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24 heures, 3 potes, une vache

Prétérition : “figure de rhétorique consistant à déclarer que l’on ne parle pas d’une chose alors qu’on le fait”. Ainsi ne comptez pas sur moi pour dire que La Haine est plus que jamais d’actualité, que la situation qu’il dépeint n’a fait que s’aggraver en 25 ans, et que Les Misérables de Ladj Ly n’est au fond qu’une note de bas de page de l’œuvre maîtresse de Kassovitz. Non, nous ne dirons rien de tout cela. D’abord, parce que vous le savez déjà, ensuite parce que serait occulter la première raison de (re)découvrir ce brûlot qui fut à l’époque une véritable déflagration dans le paysage cinématographique français.

Cette première raison, la voici : La Haine est un modèle de mise en scène. D’une maîtrise proprement hallucinante, la réalisation de notre Kasso national n’a non seulement pas pris une ride, mais elle est comme plus évidente, plus percutante que jamais avec ces 25 années de recul. L’utilisation de la profondeur de champ, les mises en parallèles – souvent ironiques – entre premier et second plan, le courage de laisser durer les scènes tant qu’il le faut, l’usage subtil et parfaitement dosé du steadicam pour faire exister un lieu, les plans-séquences immersifs et jamais tape-à-l’œil… Non, vraiment, il n’y a rien à jeter dans ce travail d’orfèvre. L’auteur filme l’ennui, l’oisiveté, le béton, les ruelles, les seringues usagées, les merguez parties sur les toits, sans jamais faire de misérabilisme ou de didactisme mal placé. Il sait présenter ses personnages en quelques minutes, leur donner vie et épaisseur sans jamais tomber dans les sempiternels dialogues d’exposition qui viennent si souvent gâcher tant de débuts de films.

Et encore, en disant tout cela on n’a rien dit. Parce que La Haine c’est encore autre chose. C’est une comédie, c’est un drame, c’est un film politique, c’est After Hours, c’est un film sur l’amitié, c’est un film à suspense, c’est un film qui fait peur. La première chose qui me vienne à l’esprit en repensant au film, c’est sa fantaisie. “Eh Saïd, Saïd, Saïd, téma la vache !” ; “P’tite ligne de coke ? Non ? P’tite ligne de coke ?” ; Hubert : “Eh, on n’est pas à Thoiry ici !” Vinz : “C’est quoi Thoiry ?” ; le vieil homme : “Ah, qu’est-ce que ça fait du bien de chier !”… Autant de moments étranges, décalés, improbables et en définitive criants de vérité. On croit à tout, du trio principal au plus petit rôle qui ne fait que passer. Les dialogues, improvisés ou non, font mouche à tous les coups. Il y a dans La Haine une truculence, une verdeur langagière irrésistible on ne peut plus françaises, et qui inscrivent le long métrage dans une tradition, soyons fou, allant de Carné à Audiard.

Mathieu Kassovitz, cinéaste ô combien éclectique, a par la suite retrouvé quelque chose de cette grâce originelle dans certaines séquences mémorables d’Assassin(s) ou encore de L’Ordre et la morale, film majeur injustement boudé par le public à sa sortie. En somme, La Haine est un film à revoir, à montrer à ses enfants, à décortiquer plan par plan, à savourer comme une sucrerie, et comme ce que le cinoche français contemporain peut faire de mieux.