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Le questionnaire cinéphile de Valentine Verhague

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films ? Quelles passions nobles, penchants suspects, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constituent leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.


1) Votre premier souvenir de cinéma ?

Je ne me rappelle pas mon premier souvenir de cinéma (ni même la première fois où je suis allée dans une salle de cinéma), et d’ailleurs je ne sais pas très bien ce que cela veut dire ; cette question m’évoque plutôt des souvenirs de souvenirs, c’est-à-dire me rappeler, enfant, être en train de regarder un film, savoir que je l’avais déjà vu et le plaisir à l’idée de le redécouvrir. Ce serait contre nature de ne pas mentionner Titanic (James Cameron), devant lequel j’avais toujours l’espoir que, par la force de la volonté, la fin puisse être miraculeusement différente, ainsi que Le Roi et l’oiseau (Paul Grimault) qui m’apparaissait comme un film étrange et beau, coulé dans une atmosphère délicieusement inquiétante. Mais celui dont je garde un souvenir plus vif encore (car plus ambivalent) est A.I. Intelligence Artificielle (Steven Spielberg) ; sans doute parce qu’il dépassait mon entendement, ne serait-ce que par son mélange de douceur et de dureté, son hybridation d’éléments imaginaires quoique familiers (la fée de Pinocchio) dans un environnement légèrement décalé du nôtre, où l’on rencontre des robots traqués puis détruits devant une foule en liesse, et par son rapport au temps qui m’échappait complètement (comment David a-t-il pu passer 2000 ans sous la glace?). Je me rends compte aujourd’hui que ce film est d’ailleurs assez représentatif d’un regard d’enfant – dont l’horizon et le périmètre géographique restent longtemps limités -, dans la mesure où l’on prend d’abord ses marques dans une belle maison isolée au milieu d’une forêt puis, par un dégrossissement progressif, on constate petit à petit un monde alentour dont on ne soupçonnait pas l’existence.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

Étant la cadette de ma famille, mes avis et mes goûts suivaient souvent ceux de mon frère et de ma sœur, même si cette inclinaison au mimétisme ne spoliait pas pour autant la sincérité des miens. Les films de Tim Burton, dont ma sœur s’était pris d’amour, occupaient une grande place (et tout particulièrement Edward aux Mains d’argent et Beetlejuice), jusqu’au jour où on est allées voir son adaptation d’Alice aux Pays des Merveilles au cinéma et qu’on avait été déçues de ne pas avoir aimé, une déception qu’on avait jusqu’alors cru impossible. Il y a aussi Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry), un film que j’adorais ne pas vraiment comprendre, et aussi pour l’alchimie inattendue entre deux acteurs (Jim Carrey et Kate Winslet) qui jouent des rôles nettement opposés à ceux qu’on leur assigne d’habitude, aux côtés de Kirsten Dunst que je n’avais jamais trouvé intéressante avant de la (re)découvrir dans le sublime Melancholia (Lars Von Trier), découvert celui-là à la fin de l’adolescence.

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

Lost Highway (David Lynch), qui m’avait envoûtée comme aucun film ne l’avait fait auparavant et qui, surtout, m’a fait comprendre toute la potentialité du cinéma. Aujourd’hui, quand je décide de revoir un film, j’ai toujours cette appréhension à l’idée de ne pas renouer avec ma première impression – ce qui d’ailleurs n’est pas grave en soi, au contraire, mais étant de nature nostalgique, je n’aime pas toujours constater le caractère évanescent des choses -, or avec Lost Highway, je sais qu’il aura toujours la même emprise, que les voies de sa narration sont tellement mystérieuses et intrinsèquement insolubles – bien plus que Mulholland Drive selon moi – que chaque visionnage me donnera toujours le sentiment d’une première fois.

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

Lost Highway ! Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il m’a transmis la passion critique, mais dans mon historique personnel je sais qu’il constitue l’un des petits événements qui m’ont conduit à poursuivre mes études en cinéma, signant donc le désir d’approfondir quelque chose qui devenait bien plus qu’une expérience divertissante.

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Il y a l’embarras du choix, mais je n’en garderai que deux. Le premier dont je me souvienne est Le Pic de Dante (Roger Donaldson), un film catastophe que je n’ai jamais revu par la suite, où un volcan endormi (fictif) rentre en éruption dans une petite ville des États-Unis. J’en ai très peu de souvenirs, si ce n’est une scène où, je ne sais plus pourquoi ni comment, les personnages fuient sur une barque qui, à cause de la lave, fond à vue d’œil et les empêche d’avancer, décidant la grand-mère (de qui ? Là encore je ne sais plus) à accomplir un sacrifice héroïque en sautant par-dessus bord pour pousser l’engin jusqu’au rivage. Lorsqu’elle s’écroule enfin sur la plage, on aperçoit ses jambes complètement carbonisées, et c’était une image vraiment terrifiante. S’ensuivit une longue phobie des volcans endormis, que je considérais comme un phénomène très vicieux.

Le deuxième concerne la découverte du personnage de Samara dans Scary Movie 3 (qui parodiait donc The Ring et qui, comme chacun sait, n’avait pourtant pas vocation à faire peur), laquelle m’empêcha de dormir pendant plusieurs semaines, craignant qu’elle puisse surgir de n’importe où, du dessous de mon lit ou, pire encore, depuis la cuvette des toilettes.

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

Ace Ventura, Détective chiens et chats (Tom Shadyac), en version française. C’est le genre de film où je me demande quel serait mon avis au cas où je l’aurais découvert à mon âge, tant je me dis que c’est sans doute anormal de le trouver aussi hilarant. L’intrigue est totalement absurde et sans intérêt (un détective animalier aux techniques farfelues est chargé d’enquêter sur la mystérieuse disparition de la mascotte d’une équipe de football à Miami, un dauphin nommé “Flocon de neige”), mais il suffit juste de jubiler devant la performance de Jim Carrey, pour qui le monde semble être un énorme terrain de jeu dont il est l’unique joueur (et aussi le seul spectateur de ses propres blagues puisque, non seulement elles ne font rire personne, mais en plus exaspèrent au plus haut point tous les autres personnages), et la performance d’Emmanuel Curtil (son doubleur donc) qui, par un formidable excès de zèle, compose un chef-d’œuvre d’intonations phoniques et de vobulations tonitruantes. 

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

Je ne sais pas s’il s’agit d’un film que tout le monde déteste, mais en tout cas on peut dire que ce fut un film clivant, tout du moins parmi les spectateurs de la salle où je l’ai vu : Mother ! (Darren Aronofsky). Vraiment, je n’avais jamais vu un public autant en furie : des personnes hurlaient de rire, manifestement incapables de contenir leur stupeur devant ce qu’ils devaient considérer comme un amas d’absurdité et d’aberrations, d’autres quittaient la salle en criant que ce film, “c’est de la m****” (je vous laisse deviner le mot), comme s’ils voulaient s’assurer que le reste de la salle avait bien compris la raison de leur brusque départ (et quoiqu’il n’y ait pas besoin d’être mentaliste pour la saisir). Bizarrement, tout en aimant le film, je comprenais très bien leurs réactions, tant il peut paraître outrageusement grotesque dans son déroulement ; mais je sais aussi qu’elles ne firent que souligner l’enclenchement d’un certain conditionnement émotionnel au vu de l’identité générique d’un film, et de tout l’intérêt qu’il peut y avoir à la brouiller .

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

Fight Club (David Fincher) ; peut-être que c’est le genre de film-culte qui a souffert de sa réputation, brandi comme étendard par une certaine jeunesse aimant se dire anti-capitaliste, mais il m’avait laissée complètement indifférente, voire même assez ennuyée.

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Parfois, lors des angoisses propres aux dimanches soirs, je repense à la toute fin du premier volet du Seigneur des anneaux (Peter Jackson), où Aragorn, Legolas et Gimli décident en chœur de partir sur les traces des Orques qui viennent tout juste d’enlever Merry et Pippin. Je ne sais pas trop pourquoi, mais cette prise de décision unanime me touche beaucoup, et me donne toujours envie de me joindre à eux: les trois tombent tout de suite d’accord, sans même avoir besoin d’expliciter le projet à voix haute, et personne ne dit : “Ouais non la flemme, j’ai envie de rentrer chez moi”. Je trouve ce moment d’unité très réconfortant car, quand on y pense, ça n’arrive pas si souvent, et encore moins quand on grandit.

Mais si on m’accorde un joker au cas où je regretterais ce choix probablement nul, je choisirais probablement le documentaire de Jonathan Demme, Stop Making Sense, ce qui me permettrait de vivre au moins une fois ce concert des Talking Heads superbement mis en scène, quitte à devenir sénile et sourde.

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

Il y en a sans doute pleins mais, faute de les avoir notées quelque part, je ne me les rappelle pas. Je me contenterai donc de celle-ci, prononcée par Nick Frost dans Shaun of the Dead (Edgar Wright) : “There’s a girl in the garden

11) Un film fondateur de votre cinéphilie mais que vous reniez aujourd’hui ?

D’une manière générale, je trouve que renier quelqu’un ou quelque chose est assez violent, et je ne pense pas que cela me soit déjà arrivé. Mais pour répondre quand même à la question, je pense à A Swedish Love Story (Roy Andersson) qui m’avait beaucoup troublée, avant de me rendre compte, au deuxième visionnage, du caractère contrefait de l’histoire d’amour entre les deux enfants qui s’essayent déjà à se comporter comme des adultes. Ce n’est donc pas très honnête de ma part, puisque c’est finalement ma naïveté et non le film qui est en tort.

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

Gone Girl (David Fincher), ce qui prouve que je devrais peut-être revoir Fight Club pour le réhabiliter à son tour. En fait, je crois que je sors toujours frustrée de la plupart des films de Fincher, j’ai toujours l’impression qu’il me plante au milieu d’une discussion.

13) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

L’Exorciste de William Friedkin. J’aurai pu en choisir bien d’autres, mais il est quand même extraordinaire que, malgré les nombreuses émules qu’il a laissées dans son sillage, ce film reste incomparablement sordide, et pas parce qu’il est simplement “l’original” de beaucoup d’autres.

L’Exorciste (William Friedkin) – Copyright : DR

14) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

Je ne pense pas que je serai capable de tenir un débat enflammé dessus, mais Antichrist (Lars Von Trier) fait partie de ces films dont on m’a tellement décrit de scènes dans leurs plus explicites détails que j’ai l’impression de l’avoir déjà vu.

15) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

Dans Once Upon a Time… in Hollywood (Quentin Tarantino), la scène où Rick Dalton (Leonardo DiCaprio) raconte l’histoire du bouquin qu’il est en train de lire à sa partenaire de jeu, une fillette de 8 ans, et qu’il fond en larmes parce qu’il se rend soudainement compte qu’il vit les mêmes désillusions que le héros.

16) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

Franchement, aucune idée, ce genre de mauvais souvenir doit avoir une date de péremption.

17) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

Je n’ai jamais été très fan des DVD, j’ai toujours trouvé que c’était un objet un peu ingrat puisqu’il n’a de la valeur qu’en étant conjugué à beaucoup d’autres. J’aurais pu être fière, tout du moins heureuse, de mon DVD de Shaun of the Dead commandé sur Internet mais qui, s’étant avéré de zone 1, était donc illisible sur les lecteurs de DVD français. En somme un DVD inutile.

18) Et celui qui trône fièrement depuis dix ans encore emballé dans votre vidéothèque ?

Cette vidéothèque ayant seulement dans ses rangs quelques DVD esseulés, encore heureux les ai-je tous vus !

19) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

James Gray, Rebecca Zlotowski, David Lynch, Eugène Green.

20) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Aucun qui ait fait suffisamment de films pour pouvoir répondre correctement à la question.

21) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

Claude Sautet, Visconti, Peckinpah, Michael Cimino, Boris Barnet, Griffith et je dois en oublier beaucoup d’autres. C’est tout aussi réjouissant que déprimant de se dire qu’il y a une liste interminable d’œuvres qu’on ne pourra jamais finir.

22) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

La scène d’ouverture de Aguirre, la colère de Dieu (Werner Herzog) où les conquistadors descendent dans les montagnes embrumées sous la musique mystique de Popol Vuh, ignorant qu’ils courent à leur perte.

Et les gestes minutieux, dans Ce répondeur de prend pas de messages (Alain Cavalier), qui s’exercent à repeindre entièrement l’intérieur d’un appartement en noir.