillé différemment avec eux sur Ondine ?

À la fin du tournage de Transit, je leur avais déjà raconté l’histoire d’Ondine, et Franz m’avait dit : “Dans Transit, je joue le rôle principal. Ondine serait le rôle principal pour Paula. Ne peux-tu pas changer Ondine en Ondino et faire un film pour moi ?(rires) Je crois que je retourne la situation de Transit dans Ondine. Dans Transit, nous avions une femme qui parcourait Marseille à la recherche de l’homme qui l’avait trompé. Dans Ondine, c’est l’homme qui parcourt la ville à la recherche de la femme qu’il a perdue.

C’est une bonne image, effectivement.

Ce qui est formidable, c’est que dans cet Hôtel de l’Abbaye où je fais mes entretiens depuis pas mal d’années, je comprends mes propres films pour la première fois ! (rires)

Comment avez-vous appréhendé le tournage des scènes aquatiques ?

Avec les acteurs, j’ai regardé beaucoup de films qui se passaient sous l’eau : L’Étrange créature du lac noir [Jack Arnold, 1954], 20. 000 lieues sous les mers [Richard Fleischer, 1954]… Mais j’ai aussi lu une bande dessinée, Le Goût du chlore de Bastien Vivès. J’ai ensuite demandé à une dessinatrice de faire un storyboard, que j’ai montré aux acteurs. Puis je les ai laissé seuls s’approprier les scènes.

Propos recueillis à Paris le 12 mars 2020

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Ondine de Christian Petzold, en salle le 23 septembre 2020.