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Voilà l’été (Francis Ponge)

Newsletter du 1er juillet

 

Chers lecteurs,

 

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De : Thomas Fouet

Mardi 30/06/2020 14:19 

À : Rédaction des Fiches

 

Chère rédaction,

J’ai bien reçu ton mail relatif au Mensuel de juillet… J’aurais vraiment beaucoup aimé signer la critique de ce film dont tu m’as passée la commande, d’autant plus que, comme tu le sais, je l’ai trouvé très estimable. Pour autant, je me vois tenu de décliner l’invitation… Le problème, c’est que je ne crois pas être en état d’écrire sur les films, pas encore : le confinement a tapé plus dur que prévu et j’ai besoin d’un peu de temps pour m’en remettre. Peut-être faudrait-il que, d’abord, je m’exerce sur de petites choses. Des choses qui me seraient familières, et dont je pourrais dire en peu de mots le poids, la forme, la couleur (et à la rigueur la prise au vent, les reflets à la lumière du jour…, mais ce seraient déjà beaucoup d’interactions, et pour ainsi dire autant d’occasions de manquer sa cible).

Quelquefois je rentre chez moi et je me dis : “Il y a trop de lampes à éteindre” ; le lendemain tout est éteint et j’ai la flemme de chercher les interrupteurs – aurais-je l’énergie nécessaire pour trouver quoi dire sur un film ? Tout du moins quelque chose dont je n’aurais pas honte d’ici huit à dix jours, le temps qu’en moyenne il me faut pour prendre conscience des dégâts occasionnés à la pensée, au sens commun (au cinéma), par mes critiques, ou, au contraire, et c’est peut-être là le pire, constater qu’elles n’auront pas fait de différence ? Rien n’est moins sûr. 

Tout à l’heure je relisais Ponge (ainsi formulée la chose pourra sonner “cuistre”, mille excuses) : “La richesse de propositions contenues dans le moindre objet est si grande, que je ne conçois pas encore la possibilité de rendre compte d’aucune autre chose que des plus simples : une pierre, une herbe, le feu, un morceau de bois, un morceau de viande.

Souvent, n’écrit-on pas sur les films parce que, bons ou mauvais, ce sont de grandes brocantes de motifs, de coûteuses exhibitions de signes, et qu’il suffit de se baisser pour les ramasser et faire sa petite tambouille ? Parce qu’en revanche on ne saurait rien dire d’une pierre (ou bien d’un feu), que les mots pourraient nous manquer pour décrire des formes d’une telle simplicité ? Parce qu’il y a dans les films une foule d’objets, de décors et de personnages, et qu’il sera toujours possible d’en tirer 1800 signes au seul titre de l’inventaire ou du compte rendu d’une action anecdotique où l’on aura prétendu déchiffrer un code, identifier le cœur d’une œuvre… en se trompant, le plus souvent ?

Je crois aussi que je suis un peu détraqué : ces derniers temps j’aime tous les films et c’est suspect au plus haut point. Il me reste à régler la mire –  c’est l’affaire de quelques semaines probablement. Depuis que les salles ont rouvert j’ai vu pour Les Fiches quatre films, et tous m’ont paru plus beaux les uns que les autres – le Puiu, le Hue, le Hong Sang-soo, l’Apatow… La statistique est affolante, j’ai l’impression d’être un joueur de tennis français qui aurait atteint les quarts à Roland-Garros : on connaît la suite de l’histoire, ça va finir en trois sets secs contre un Espagnol ou un Suisse. Défaite assurée en demies.

Ponge, encore : “Dès lors, comment pourrais-je décrire une scène, faire la critique d’un spectacle ou d’une œuvre d’art ? Je n’ai là-dessus aucune opinion, n’en pouvant même conquérir la moindre impression un peu juste, ou complète.

À la rigueur, je pourrais parler de football. Depuis la reprise, as-tu regardé un match ? T’arrive-t-il de suivre le championnat anglais ? On diffuse, dans les tribunes vides de Premier League, à Liverpool, Norwich City ou Manchester (car les rencontres pour l’heure se tiennent à huis clos, protocole sanitaire oblige), des enregistrements sonores de supporters : un bruit de fond, sans lien direct avec l’action. Lorsqu’un but est marqué, on ajoute quelques volumes de joie générique (je suppose qu’en régie un technicien appuie sur la touche d’une console), et c’est tout pour l’ambiance. Entre le jeu (réel) et son public (factice), s’exprime ici, je crois, toute l’ambiguïté du moment que nous vivons, ce déconfinement nécessairement incomplet qui ne va pas sans un certain restant d’angoisse.

Ou bien, si tu me demandais d’écrire un texte sur un fruit ou, mettons, une branche (mais, petite, sans trop de feuilles), sur laquelle il y aurait un fruit, je pourrais peut-être t’aider. Ou alors, mieux : une nature morte. Un petit lot d’objets rassemblés dans une coupe, ou posés sur une table, et dont on serait certains qu’ils ne se déroberont pas à nos regards.

Toujours est-il qu’il est sans doute trop tôt pour moi pour envisager de réécrire sur les films. J’espère que tu me comprendras, et ne doute pas que tu trouveras quelqu’un de plus approprié pour se charger de cette critique. Pour toute tâche de relecture, correction ou mise en page, je me tiens en revanche – c’est la moindre des choses – à ta disposition.

Bien à toi, 

Thomas

 

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De : Rédaction des Fiches

Mardi 30/06/2020 17:58 

À : Thomas Fouet 

Cher Thomas,

J’ai bien reçu ton message, et je t’avoue qu’il m’a un peu déconcerté… J’ai cru, dans un premier temps, que tu te moquais de moi. Tu m’y dis ne pas vouloir écrire sur le film – pardon : ne pas t’en sentir capable – et par conséquent décliner ma dernière commande…

Or, TU AS DÉJÀ ÉCRIT sur ce film : tu m’as envoyé ta critique hier et elle est relue, maquettée, et prête à être publiée. (Je l’ai trouvée plutôt honnête au demeurant. Pas fulgurante, mais pas honteuse.) Tu ne t’en souviens vraiment pas ? J’en déduis que tu manques de sommeil, et de toute évidence que tu as grand besoin de vacances. Ou bien qu’il y a chez toi deux critiques distincts qui cohabitent, un qui fait la fermeture des bars et l’autre l’ouverture des bureaux, un qui chouine et l’autre qui travaille (c’est par chance à ce dernier que nous versons un salaire).

Par ailleurs, tu as raison, c’est toujours une bonne idée de relire Ponge, ces citations sont excellentes, mais à moins d’en tirer l’imprimé d’un t-shirt (en petits caractères, car elles sont un peu longues), je ne vois pas très bien ce qu’elles viennent faire ici.

En revanche, on est mardi, il est bientôt 18h et je n’ai toujours pas reçu le texte de ta newsletter… à la rédaction nous sommes, comment dire, un peu inquiets, nos lecteurs étant censés la recevoir demain matin… Rassure-nous, tu as bien commencé à l’écrire ?

Si ce n’est pas le cas, permets-moi de te faire une suggestion… Tu dis que tu as vu et aimé quatre films : c’est que les quatre films étaient beaux, ne cherche pas plus loin. As-tu envisagé cette éventualité ? Pourquoi est-ce que, dans ta newsletter de demain, tu ne partagerais pas simplement ton enthousiasme avec les lecteurs, et le fait que juillet sera un grand mois de cinéma ? (Oui, “simplement” : je sais, je t’en demande beaucoup.)

Ce serait aussi une chouette façon de célébrer l’entrée dans l’été… à plus forte raison après les tristes mois que nous avons connus. Mais bon, tu fais comme tu le sens. Mais alors, VITE, si c’est possible ?

Bien à toi, 

La rédaction

 

Thomas Fouet

 
Photo : The King of Staten Island – Copyright 2020 Universal Studios

 

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