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La cuisson des aubergines

Newsletter du 23 septembre

 

Chers lecteurs,

 

Ces soirs-là, vous ne vous sentez pas la fibre cinéphile, ni d’humeur à débattre. Vous voudriez vous faire le plus discret possible et ranger l’uniforme critique, ne parler que de la cuisson des aubergines, de la réédition du Giant Steps de John Coltrane et de vos vacances dans les Abruzzes, avérées ou rêvées – et voilà qu’on vous jette des films à la figure : “Qu’en avez-vous pensé ? N’avez-vous pas trouvé qu’il y avait des longueurs ? Dans la scène du wagon-lit, ce recadrage ne vous a-t-il pas posé un problème d’ordre moral, et dans celle du vol de nuit, ce raccord, un haut-le-cœur ? N’est-ce pas au contraire (ou à la fois) le film le plus émouvant de Machin-Truc, un apéritif pour le cœur et un digestif pour l’esprit ?…” Ce sont des choses qui arrivent, les cinéphiles quelquefois se fondent parmi les honnêtes gens. Mais dès lors comment décourager l’opportun ?…

Faites comme moi. Prenez un air pensif et portez au loin votre regard, puis dites ces mots d’un trait :

Et c’est bien pourquoi il me faut maintenant reconnaître que tous mes panégyriques en l’honneur du vrai, joints à ceux d’autres non moins zélés que moi, et toutes les insultes que je pus prodiguer à l’artificiel et à l’imbécile, n’ont guère réussi à entraver les extravagances, les inflammations cérébrales, les sottises fumantes que l’on prend pour des nouveautés…”*

Votre interlocuteur s’étonne – à votre tour, étonnez-vous :

Comment ? Vous n’avez jamais lu Carlo Gozzi ? Il a dit pourtant des choses très justes, très cruelles aussi, sur le théâtre de Goldoni…

Ici, marquez un temps d’arrêt, l’affaire d’une seconde tout au plus, puis reprenez :

Oh, mais, c’est vrai, j’oubliais – vous ne vous intéressez qu’au cinéma… De là découle, probablement, la fausseté de votre jugement… Vous ignorez semble-t-il que le cinéma s’inscrit dans une Histoire des récits et des représentations, et qu’il a pour ancêtres des légendes écrites sur du vent, des mains peinturlurées de pigments naturels posées à même la roche… que Vélasquez était cadreur à sa façon, et Jean de Rotrou scénariste…

S’il persiste, tenez-vous tranquille et ne faites plus un geste, ne dites plus un mot ; feignez d’être pénétré par quelque pensée profonde, une intuition fabuleuse qu’on ne saurait partager sans qu’en reste un peu au fond ou sur les bords. Faites comme avec l’enfant venu vous demander d’aller récupérer son ballon tombé dans les buissons – attendez qu’il se lasse ou s’endorme.

Regardez : le voilà qui s’éloigne. Vous êtes enfin tranquille, les aubergines seront bientôt cuites, il vous reste un peu de temps à vous pour penser au grand Michael Lonsdale qu’adolescent encore vous aviez découvert de passage – c’est le cas de le dire – dans le cinéma de Claude Sautet, qui depuis vous avait toujours beaucoup ému, chez Marguerite Duras, Jacques Rivette ou Jean Eustache, et auquel une fois de plus hélas les chaînes de télévision française – mais c’est ainsi qu’on les distingue du cinéma : par leur médiocrité systémique – rendront un hommage rare et mesquin.

 

Thomas Fouet

 
Photo : Giant Steps (John Coltrane)

 

 

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