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Festival du Cinéma Italien d’Annecy 2020 : les états contemporains du cinéma transalpin

Huit films visibles en ligne pendant deux jours chacun : pour pallier au manque de public, le festival du Cinéma Italien d’Annecy (ACI) a décidé d’hybrider sa formule. Exclusivités salles pour les avant-premières et quelques présentations-débats, mais voie numérique pour le concours (les huit films en lice en question), mais aussi pour quelque rétrospective. Le résultat est très encourageant, d’un point de vue organisationnel comme artistique : le concours, très exigeant, a, malgré l’habituel hétérogénéité des agglomérations de films, conservé une belle tenue, dressant un panorama pas loin de l’exhaustif des états contemporains du cinéma transalpin, entre ancrage territorial et polarisations sociales.

Fait assez rare pour être signalé : avec cinq prix décernés mais deux films récompensés, les heureux vainqueurs L’Agnello de Mario Piredda et Puntasacra de Francesca Mazzoleni auront réussi à convaincre le public et la critique sans la moindre discussion possible. Cette emprise dictatoriale sur le tableau d’honneur, aux dépens de films certainement plus vendeurs (le primé à Venise Padrenostro par exemple) en dit long sur le beau degré d’exigence du concours de cette année.

L’Agnello, Prix du Meilleur film, Prix du Public et Prix Jeune, trouve toute sa beauté dans la peinture désolée et enfouie d’un territoire mortifère et régénérateur (en l’occurrence, une partie de la Sardaigne, un “polygone”, dévolu à des tests militaires de l’OTAN), où se débattent des corps fatigués et blessés, la région étant – histoire hideusement vraie – un lieu hautement toxique. Si le récit, lui aussi sec et désolé, laisse peu de place à l’originalité, fonctionnant par blocs naturalistes (un père veuf, aidé par sa fille adolescente, doit renouer contact avec son frère, vilain petit canard de la famille mais seul qui pourrait, par un don de moelle osseuse, le sauver d’un cancer en phase terminale), Piredda y insuffle un regard et un ancrage territorial qui déjouent tout cliché : loin des grands sentiments irradiants et indolores, mais au contraire tout contre les petits rituels intra-familiaux, ces micro-espaces de représentations où les cellules se divisent ou se rapprochent. Un jouet pour enfant, une tante qui radote, un mime ou une morsure : une infinité de détails qui redonnent du rouge aux joues de corps fragilisés par trop de distance. L’Agnello, dans sa balance harmonieuse entre les étoiles et les étables, ne surjoue pas le jeu du tragique, et nous permet surtout la découverte d’une actrice formidable, la jeune Nora Stassi, d’une désarmante originalité dans son rapport, toujours au bord du comique, du fatum et du deuil. Grande réussite de petite amplitude, ce premier long métrage laisse admiratif, et nous encourage à suivre le chemin cahoteux mais serti de diamants de Mario Piredda.

L’autre grand vainqueur des jeux du vote, c’est Puntasacra. Déjà primé aux Visions du Réel, il remporte en Haute-Savoie entre autres le prix de la meilleure réalisation. La “pointe sacrée” du titre, c’est L’Idroscalo d’Ostia, en grande – très grande banlieue de Rome. Dans cet outre-monde déjà quasi grignoté par les flots vivent encore 500 familles, au bord de l’expulsion. Là aussi, comme dans L’Agnello se niche une trame psycho-géographique qui irrigue tout le récit. Car le sacrement de cet anti-lieu est un acte de résistance, qui baptise et arrime au sol promis des corps rendus, par leur habitat, marginaux. Puntasacra ne fait pas que représenter une communauté, il cartographie un grand organisme, dessine les veines, les artères, et tous les organes qui assurent la bonne vicariance d’un corps pourtant voué à l’extrême-onction. Dans une belle et indolente maîtrise de la caméra (en témoignent les lancinants plans au drone du quartier, entre l’oiseau de mauvaise augure et le dieu reconnaissant), Francesca Mazzoleni capte dans le vide des places et la déréliction des habitants les lueurs d’espoir qui naissent lorsque l’on prend racine – pour le bien comme pour le mal – à un endroit. Journal d’une cité déçue mais pas résignée, pragmatique mais bornée, Puntasacra remet l’habitat populaire à sa juste place, en témoignant d’une impasse (comment aller plus loin, vivre mieux, si l’on habite là où le monde se termine?) aussi bien que d’une ouverture, large comme une avenue, vers une survivance des luttes. Car à travers une radio associative, un hommage à Pasolini (assassiné près d’ici) ou un rap élégiaque, Puntasacra illumine des lucioles aux allures de brasiers calmes et laisse à penser qu’une relève, ici ou ailleurs, sera toujours possible – de l’avantage d’avoir un corps terrestre qui peut aller jusqu’aux étoiles.

Mais, passées les louanges, places aux déceptions. À ce triste jeu, un documentaire et un film de fiction, tous deux très attendus, ont largement failli.

Auréolé d’un prix d’interprétation pour Pierfrancesco Favino à Venise, Padrenostro de Claudio Noce roulait des mécaniques au milieu d’une compétition nettement moins expérimentée. Las, ce récit, en partie autobiographique, d’un jeune garçon timide qui voit l’union familiale se rompre lorsque son père, haut fonctionnaire, réchappe d’un attentat rouge, ne décolle jamais, trop occupé à paraître classe pour vraiment s’intéresser à la brisure qu’implique une résurrection miraculeuse. Les années de plomb ne sont finalement qu’une patine sur les meubles, des cigarettes dans le salon ou des coupes de cheveux en choucroute, c’est-à-dire toute une série mimétique couleur sépia aussi romanesque qu’un livre d’histoire. La deuxième partie du film, décentrée de Rome et concentrée sur une maison en Calabre l’été, adopte elle les airs encore plus tristes d’une saga de l’été de luxe, entre secrets enfouis, récit d’apprentissage et péripéties nocturnes quand les parents sont couchés. Tapageur mais inoffensif, à l’image d’un Favino en pilote automatique dans le rôle du patriarche inébranlable qu’une légère bourrasque ébranle, Padrenostro est un produit de contre-façon, qui révèle toute sa vacuité une fois ses oripeaux chocs rangés aux placards.

Padrenostro – Copyright Emmanuela Scarpa

Mais la vraie baudruche de festival nous a été offerte par Faith. Pourtant élevé au grain (des dizaines de tour du monde de festival, un sujet choc et sectaire, un noir et blanc embedded), ce coq de combat est le parfait prototype du documentaire d’esbroufe. Valentina Pedicini pose sa caméra dans un monastère du Nord de l’Italie où des moines shaolin chrétiens (sic) tabassent des sacs de frappe avec des chansons de Mulan en tête (re-sic) en attendant l’Apocalypse, le tout dans un noir et blanc numérique du plus bel effet. Le problème principal du film ne tient pas tant à son sujet qu’à son mesquin modus filmendi : comme un interrupteur, chaque scène allume et éteint, l’un après l’autre, deux sentiments chez le spectateur – les seuls du métrage : la sidération et l’ironie. Des enfants se déforment le corps à la musculation : sidération. On veut virer un moine bagarreur parce qu’il séduit toutes les filles de la secte : ironie du monde réel qui s’engouffre par la grande porte du sexe. Tout le film ne fait que séquencer par des saynètes aléatoires cette binarité filmique, dans un maelström de bruits et de silences qui oublie qu’un film est surtout une expérience de fusion d’un corps regardant et d’un corps regardé. Tout occupé à sa pariade virile, et à une distance qui montrerait que personne, pas même le filmeur, n’est dupe du ridicule, Faith s’enlise et se glace dans un portfolio habile, mais une expérience documentaire désolante.

Retour à une (vraie) foi dans le cinéma avec Simple Women, très bonne surprise du festival. Une jeune réalisatrice (incarnée par Jasmine Trinca, et alter ego de la réalisatrice Chiara Malta) développe une fascination pour Elina Löwensohn, en particulier son rôle d’épileptique dans Simple Men d’Hal Hartley. Un jour à Rome, elle la croise, enfin, son Elina, et lui écrit un rôle sur mesure, à tourner dans son pays à elle, à Elina son idole : la Roumanie. D’une ébouriffante mignonnerie (de celle qui laisse un léger sourire sur le visage) pendant toute sa première partie, Simple Women gagne en épaisseur de manière exponentielle, sans jamais se départir d’une élégante indolence un peu bohème. Löwensohn, dans son propre rôle, évolue en majesté, tandis que Trinca tricote un personnage lunaire qui apprend que ses idoles les plus libérées ne font jamais que porter le masque et chausser les cothurnes juste un peu plus longtemps que la moyenne. Beau film plus désillusionné qu’il n’y paraît, il se permet même une échappée dans l’onirisme dans une dernière séquence évidemment fellinienne particulièrement réussie dans son renversement d’optique : du crépuscule des idoles à l’aube d’une affirmation de soi – il suffit de s’ajouter sur la scène.

Simple Women – Copyright Duccio Burberi

De s’affirmer, de sortir d’une ombre tutélaire, il en est aussi question – en filigrane – dans le film de Pietro Castellitto, fils de Sergio (acteur à succès chez Bellocchio, réalisateur également – sans succès…), I Predatori. Réalisé à seulement 27 ans, écrit à 20, le film met en scène deux familles italiennes “typiques”, l’une bourgeoise, l’autre prolétaire, la première décadente et dégénérée, la seconde fasciste et grossière. Les appâts sont gros : comédie de mœurs, récits en chorale pour arriver au même point – l’enfer, c’est les autres et moi inclus – et pourtant I Predatori séduit par un goût suicidaire pour le mauvais goût, la subversion et l’antipathie. Le manque d’empathie flagrant du réalisateur pour ses personnages pourrait paraître une forfanterie facile pour tout sacrifier à la thèse ; et pourtant, ce cynisme disgracieux, ce nihilisme maladroit a quelque chose d’adolescent, d’essentiel, de révolté, qui séduit et divertit. Véritable film de jeune jusque dans ses plus basses afféteries (une scène de ping-pong fasciste hideuse), I Predatori manque de politesse et de tenue, et a les dents qui brillent plus que le cerveau. Pourtant, ce film dégingandé utilise son égotisme comme une arme, son ironie comme un poignard, et surtout sait viser juste où il faut pour faire mal sans se faire prendre. “C’est un film anti-bourgeois, mais pas anti-fasciste”, a déclaré Pietro Castellitto au moment de présenter son film à Venise, manière de dire que l’on ne peut agresser que ceux que l’on peut embrasser, sous peine de faire du racisme intellectuel. Entre burlesque agressif et mauvais goût “à l’américaine”, I Predatori se place entre le bon et le mauvais, entre le Nanni Moretti des débuts et les navets de Paolo Sorrentino : le mélange est monstrueux, un peu difforme. Il n’en est pas moins furieusement italien.

Analepse jusqu’au premier jour du festival pour Palazzo di Giustizia (Chiara Bellosi). Dans un palais de justice anonyme, un pompiste est jugé pour avoir tué de sang-froid (ou en légitime défense ?) un braqueur. Dans les couloirs, des vies se nouent tandis qu’au dedans, le dénouement approche… Si l’on comprend parfaitement ce que ce film délicat souhaite nous montrer (la justice tombe surtout sur ceux qui restent, les spectateurs impuissants), ceux qui vivent pendant qu’ailleurs on débat, l’ennui guette beaucoup trop tôt, la faute incombant à une photographie beaucoup trop terne et éteinte, mais surtout à un manque patent de rythme. Ne s’accélérant que lors d’une scène de danse ridicule, Palazzo di Giustizia déroule bien trop linéairement son programme, et ne compte que sur des acteurs heureusement investis pour insuffler un peu de vie dans ces couloirs pétrifiés.

Rosa Pietra Stella, dernier film présenté au concours, souffre d’ailleurs malheureusement de cette arythmie caractéristique des œuvres qui, contentes d’être là, ne voudraient pas non plus se permettre de déranger, refusant qu’on les caresse au risque de les briser. Carmela est une mère célibataire napolitaine qui peine à joindre les deux bouts, et qui vogue de petits boulots en gros arrangements (sa principale manne pécuniaire : aider, en contrepartie monétaire, les immigrants à avoir des permis de travail). Mais sa fille veut étudier, sortir de la misère, et les services sociaux rôdent autour de Carmè et sa progéniture… Porté par Ivana Lotito (qui joue dans la série Gomorra), “Rose Pierre Étoile” intrigue par son caractère rêche, brut – le réalisateur, Marcello Sannino, vient du documentaire, mais déçoit pour les mêmes raisons. Si tout ce que l’on voit à l’écran respire le vrai dès lors qu’il s’agit de tractations administratives, toute pâte romanesque, toute envolée lyrique finit écrasée par la sacro-sainte volonté de “faire vrai”. Pis, lorsque vient se rajouter à l’affaire Tarek (Fabrizio Rongione) immigré algérien qui va entrer dans la vie de Carmè. Sannino ne sachant pas quoi faire de cet encombrant pseudo-paternel, il choisit de n’en rien faire, le reléguant en adjuvant non pas de Carmè, mais de la vie napolitaine. Sans antipathie ni sympathie, Rosa Pietra Stella nous en apprend certes beaucoup sur la vie des humbles près de la Porta Capuana, mais montre vite ses faiblesses dès lors qu’achoppe le réel, dès que la rue publique laisse place au foyer, cet espace où tout, même le corps, est à ré-inventer, et ne se trouve plus dans l’œil objectif de la caméra du réel. Dans une sélection qui aura fait la part belle à l’espace et aux corps qui la peuplent, Rosa Pietra Stella commet le pêché véniel de ne franchir le seuil de l’intime que pour l’édifier, le figer, le rendre statique, froid : pourtant, de Sardaigne à la pointe d’Ostie, des familles fascistes ou intellos de Rome à Elina de Bucarest, le salut est toujours venu du retour contre soi, nécessaire pour ouvrir la fenêtre – et dessiner une ligne droite, vers l’horizon, qui garantirait une concorde avec le monde.