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Tenet Tenet (Tenet)

Newsletter du 26 août

 

Chers lecteurs,

 

 

… puis, le double hebdo d’août ayant été bouclé, les bureaux étant calmes et l’activité moindre, et un certain silence s’étant fait dans la ville – ce silence relatif des étés parisiens –, j’avais toute latitude pour écrire ma prochaine newsletter…

Or, une fois de plus, rien ne venait.

Étaient-ce les effets conjugués de la chaleur et du manque de concentration, ou le contrecoup des premiers mois de l’année ? La crainte (ou la conscience) de la (répétition dans la) médiocrité ? (Je suis tenu de faire attention : parfois mes mots dépassent ma pensée, parfois ils se substituent à elle).

Peu importe, en définitive : j’avais disposé de treize jours et douze avaient passé déjà. De quoi allais-je pouvoir parler dans cette newsletter de rentrée ?

 

 

Paris, le 26 août 2020

 

J’ai vu en salle quelques beaux films, mais des confrères d’ores et déjà en ont dit le bien qu’il fallait ; j’en ai vu d’autres qui m’ont paru relever plutôt d’une alchimie douteuse, nourrir le projet de changer le cinéma en quelque chose d’un peu moins noble, une sorte de plomb pour l’écran – dire qu’ils existent serait déjà beaucoup dire.

Je m’abstiens donc de parler des uns comme des autres et me contente de relever que les premiers furent plus nombreux que les seconds – ce n’est pas rien, mais ça ne fait pas une newsletter de rentrée.

 

J’avais pensé aussi dire un mot à propos de la Ligue des Champions de football, ses matches magnifiques disputés dans des stades vides, mais où l’on aura diffusé – comme ç’avait déjà été le cas ces derniers mois dans les championnats anglais ou espagnols – des enregistrements sonores de supporters.

No hay banda, there is no band, il n’est pas de orchestra… déclamait un comédien sur la scène du Silencio dans le Mulholland Drive de Lynch : This is all a tape recording… No hay banda, and yet we hear a band…” (“Tout cela n’est qu’un enregistrement… Il n’y a pas de groupe, pourtant nous entendons un groupe…”)

Ici, le spectacle existe, il est réel, mais il n’y a plus de public – ou, plus précisément, il y a des centaines de millions de spectateurs, chacun derrière son écran de télévision, d’ordinateur ou de smartphone, mais les tribunes ostensiblement restent vides, l’Histoire retiendra la mise en scène d’une absence : “No hay público, there is no audience…” Un spectacle en playback – mais donné pour un public présent, en chair et en os – est-il un simulacre ? Vaut-il moins qu’un spectacle réel, mais dont les spectateurs sont absents, ou ailleurs ? (À l’occasion de la finale, 5.000 supporters parisiens avaient été autorisés à se rassembler dans un stade, mais ce stade n’était pas celui où se disputait la rencontre. Ils étaient venus voir, sur l’écran géant du Parc des Princes, une rencontre qui se jouait à l’Estádio da Luz de Lisbonne. Le Parc des Princes en était pour eux une réplique, une translation, le lieu symbolique où venir goûter collectivement sa joie ou sa tristesse : quelque chose comme une salle de cinéma – on y revient.) Mais de tout cela je n’ai rien de plus à dire – et ça ne fait pas une newsletter de rentrée.

 

J’avais imaginé également raconter une petite anecdote de vacances à propos de Holy Motors, le merveilleux film de Leos Carax. Ça aurait commencé comme ça :

D’abord réfugié dans un pays frontalier, j’ai accepté d’être rapatrié en France, mais en lieu sûr et sous bonne garde. L’une des amies avec qui j’étais en vacances (elle préfère garder l’anonymat : nous l’appellerons Alice) avait apporté son vidéo-projecteur…

Autour de cette anecdote et d’une page d’Histoire des Fiches – le film a fait en 2013 la couverture de L’Annuel du cinéma –, j’aurais trouvé à bricoler une petite chose qui nous aurait tous concernés. Ce sera pour une prochaine fois : ça ne faisait pas très “newsletter de rentrée”.

 

En vérité, le sujet de cette newsletter allait s’imposer de lui-même : aujourd’hui sort en salle Tenet, le film de Christopher Nolan, attendu/annoncé/espéré par certains comme l’événement à même de “reconvertir” les spectateurs à la salle, le “blockbuster d’auteur” qui saura les remettre sur son droit chemin.

Car cet été la fréquentation des salles est restée historiquement basse, et l’hypothèse du “mauvais moment à passer” a fait long feu : le cinéma fait sans doute face à une crise d’ordre structurel. Des spectateurs redoutent de retourner en salle (qu’ils se rassurent : le port du masque bientôt y sera obligatoire, l’annonce vient d’en être faite) ; d’autres en ont plus simplement perdu le goût ou l’habitude, et en ce sens les événements n’ont peut-être fait qu’accélérer une tendance déjà à l’œuvre. “On était dans une période de mutations, avançait ainsi il y a peu Bertrand Bonello à l’antenne de France Inter, mais la pandémie a fait que ce qui devait se passer en quatre ou cinq ans se passe en deux ou trois mois. ”

Le gros des spectateurs a-t-il déjà “migré”, ne serait-ce qu’en pensée, vers le streaming et la VOD ? La salle de cinéma est-elle vouée à devenir le lieu d’un culte marginal, un rendez-vous d’esthètes sortant seuls et à la nuit tombée ? Sera-t-il possible bientôt de réintroduire les cinéphiles dans leur milieu naturel, comme on le fit ici et là du loup et de l’aigle royal ?

On prend les paris, on se perd en conjectures ; on essaie de se projeter dans dix ans, six mois, trois semaines – comment savoir ? On compulse les tableurs Excel, on procède à des calculs savants jusque tard dans la nuit ; on polit la boule de cristal, on lit dans le marc de café… Le jour se lève et l’on n’est guère plus avancé.

Un site d’actualité culturelles a récemment posé la question en ces termes sur sa page Facebook : “Est-ce que les plateformes de streaming vont tuer les salles de cinéma ?” (la réponse est non évidemment, mais ça ne coûte rien de demander). “Le cinéma est bien trop burlesque pour mourir” a évalué un internaute ; “l’écriture inclusive ne devrait pas exister, et pourtant”, a estimé un autre – je vous livre ces commentaires comme je les ai recueillis : régulièrement je n’ai pas la moindre idée de ce que les gens cherchent à dire sur les réseaux sociaux.

Dans ce contexte singulier, Tenet obtiendra-il gain de cause – celle de la salle, à laquelle on sait Christopher Nolan sensible ? Les communicants de la Warner ont d’ailleurs insisté sur ce point (“Une expérience à vivre exclusivement au cinéma”, peut-on lire sur certains bandeaux publicitaires), prenant ainsi le contre-pied de la stratégie de Disney avec Mulan (“Vous n’avez pas besoin de sortir de chez vous, on a glissé le film sous la porte avec la pizza quatre fromages”) qui, en France entre autres, ne verra pas les salles (ndlr : nous reviendrons sur le sujet dans l’édito de notre mensuel de septembre).

Mais n’est-ce pas en définitive faire peser une charge trop lourde sur un seul film, alors même qu’il y en a tant d’autres à voir en salles ? Est-ce un film qu’il faudra prescrire matin et soir pour la santé de l’industrie ? Qu’attend-on au juste de Tenet ? Qu’il marche sur l’eau ? Qu’il la change en vin ? Une pincée de Tenet remplace-t-elle avantageusement la coriandre dans la salade ? Tenet est-il le mot de passe pour les soirées auxquelles jusqu’alors nous n’étions pas invités ? Tenet indique-t-il le Nord ? Tenet est-il sa propre source de lumière ? Tenet… Tenet… n’est-ce pas le prénom que parfois disait votre ex dans son sommeil ?

J’ai écrit Tenet trop de fois, la tête me tourne, au loin dans la cour le gond rouillé d’une fenêtre couine – “teneeeet”… “tenet, tenet”, font les pas du voisin qui descend l’escalier… “tenet ! tenet !” piaillent les oisillons dans leur nid…

Toutes ces questions, nous les prenons très au sérieux et y reviendrons prochainement – mais la vérité, c’est qu’aux Fiches nous n’avons jamais cessé de croire au retour des spectateurs (ni en la spécificité du “dispositif cinéma”).

Si pour cela – en guise de prologue à la reconquête des salles – il faut que, tous, nous allions voir Tenet matin, midi et soir, alors, allons : go, Tenet, go. D’autant plus que, devinez quoi ? Le film est beau. Mais n’oublions pas qu’il y en a d’autres à voir…

 

Et si, cette fois, c’était vraiment la rentrée du cinéma ? 

 

Thomas Fouet

 
Photo : Tenet Copyright 2020 Warner Bros. Entertainment, Inc. All Rights Reserved. / Melinda Sue Gordon

 

 

Newsletter du 5 août 2020
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