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Le questionnaire cinéphile de Florian Fessenmeyer

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films ? Quelles passions nobles, penchants suspects, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constituent leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.


1) Votre premier souvenir de cinéma ?

Les Indestructibles, sans être certain que ce soit le premier, mais c’est le plus lointain dont je me souviens, après avoir été gavé de VHS Disney depuis tout petit. J’ai grandi à la campagne jusqu’à mes 18 ans, et ce n’était pas dans les habitudes de mes parents de se faire des sorties, ni même de me faire regarder la télévision le soir, je suis donc très peu allé au cinéma jusqu’au lycée, où j’ai pu rattraper mon retard. J’y allais plusieurs fois par semaine, parfois même jusqu’à sauter les déjeuners pour en profiter un maximum.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

Je pense instinctivement à Into the Wild. Ma passion pour le cinéma s’est révélée très tardivement, mais je lisais beaucoup, grâce à mes parents. J’avais dévoré le livre de Jon Krakauer retraçant le parcours de Christopher McCandless et je mourrais d’envie de voir le film, qui m’a énormément ému. Je le regardais plusieurs fois par mois, avec toujours autant d’émotions. J’avais également été dévasté par l’adaptation du journal d’Anne Frank, Anne Frank de Robert Dornhelm. C’est finalement grâce aux adaptations que ma curiosité pour le cinéma s’est amplifiée. Mon père a toujours eu un livre de Stephen King sur sa table de chevet : il refusait que je lise quoi que ce soit de lui, mais il me montrait les adaptations. J’ai vu Simetierre de Mary Lambert, ce qui explique sûrement mon attachement pour les films d’horreur. Il m’a également montré Délivrance de John Boorman, très tôt (il aimait tellement la scène du banjo qu’il en avait oublié la scène de viol et les quelques meurtres au passage, oups), mais je le remercie encore aujourd’hui de m’avoir montré des films si importants, qui m’ont poussé à m’intéresser à autre chose qu’aux blockbusters ou aux sagas pour adolescents.

Into The Wild – Copyright Paramount Vantage

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

A nouveau, c’est directement lié à mon éducation, cette fois au collège. Lors des derniers jours de cours de l’année, nos professeurs montraient des films en classe : la même semaine, nous avons vu West Side StoryShiningLes Temps Modernes et Psychose, ce qui a traumatisé une majorité de la classe : la professeure d’arts plastiques a toujours été un peu borderline, mais je la remercie de ne pas avoir fait comme tous ses collègues : Les Choristes, ça va deux secondes. J’étais fasciné par ce que je découvrais et je voulais comprendre ce que je venais de voir, sans encore avoir le recul ou la maturité nécessaire pour poser des mots.

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

Il me semble que ce sont Délivrance et Shining. J’ai revu ces deux films à plusieurs années d’intervalles, et le choc était toujours aussi intense, mais cette fois je pouvais poser des mots sur les procédés cinématographiques, j’étais attentif au montage, au cadrage, c’était de vraies leçons de cinéma dont je comprenais enfin le langage. Pour être membre du jury jeune du festival du moyen métrage de Brive, j’avais écrit ma première critique sur le dernier Quentin Tarantino, Django Unchained, l’exercice m’avait beaucoup plu et j’ai commencé à lire de nombreuses critiques.

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Celui-ci est tout récent, il date de moins d’un an : Bone Tomahawk de S. Craig Zahler, au cinéma. Je remercie mille fois le festival des Champs-Élysées d’avoir organisé une rétrospective de ses œuvres, je n’avais vu aucun de ses films. Je me suis rendu dans la salle sans lire quoi que ce soit, après avoir entendu plusieurs “C’est très très bien, c’est un grand cinéaste.” Mon expérience (grandiose !) au cinéma la plus frappante : j’en suis ressorti le ventre totalement retourné (et pourtant, il en faut pour que le gore ou l’horreur m’atteigne mentalement comme physiquement). Il faut encore que je voie Section 99, mais je crains de ne pas avoir d’occasion de le revoir sur grand écran avant un bon moment.

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

Boulevard de la Mort (Death Proof), direct ! Lui, je l’ai découvert pendant une soirée / nuit Quentin Tarantino organisée dans un cinéma (toujours le Rex à Brive, à qui je dois toute ma reconnaissance cinématographique). Il me semble que c’était le dernier à passer, après Reservoir Dogs et Jackie Brown, soit de 3h à 5h du matin : totalement dingue. L’ambiance dans la salle était vraiment spéciale, avec une taille idéale : pas trop de monde – pour assez pour nuire à la projection, mais suffisamment pour créer une euphorie générale. Kill Bill était jusqu’ici mon préféré, mais cette soirée si spéciale a classé Boulevard de la mort ex-æquo. Je résume ce film en un seul mot : JOUISSIF, tout comme sa BO, avec une mention spéciale à Dave, Dee, Dozy, Beaky, Mick & Tich.

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

Catwoman. C’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est l’un des seuls que “tout le monde déteste”, ce que je ne comprends pas. Je ne suis vraiment pas fan des films de super-héros, Marvel comme DC, ce sont toujours de longues heures d’agonies pour moi, malgré tous les efforts possibles. Mais Catwoman, je trouve que ça a un charme fou, ça a été ma rencontre avec Halle Berry, c’était un film phare pour mon adolescence. Difficile de dire quels sont les films “détestés”, mais j’adore Showgirls et même World War Z, je me sens moins seul pour ces deux-là.

J’ai tout de même envie de citer Les Amants passagers de Pedro Almodóvar qui a osé proposer un film aussi léger après une filmographie si dense : j’adore, je ris aux éclats et je ne m’en lasse pas.

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

Holy Motors : c’est une incompréhension totale. J’ai même essayé de le regarder une seconde fois, tant ça me rendait triste de ne pas pouvoir en parler avec autant de passion, mais impossible, je suis totalement hermétique à ce film. Je suis incapable de le revoir une troisième fois, c’est au-dessus de mes forces. Pardon monsieur Carax !

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Arizona Dream se doit d’être cité dans ce questionnaire, il me semble que cette question en est l’occasion : toute l’évasion que ce film représente continue de me faire rêver, et en prime, on a un réalisateur de folie, Emir Kusturica, dont on parle trop peu, et Johnny Depp quand il était jeune. Une vraie pépite, que je mentionne souvent comme l’un de mes films favoris.

Arizona Dream – Copyright D.R.

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

J’ai la pire mémoire du monde et je ne retiens absolument aucune réplique, même après avoir vu un film une cinquantaine de fois. Je vais faire peu original mais tellement mordant :

You don’t understand, Osgood, I’m a man !

– Well… nobody’s perfect !

Certains l’aiment chaud (Some Like it Hot) de Billy Wilder, bien sûr.

11) Un film fondateur de votre cinéphilie mais que vous reniez aujourd’hui ?

Requiem for A Dream de Darren Aronofsky, c’est un peu mon second traumatisme après Bone Tomahawk. Un film extrêmement puissant qui a marqué au fer rouge de nombreuses générations et qui, j’en suis persuadé, continue de frapper les jeunes esprits. Je l’avais regardé à de nombreuses reprises, parce que je voulais montrer ce film à tout le monde étant adolescent : mes amis avaient le même ressenti que moi et j’étais rassuré de voir que ce film touchait autant de monde. Mais en grandissant, je l’ai trouvé de plus en plus grotesque, jusqu’à ne plus pouvoir le supporter. Il m’est même difficile de dire si c’est la réalisation qui me dérange ou le fait que j’ai usé ce film jusqu’à ne plus pouvoir le regarder, cela me fait même beaucoup de peine de le rejeter, mais je réalise que j’ai aimé Black Swan, sans plus, et que j’ai détesté plus que tout au monde Mother ! : c’est peut-être une filmographie entière qui m’échappe.

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

Aucun. Sûrement pas Holy Motors en tout cas.

13) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

Suspiria ! Ma passion est tellement grande pour ce film, c’est l’un des films que j’ai le plus montré à mes proches. Il est tellement hypnotisant, je suis toujours un peu bouleversé à chaque visionnage, mais toujours aussi désemparé et passionné. Paradoxalement, c’est le genre de film qui me fait perdre mes mots, sur lequel je me sens incapable d’écrire quoi que ce soit, tant je me sens illégitime d’écrire sur un monument.

14) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

Personne n’aime cette question, je crois.

15) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

La scène de danse dans la prison dans Talons Aiguilles. C’est douloureux de dire “Un film que je n’aime pas”, c’est même faux, mais disons que je lui ai trouvé quelques longueurs et que je n’ai jamais osé le revoir. Je devrais ! Au moins pour cette fabuleuse scène de danse, qui me rappelle toujours passionnément que Pedro Almodóvar est un grand réalisateur et que Douleur et Gloire m’aura marqué à vie.

16) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

La marche des éléphants dans Dumbo. Elle a terrorisé de nombreux d’autres enfants, c’était atroce : je refusais de regarder, j’en avais mal au crâne, ces images me restaient en tête pendant des heures, je me sentais même nauséeux, une angoisse. Je viens de revoir cette séquence pour la première fois, et elle m’amuse beaucoup désormais. Merci Les Fiches du Cinéma pour m’avoir aidé à vaincre ce traumatisme.

17) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino. Symboliquement, c’est mon premier film vu au Festival de Cannes, je n’avais aucune idée de ce que j’allais voir et j’en suis ressorti totalement bouleversé. La scène de la fête me rend toujours aussi joyeux et celle de la girafe est selon moi l’incarnation même de la grâce au cinéma. Rien que ça. Pardon Thomas !

18) Et celui qui trône fièrement depuis dix ans encore emballé dans votre vidéothèque ?

How I Live Now de Kevin Macdonald ! J’ai eu beaucoup de mal à me le procurer, je m’étais même retrouvé sur des sites allemands, prêt à tout pour l’avoir dans ma collection. Finalement je l’ai reçu en double (je n’ai jamais résolu ce mystère) et l’un d’eux est toujours sous blister, avec toute sa pureté. J’adore. Pitié, regardez ce film, 3 arguments : Saoirse Ronan, George MacKay et Tom Holland.

19) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

Yann Gonzalez, son cinéma me passionne, Les Rencontres d’après Minuit est loin devant, mais je lui pardonne tout.

Pedro Almodóvar, évidemment, qui me touche toujours droit au cœur pour ses déclarations d’amour.

20) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Disney / Pixar prennent beaucoup de place dans ce classement, finalement peu original : Quentin Tarantino, Andrew Stanton, Ron Clements, John Musker, Xavier Dolan, Lee Unkrich, Wilfred Jackson, Clyde Geronimo, Tim Burton, Damien Chazelle.

21) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

Terrence Malick. J’ai seulement vu La Ligne rouge et Voyage of Time , je repousse toujours à plus tard sa filmographie, de peur que l’on ne s’entende pas beaucoup.

22) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

American Honey, d’Andrea Arnold.