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Adolescentes de Sébastien Lifshitz

Chef-d’œuvre au long cours, Adolescentes capture la lente fanaison de l’adolescence de deux amies, Emma et Anaïs, dont la complicité, sublimement labile, n’a vocation qu’à être une parenthèse de clarté vers le monde adulte et sa matité monstrueuse.

Avec : Emma et Anaïs.

Commentaire

Amis lecteurs, amies lectrices, laissez ici toute espérance : Adolescentes est une plongée. Adolescentes est une violence (mais existe-t-il une métamorphose qui puisse se faire sans cicatrices, un état transitionnel sans vestiges, une guerre sans ruines ?), Adolescentes est un vertige, une gêne diffuse, une blague, une douleur, un amour. Adolescentes est un pays car l’adolescence est un monde, pour autant qu’il soit possible de circonscrire l’invisible : où est l’adolescence quand on veut la faire témoigner, quand elle se dérobe en ne laissant, soyons honnêtes, qu’un âcre goût rétrospectif dans la bouche ? Adolescentes prend le pari, réussi, d’embrasser dans le même élan l’adolescence-témoignage, avec ce qu’elle implique de butée, de bouillante, l’adolescence en tant qu’expérience du soi et de l’autre, et l’adolescence pratique, élève, apprenti, machine déréglée que l’on oblige à d’ogresques orgies de savoir, gavage qui fait de l’ado – du moins le pense-t-il – un “monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets” (Sartre). Emma, famille bourgeoise, père absent, mère autoritaire – question d’échelle de conflit, où la castratrice-montagne accouche d’une mère-souris -, s’ennuie, bovaryse en vacances, bachote à l’école ; contre elle, tout contre elle, Anaïs, famille prolétaire, peu instruite, en surpoids, à l’intelligence perçante mais au cerveau sans cesse encombré de nécessités matérielles – l’adolescence dans une famille difficile revenant à faire une croix sur cet art bourgeois, garant de réussite même si lent poison vers la maladie de l’oisiveté, qui s’appelle le temps libre. Anaïs et Emma sont pourtant amies, car leur état de jeunesse est une parenthèse de concorde ; elles ne suivent pas le même fil de vie mais ne s’en rendent pas compte, trop occupées à compter leurs points communs : des parents écrasants, le doute de la première fois, les garçons, tout ces points aveugles éducationnels qui les font se soustraire momentanément à leur milieu. Lifshitz ne relativise pourtant pas : le déterminisme existe, saupoudrant aigrement chaque conversation futile (car elles le savent, leurs futures mues seront parallèles), ou couvant, chacun à sa manière, dans l’espace politique (ennui du débat démocratique sacerdotal chez Emma, haine des élites chez une Anaïs pourtant bouleversante d’humanité aux lendemains de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo mais, en 2017, farouchement “pro-Marine” – manière de dire que l’adolescence a, elle aussi, horreur du vide). Adolescentes, dans son propos foisonnant, ne nous invite donc pas à un regard analeptique de procuration (qu’ai-je fait de mon adolescence au regard de la leur ?), mais nous encourage à nous recueillir sur ces connexions souterraines, ces tumulus ennuyeux ou exaltés où, bien vivante, repose une de nos deux vies, la vraie, celle que l’on aura rêvée ; la fausse, celle qui nous frappe au visage à la sortie de la salle de cinéma, celle où l’on finit dans la vie active jusqu’au cercueil, une valise à la main, ne vous inquiétez pas : elles la connaîtront ou la connaissent déjà – l’adolescence se reconnaît au fracas qu’elle fait en se retirant.

Images : Antoine Parouty et Paul Guilhaume Montage : Tina Baz Musique : Tindersticks Son : Yolande Decarsin et Clément Laforce Production : AGAT Films & Cie Coproduction : ARTE France Cinéma et les Productions Chaocorp Productrice : Muriel Meynard Distributeur : Ad Vitam.

107 minutes. Autriche – France, 2019 Sortie France : 19 août 2020