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[Chronique 98] Robert Bonamy, enseignant-chercheur et éditeur

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Robert Bonamy enseigne le cinéma, il a très récemment publié Cinémas en communs (éditions de l’œil). Il est aussi éditeur (il co-dirige De l’incidence éditeur). Pendant le confinement il a réalisé un film court : Je ne vous pardonnerai pas.

Je ne souhaite pas beaucoup m’étendre par écrit sur ma situation intime, elle a eu son lot de difficultés, de maladie, de rage quand je recevais certaines nouvelles d’amis évoquant des douleurs impansables, mais aussi d’énergie, de désirs et d’un très beau renforcement d’une vie partagée. Aucune passion triste. Mon confinement s’est passé dans un lieu de vie habituel, en pleine campagne, où les agriculteurs étaient au travail. Un endroit qui m’a certes mis à l’abri de plusieurs difficultés. Rien d’une oasis momentanée, plutôt un lieu de vie premier, en durée… Dont je partirai toutefois un jour prochain.

Le plus important : la pensée débute franchement quand elle envisage les confinements des prisonniers, des solitudes, des laissés pour morts, des indigents. Quand elle n’oublie jamais les contrôles policiers violents, la manière dont les conditions de travail ont été continûment dé-faites dans les hôpitaux… Il n’y a pas eu de soubresaut, mais le renforcement d’une position, avec les soulèvements contre les violences racistes… Deux films (“cinétracts”) aux espaces apparemment défaits de toute vie importent je crois beaucoup, leurs “ambiances” ne sont  pas loin de celle d’un confinement : Europa 2005 (2006) de Straub-Huillet, qui signifie je trouve beaucoup, est venu assez récemment se conjuguer dans mon esprit au film de Hamé La Disette du corbeau (2009) … 

Un premier “film post-covid” (selon la formulation que vous proposez) devra être Pour Adama, (Hamé Bourokba-La Rumeur, Assa Traoré et collectif, France, montage en cours) – Nicole Brenez a invité Hamé à la Cinémathèque du documentaire, quelques semaines avant le confinement ; il a montré le travail en cours.

Quant aux activités… J’ai suivi les travaux d’étudiants en cinéma, les ai orientés vers des films à découvrir, des entretiens passionnants à lire. J’ai tenté de faire avancer des projets éditoriaux et ai très timidement envoyé une lettre filmique à la Cinémathèque française. Un petit film réalisé en deux jours, avec une caméra prêtée il y a quelques mois par des amis cinéastes, sans trépied, avec le seul micro-témoin de la caméra. Je posais simplement la caméra sur des gros cailloux, des murets. Il s’agit d’un court essai provoqué par la lecture d’un texte poignant publié dans lundimatin par Mathieu Yon. Je n’avais pas du tout pensé le diffuser. Et puis quelqu’un que j’aime beaucoup m’a encouragé à l’envoyer pour répondre à un appel de La Cinémathèque française (dont je n’avais pas du tout connaissance…). Vous m’avez signalé que deux chroniques publiées par Les Fiches du cinéma (celles de Raphaël Nieuwjaer et de Frank Beauvais, NDLR) écrivent que ces quelques 6 minutes ont compté pour leurs auteurs durant cette période, j’en suis à la fois tout de même assez étonné et surtout particulièrement touché par leurs quelques phrases.

Je ne vous pardonnerai pas de Robert Bonamy

Je tends à être convaincu que la recherche en cinéma passe de manière utile par les opérations du faire, du faire avec, aussi instables, débutantes, et pourquoi pas naïves soient-elles.  Une forme de simplicité, qui est aujourd’hui synonyme de radicalité… Faire un petit film, aussi peu adroit soit-il, donne une vision du cinéma, pour peu que l’on essaie d’être précis. J’ai eu aussi des moments très tranchés : impossible de supporter plus de dix minutes de films qui racontent des histoires… Un rejet des narrations, des falsifications, du commerce des attentions, des sentiments moyens… Faire-dire, Faire-croire, Faire-suivre… il y aussi du faire qui est insupportable. 

Mes études passées à fréquenter le cinéma de Huillet et Straub ont trouvé une forme d’utilité.

Et j’ai découvert tellement de films, de manières de faire du cinéma, de s’engager avec le cinéma, grâce à un groupe de partage créé pendant le confinement et désormais bien connu… Il est vraiment temps de reconsidérer, de continuer à reconsidérer l’histoire du cinéma, c’est incroyable. Il faut soutenir tous les chercheurs qui le font avec franchise. Quelque chose s’est activé avec ce groupe, avec des personnes qui connaissent et font connaître des choses incroyables, ce sont de vrais chercheurs (non-professionnels).

Il y a les dialogues avec des amis dont on prend et à qui on donne des nouvelles. Parfois des conversations avec des cinéastes, de La Normandie à Beyrouth, qui se sont précisées, articulées, mises en commun.

Un deuxième film post-covid (selon la formulation que vous proposez) sera L’Archipel (Et toujours repousse l’herbe par-dessus la frontière) de Élisabeth Perceval et Nicolas Klotz (au travail).


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.