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Malmkrog de Cristi Puiu

Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde”. Cette citation de Wittgenstein sied à l’ambiance de Malmkrog : derrière chaque mot de ce film-fleuve, se cache une mythologie patiemment violentée. Un grand film, par sa raideur et sa liberté.  

Avec : Agathe Bosch (Madeleine), Frédéric Schulz-Richard (Nikolai), Diana Sakalauskaité (Ingrida), Ugo Broussot (Édouard), Marina Palii (Olga), István Téglás (István), Sorin Dobrin, Simona Ghita, Judith State.

Un manoir dans l’Est de l’Europe, à la fin du XIXème siècle. Il neige. Le propriétaire, Nikolai, aristocrate philosophe, accueille Madeleine, Édouard, politicien franco-russe, Olga, qui étudie les écritures, et Ingrida. Celle-ci prend la parole : elle déplore le manque de religiosité dans les rangs de l’armée russe. Édouard, lui, milite pour une vision athée de la guerre. Olga s’interroge sur la possibilité de faire le bien en guerre. La joute verbale se termine, après la lecture par Ingrida d’une lettre terrible et une leçon théologique de Nikolai, par le malaise d’Olga. C’est l’heure du déjeuner. La controverse porte cette fois sur la politesse. À l’heure du thé, Édouard et Madeleine parlent du sentiment d’appartenance européen. Madeleine s’interroge sur l’existence réelle de l’Europe. Édouard s’embourbe dans des démonstrations racialistes. 

SUITE… Alors qu’il est acculé dans le débat, des bruits de désordre se font entendre. Plus fâcheux, les majordomes ne viennent pas quand on les sonne. L’assemblée se lève : tous sont tués par les assaillants du manoir. Pourtant, peu après, les discussions reprennent, avec les mêmes rhéteurs, à l’heure du dîner. On parle de l’Antéchrist, du mal que l’on fait en priant benoîtement Dieu sans agir. Nikolai humilie Olga, qui a cité de manière erronée un passage des Évangiles. La situation se tend, mais à l’heure de se coucher, Édouard parle du temps qui se gâte. Tout le monde admet que l’air est empli d’une poussière mortifère depuis quelque temps, exceptée Olga.  

Commentaire

Le mot consacré est “expérience-limite”. Plus de trois heures de discussions théologiques, morales ou eschatologiques entre aristocrates du XIXème aux langues de glace. Le nouveau film de Cristi Puiu est en quelque sorte une mise au carré d’un système délesté de toute contingence (puisque au château, on ne manque de rien qui ne serait pas spirituel), tendu tout entier vers le souci suprême de la parole prophétique. Car de prophéties il est question ici : chaque long monologue finit, dans des torsions convulsionnaires, par dévoiler ses atours ultra modernes. Ce lieu commun du passé qui éclaire le présent n’alourdit pas le récit ; au contraire il le délie et permet à l’œil et à la main de se substituer à l’oreille. Malmkrog entre en effet dans la catégorie assez rare des films dont le langage est une couche qu’il faut absolument savoir dépasser. Derrière l’engourdissement inévitable des paroles se nichent des détails qui finissent par grossir et prendre toute la place, comme si engloutir (ou non) une part de gâteau engageait la responsabilité entière du monde. C’est là toute l’extrême beauté de ce film plus silencieux qu’il n’y paraît : l’impossibilité physique de comprendre le film décuple l’appréhension de cet environnement décrépi, de cette maison sans passage d’où ne peuvent, à terme, sortir que les comptes rendus mortifères de personnages devenus inconsciemment les greffiers de leur propre chute. Cette “expérience-limite” revêt alors les habits solennels et hiératiques d’une lente mais implacable mise à plat des tournants du langage. Tout discours articulé ne peut relever que de la mythologie. Ce qui compte vraiment – et étreint longtemps le spectateur hébété – c’est la justesse d’abécédaire du film, où, quoi qu’il en coûte, la mort vient toujours avant le mot.

Scénario : Cristi Puiu D’après : l’œuvre Trois entretiens de Vladimir Soloviev (1900) Images : Tudor Panduru Montage : Dragos Apetri, Andrei Iancu et Bogdan Zarnoianu Scripte : Lara Ionescu Son : Jean-Paul Bernard Décors : Cristina Barbu Costumes : Oana Paunescu Effets visuels : Alexandru-Alin Dumitru Maquillage : Dana Roseanu Production : Mandragora et Iadasarecasa Coproduction : Sense Production, Cinnamon Films, Bord Cadre Films, Doppelganger, Film i Väst, Produkcija 2006 Sarajevo et Sisters & Brothers Mitevski Productrices : Anca & Smaranda Puiu Coproducteurs : Lucian Pintilie, Milan Stojanovic, Ivica Vidanovic, Dan Wechsler, Jamal Zeinal-Zade, Andreas Roald, Jörgen Andersson, Kjell Åhlund, Peter Possne, Mirsad Purivatra et Labina Mitevska Distributeur : Shellac.

200 minutes. Rou. – Serb. – Suisse – Suède – Bosnie-Herz. – Rép. de Mac. du Nord, 2020. Sortie France : 8 juillet 2020