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Je veux juste en finir de Charlie Kaufman

C’est la rentrée des classes ! Je ne vous cache pas qu’ici, je ne me préoccupe pas vraiment des fournitures scolaires et bien plus d’une autre rentrée : celle du cinéma. Même si le virus circule toujours, on retrouve un semblant de normalité en salles, comme vous avez pu le lire dans nos pages ces dernières semaines. En septembre, c’est également la rentrée des festivals – accentuée, cette année, par l’annulation de la majorité des événements estivaux, en France comme à l’international : Venise bat son plein avec respect des gestes barrières et distanciation physique, Deauville démarre aujourd’hui dans les mêmes conditions, Toronto la semaine prochaine, Saint-Sébastien à la fin du mois… Autant d’endroits qui auraient pu accueillir le film dont il va être question dans cette chronique de reprise : Je veux juste en finir, troisième opus de Charlie Kaufman.

Si, à 61 ans, Kaufman n’en est qu’à sa troisième réalisation, sa carrière de scénariste a débuté à la TV au tout début des années 1990. Et il doit sa renommée à un coup d’éclat : le script du génialement absurde Dans la peau de John Malkovich (Spike Jonze, 1999). Et ensuite ? Celui, tout aussi mémorable et plus déchirant, du chef-d’œuvre Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry, 2004). Depuis Kaufman s’est fait rare, est passé à la mise en scène avec l’interminable Synecdoche, New York (2008) et une incursion dans l’animation avec l’étrange Anomalisa (2015, coréalisé avec Duke Johnson). Étrange : un adjectif qui correspond bien à Je veux juste en finir, adaptation du premier roman de Iain Reid, Jugez plutôt… Une jeune femme accompagne son petit ami, qui va rendre visite à ses parents dans une ferme isolée. Une tempête de neige s’annonce, la route est longue, elle envisage sérieusement de rompre – cela ne fait que quelques semaines qu’ils sont ensemble – mais est curieuse de rencontrer sa famille et de voir d’où il vient. Dès lors, le temps devient un élément malléable pour le cinéaste, le récit se déroule en épisodes tous en huis clos, et le film évolue au gré des genres.

© Mary Cybulski / Netflix

Pour se prendre au jeu, il faut accepter de ne pas chercher à ranger Je veux juste en finir dans un genre particulier. La chronique sentimentale enneigée – tendance Eternal Sunshine… – qui ouvre le film cède vite la place à… autre chose : Kaufman fait tout pour que le spectateur soit perdu entre cauchemar et réalité, incapable de trouver ses marques et de se rassurer. La mise en scène absolument somptueuse de Kaufman l’aide à atteindre cet objectif, exploitant habilement l’absurdité vaine de certaines séquences ou le lent glissement vers l’angoisse de longs passages dialogués. Ses interprètes, la toujours juste Jessie Buckley et Jesse Plemons – qui s’impose, au fil des années, comme l’héritier des méthodes de jeu du regretté Philip Seymour Hoffman – sont à la hauteur des attentes, épaulés par deux autres acteurs fantastiques (Toni Collette et David Thewlis) que Kaufman – ou du moins son récit – met moins à profit.

Mais (car il y a un mais, et de taille), Kaufman veut tellement nous perdre – alors que lui dispose d’un GPS mental pour se guider dans les méandres de son récit – qu’il prend le parti de ne rien nous dévoiler. Quelques scènes un tant soit peu signifiantes, deux ou trois dialogues à clés pourraient suffire… Mais Kaufman ne laisse rien filtrer. En l’absence de guide, on s’évertue à les nombreuses pistes thématiques (Portrait d’une rédemption impossible ou d’une folle emprise ?) que le film lance, sans parvenir à les coordonner entre elles. Le comble pour un auteur dont on a souvent vanté la qualité virtuose de l’écriture, c’est certainement que sa mise en scène se révèle supérieure. Car formellement, Je veux juste en finir nous embarque dans un voyage hors du commun, emprunt de poésie autant que d’épouvante. Kaufman a fait le pari de s’éloigner d’un matériau d’origine qui jouait plus franchement la carte du thriller psychologique. Un pari qu’il échoue à tenir, atténuant l’attachement que l’on peut porter à ses personnages. Reste la plus grande réussite du film : celle de laisser le spectateur face à un mystère qui peut le séduire, le décevoir ou l’agacer… mais qui va le hanter encore quelque temps.

Je veux juste en finir, Charlie Kaufman. Disponible sur Netflix le 4 septembre 2020.