Rechercher du contenu

[Chronique 99] Mathias Théry, réalisateur

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

“Voici une photo du ciel prise pendant le confinement, il est sans avion. Dans nos solitudes nous avons tous regardé ce ciel découvrant que nous n’avions jamais vu ni entendu cela. Pas de fumées, pas de bruits. Cela m’apprend plusieurs choses : que nous avons traversé un moment jusqu’ici impensable, que l’Homme a le pouvoir, s’il le veut, d’arrêter certaines de ces activités alors que la loi du marché nous disait l’inverse, que cette sensation d’emballement productiviste est en fait maîtrisable. La question est maintenant de savoir si la régulation de nos activités doit se faire volontairement ou contraint par le risque de notre mort imminente. ”

Mathias Théry est réalisateur. Il a notamment signé, avec Etienne Chaillou, La Sociologue et l’ourson et La Cravate, en salle quand le confinement est arrivé.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Le confinement a entraîné la fermeture des salles de cinéma alors que notre film La Cravate était encore sur les écrans (environ 300 salles ont dû annuler la programmation du film). Il se trouve que nous avions été contraints, faute de financements, de faire ce film bénévolement et il était entendu avec les producteurs qu’ils nous reverseraient une part non négligeable des bénéfices (s’il y en avait) afin de rétribuer ce travail a posteriori. Il faut savoir qu’avant que le producteur ne touche de l’argent il faut que le distributeur se rembourse de ses investissements ; avec environ 60 000 entrées nous en étions là, nous allions commencer à être payés pour trois années de travail, mais le virus a tout annulé. Heureusement qu’il y a en France le statut d’intermittent du spectacle, dont nous bénéficions suite à la réalisation d’un petit film de commande qui m’a permis de toucher l’équivalent d’un SMIC pendant la crise.
Sur ces questions, mon état d’esprit est le même qu’avant la crise : j’aimerais que le documentaire au cinéma ait un statut spécifique et adapté, pensé par le CNC.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Comme l’accompagnement de La Cravate a été stoppé et que heureusement aucun tournage n’était prévu, j’ai travaillé à l’écriture de nouveaux projets. L’écriture est un temps long dans notre métier. Pour cela nous n’avons pas besoin de grand-chose, un ordinateur, du réseau, des livres et un téléphone pour discuter longuement. J’ai fait quelques interventions “en ligne” autour du film La Sociologue et l’ourson mais je constate que le débat est tout de même plus laborieux que face au public. Vivement la réouverture des salles.
Bref je me suis adapté, comme toujours.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Les sons de cloches étaient nombreux, j’ai plutôt eu tendance à me déconnecter pour travailler, mais je dirais que la grande question que j’ai vu émerger et qui me semble importante est celle de la reprise. Faut-il reprendre tout comme avant ou réfléchir à ce qu’a pu nous apporter cet état d’arrêt forcé ? C’est une réflexion intime et collective : comment voulons-nous vivre ? Comment voulons nous consommer ?

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Si le cinéma est une industrie, les documentaristes sont pour la plupart des artisans, qui doivent souvent endosser toutes les casquettes – auteur, réalisateur, chef opérateur, monteur – une manière de travailler peu prise en compte par l’industrie. C’est peut-être ce qui fait que la crise ne me semble pas si violente : nous avons toujours travaillé dans un contexte de crise, en bricolant dans les marges, en étant contraints à une forme d’autonomie. Mes espoirs d’une meilleure reconnaissance de notre statut par les institutions ne date pas du Covid-19, et si on en croit les prévisions des conséquences économiques, pour moi qui suis né dans ce que l’on nomme “la crise” et n’ai connu que ce contexte, les choses ne vont pas s’arranger.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Bien sûr tous les films que nous allons faire seront post-Covid 19, c’est un évènement historique comme il y a eu le 11-Septembre, #MeToo, le mariage de même sexe ou l’élection de Trump. Avec cette différence que l’expérience est planétaire (et a affecté en priorité des pays riches qui se sentent donc concernés), c’est un signe de plus qui nous indique qu’il faut aujourd’hui parfois penser en tant qu’espèce plus qu’en tant que Nation. Le cinéma ne parlera pas forcément directement du Covid-19 mais se fabriquera dans un monde encore plus conscient de ses limites, biologiques, écologiques, économiques, et un monde qui sait qu’il peut volontairement arrêter une partie de son activité. C’est déprimant et enthousiasmant, je préfère m’enthousiasmer.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.