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[Chronique 96] Fabrice Osinski, ingénieur du son

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Fabrice Osinski est ingénieur du son. Il a notamment travaillé sur Un monde plus grand, Nos batailles, La Loi de la jungle, Ni le ciel ni la terre et In the Dusk de Sharunas Bartas.

Je crois savoir que, quand le confinement est arrivé, vous vous êtes retrouvé dans une situation quelque peu singulière…

J’étais en tournage en Irak, pour un documentaire. On était partis tout début mars, jusqu’à la frontière syrienne, et une fois arrivés là-bas les événements liés au Covid ont commencé à s’affoler un peu partout dans le monde… On a voulu écourter notre séjour, on a donc changé nos billets de retour, mais le lendemain on nous a dit que notre vol était annulé. On est restés encore quelques jours à l’endroit où on tournait, le temps qu’on nous ramène au Kurdistan irakien. L’armée française est venue nous chercher et nous a déposés à Erbil, où on nous a notifiés une mise en quarantaine. Les autorités kurdes faisaient ça avec tous les gens qui arrivaient de l’extérieur du Kurdistan. On nous a donc mis à l’isolement, chacun dans une chambre, dans une espèce d’hôtel, et on est restés comme ça dix jours, sans avoir le droit de sortir de la chambre, avec des soldats partout qui gardaient les couloirs. C’était assez sérieux… Ensuite, on a enfin pu être rapatriés avec les compatriotes français et belges, quelques Allemands et quelques Irakiens aussi : ils nous ont trouvé un avion militaire. Le premier impact du Covid, pour moi, n’a donc pas été sanitaire, il a plutôt marqué, comme pour la plupart des gens, la fin d’une possibilité de mouvement. Arrivé à Bruxelles, je suis ensuite reparti dans le sud de la France, où j’ai passé quelques semaines avec mes enfants, avant de revenir à Bruxelles.

Dans quelle situation matérielle vous trouvez-vous à présent, après cette expérience pour le moins particulière ? Quel est votre état d’esprit ?

J’essaie de prendre les choses le mieux possible. J’avais un tournage de long métrage de fiction qui devait commencer le 19 mai, pour dix semaines. On devait tourner en France, entre la région parisienne et le sud, du côté de Marseille. Il a d’abord été décalé à fin juin, puis à début juillet, puis à septembre. Voire à l’année prochaine… On a m’a aussi parlé d’une série pour l’automne, mais là encore je n’ai pas de nouvelles, elle sera peut-être décalée… Je réattaque un bout de documentaire autour du 8 juin, et je n’ai aucune idée de la façon dont ça va se faire concrètement. Je sais qu’on va tourner dans un théâtre, et que c’est autour de Phèdre. La question du contact physique et les précautions sanitaires sont au cœur du processus de création, elles ont été prises en compte par la metteuse en scène, dont nous devons, avec le réalisateur, filmer le travail. Qu’est-ce qui disparaît quand le contact humain n’est plus possible ? A plus forte raison dans une pièce comme Phèdre, qui est une histoire d’amour impossible ? Concrètement, c’est le seul tournage qui figure sur mon agenda en ce moment. J’attends la suite, comme tous mes collègues. Il y a des projets qui sont financés, qui doivent se tourner, je sais juste que les assureurs coincent, parce qu’ils ne veulent pas prendre de risques, dans le cas où quelqu’un tomberait malade. On attend que les assureurs se décident. Il ne faut pas oublier non plus les dépenses supplémentaires qui n’auraient pas existé avant la crise sanitaire. Appliquer les règles sanitaires a un coût. Il y aura donc de la réorganisation pour les semaines à venir autour des productions en cours.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Il y a différentes questions. Il y a, d’une part, les échanges que je peux avoir avec des collègues et amis : qu’est-ce qu’ils traversent ? Est-ce que, de leur côté, ça reprend ? Tout le monde en est plus ou moins au même point. Il y a quelques collègues qui, en Angleterre ou en Allemagne, ont réattaqué les tournages avec des mesures un peu étranges, et plutôt lourdes, des précautions de désinfection, une certaine obsession du lavage des mains, de la distance, mais avec aussi des compromis : on ne peut pas entièrement tourner un film avec ces contraintes-là. Par exemple, en Angleterre, les acteurs répètent masqués, et au moment de tourner la scène, ils enlèvent le masque. Il n’y a pas d’intermittences dans la transmission éventuelle du virus, mais on considère qu’on minimise le risque. D’un point de vue statistique, il faut le reconnaître : c’est un virus dont le risque de transmission tombe à 2,5% si on est masqué, et si on se tient à une distance d’un mètre cinquante. Ça reste raisonnable.

Mais mes collègues sont pratiquement tous dans mon cas : ils sont quasiment à l’arrêt, ils travaillent éventuellement un jour par-ci, un jour par-là, sur de petites choses. Les métiers de la post-production semblent avoir été moins impactés, ils continuent à faire du montage et du mixage. Mais d’une certaine manière, ce sont des collègues qui sont déjà, par nature, confinés. Ils vont au studio, ils restent toute la journée devant leur banc de montage… Pour les collègues scénaristes, c’est un peu la même chose, sauf pour ceux qui devaient partir en repérages, et qui ont dû attendre. J’ai une copine scénariste qui m’a dit : “J’ai l’impression que ma vie n’a pas trop changé…”.

D’un point de vue personnel, j’ai une pratique d’ingénieur du son qui est assez personnelle, j’ai toujours du matériel avec moi, un micro, un enregistreur, même quand je pars en vacances, ce qui n’est pas toujours gai pour ma famille d’ailleurs…

Vous pouviez donc continuer à pratiquer, mais individuellement…

L’une des choses que j’aime faire, c’est me tirer tout seul et aller enregistrer des sons dans la pampa, ou dans la ville. Et là, il y avait l’opportunité d’enregistrer des lieux comme jamais ils n’avaient sonné. Il n’y avait pas de voitures, personne ne parlait… J’ai pris des sons que jamais je n’aurais pu enregistrer dans d’autres circonstances, et cet aspect des choses n’était pas forcément pour me déplaire. Mais ça reste une pratique personnelle. J’ai vécu des moments de grâce incroyables : dans la région où j’étais, le printemps est très vivace, les plantes poussent à vitesse grand V, les oiseaux chantent, les grenouilles appellent leurs congénères. Ce que j’appelle les sons du samedi – ces sons qui, quand on est en tournage, apparaissent le samedi –, la tondeuse à gazon, la perceuse, le bricolage…, c’est devenu, pour moi, les sons du déconfinement progressif, ça a signifié la fin d’une période qui, en tant qu’ingénieur du son, m’avait comblé. Disons que c’était un petit plus dans un grand océan de moins.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Je suis allé decrescendo dans la lecture des actualités quotidiennes, je les trouvais très anxiogènes. Quand j’étais en Irak, j’étais très connecté, je lisais énormément, pour ne pas être battu sur le terrain de l’information. A mon retour à Bruxelles j’ai continué encore un peu, mais quand je suis descendu dans le sud, petit à petit, j’ai relâché la pression, j’ai préféré prendre le temps de retrouver les miens. Les lectures qui ont pu m’aider, je crois que je les avais surtout faites avant la crise. Il y a notamment un livre, Éloge du carburateur (de Matthew B. Crawford, ndlr), que j’aime bien, qui parle du rapport au travail, de la valeur du temps… Comment le travail est-il valorisé, pourquoi un travailleur manuel est-il moins bien payé qu’in travailleur intellectuel ? Est-ce que le temps, c’est de l’argent ? Est-ce que l’expérience personnelle peut remplacer l’argent ? Depuis que j’ai des enfants, j’ai un peu ralenti cette course effrénée au travail, même si je fais trois films par an, ce qui correspond plus ou moins à six mois de l’année. Mais le reste du temps je suis en famille, à la maison. Quand tout s’est arrêté, ça a révélé cette course en avant. La crise aura au moins permis ça. Des amis m’ont dit qu’avant même la crise, ils ne se sentaient pas bien, parce qu’ils n’avaient pas trouvé le moyen, ne serait-ce que de ralentir, ils étaient, pour certains, en burn-out. Et puis tout s’est arrêté, et ils ont pu revoir leurs enfants, recommencer à lire… Je parle bien sûr de gens qui avaient la chance d’avoir des appartements pas trop petits, une vie qui pouvait être supportable.

Mais je pense que tout le monde a traversé plusieurs phases. D’abord, il y a eu le temps du choc, et puis les gens ont essayé de s’approprier les événements, de trouver les bonnes pratiques. Ensuite ils en ont eu marre… Ça été une épreuve mais ma chance, d’une certaine façon, c’est d’avoir été d’abord confiné en Irak, le passeport confisqué, sans pouvoir sortir d’une chambre de 9m2. D’avoir connu une privation de liberté en bonne et due forme. Et d’avoir le temps de penser, seul : d’être, sans ma famille, dans cette bulle de pensée. Heureusement, j’avais quelques copines qui faisaient du fitness en ligne. C’était aussi l’occasion de discuter… Mais ça a été bien de commencer par là, et de pouvoir ensuite retrouver ma compagne, ma maison…

C’était donc, déjà, une forme de déconfinement à l’œuvre, un déconfinement progressif….

Oui, même si à Bruxelles, c’était très surveillé. On n’avait pas le droit de s’arrêter dans la rue, de s’asseoir sur un banc, il fallait tout le temps être en mouvement, la police faisait des rondes. Dans mon quartier, il y a pas mal de gens du quart-monde qui boivent des cannettes en bas de la maison, le coin de rue est connu pour ça, et ils se faisaient virer par la police toutes les deux heures, ça donnait lieu à des altercations plus ou moins violentes. Il y avait de la tension, mais par ailleurs j’avais du mal à la comparer avec l’image des soldats avec mitraillette dans le couloir.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Le plus dur, dans ce genre de situation, c’est de continuer à penser, de savoir faire un pas de recul. Quand tout s’emballe, quand le spectre d’un monde entièrement fermé, d’une pandémie mondialisée, d’une catastrophe, se profile, garder la tête sur les épaules me semble fondamental. Rétrospectivement, j’ai trouvé ça fou que, sur une décision politique, on en vienne à une telle situation. Ne plus avoir le droit de sortir de chez soi, de voyager, de voir les gens qu’on aime, de les enterrer : la liste des restrictions était inouïe. C’est délirant, à quel point on l’a accepté. Chez certains voisins européens, il y a eu des confinements ciblés et des vagues de tests massifs. Ici il y a eu une réponse politique : pour pallier la crise de l’hôpital et le manque de moyens, on a enfermé tout le monde chez soi. Il y a eu des morts, bien sûr, c’est dramatique. En Belgique on a un collègue ingénieur du son, Marc Engels, qui est décédé du Covid-19. Il était en pleine forme, il avait 54 ans… Du reste, il va falloir attendre de disposer de tous les chiffres, il va y avoir des victimes collatérales, par exemple des gens qui ne suivaient plus leur chimiothérapie…

Des gens qui craignaient, soit de ne pas pouvoir être pris en charge, ou de perturber l’accueil des malades du Covid, soit d’être eux-mêmes contaminés en milieu hospitalier…

Tout le monde a eu peur, même ceux qui avaient un grand pouvoir – et nous avons eu peur avec eux. Il y a un proverbe arabe qui dit : “Montrez-leur la mort, ils accepteront la maladie.” Je ne dis pas que ce n’était pas dramatique, que ce n’était pas l’horreur, mais je trouve qu’il y a eu, quand même, un gros emballement. Dans les années qui viennent, on se dira sans doute que c’était pour le mieux, mais on est quand même allé loin dans ce à quoi on était prêts à renoncer pour un temps indéterminé. C’est ce qui m’a le plus effrayé.

Pour ce qui est de la reprise des tournages, il va falloir faire des compromis. On ne pourra jamais prétendre au risque zéro. Je lis des choses, en ce moment, qui me font espérer que d’ici fin juin, début juillet, ça pourrait être plié, cette histoire d’immunité croisée qui postule que, peut-être, un terrien sur deux aurait été immunisé avant même le début de la pandémie. D’un point de vue mathématique, ça changerait absolument tout. Sinon, 100 millions d’Américains auraient dû le choper… ce qui n’a pas été le cas. En Afrique ils ont eu, je crois, autour de 3000 morts…

Par ailleurs on peut toujours s’interroger – ça vaut pour les pays d’Europe comme pour les pays d’Afrique évidemment – sur la façon dont les comptes ont été faits, à quelle vitesse les informations sont remontées…

Oui, bien sûr. J’ai une amie qui, en Belgique, travaille pour le ministère de la mobilité, et qui m’a dit qu’en effet les chiffres étaient élevés, mais que plus tard il faudrait comparer avec les chiffres définitifs des autres pays. Par exemple, en Belgique, la plupart des décès en maison de retraite ont été comptabilisés. Il y aura une pondération dans chaque pays, et d’ici quelques mois on y verra plus clair sur les différentes façons d’avoir géré cette crise, un peu partout dans le monde.

On a déjà un peu abordé cette question, mais est-ce que vous imaginez à quoi pourrait ressembler un film post-Covid-19 ? Il y a les questions purement logistiques, mais il y a aussi la question de la fiction, de ce qu’on s’autorise à imaginer…

D’un point de vue technique, je rapprocherais ça d’un tournage que j’ai fait, il y a très longtemps, dans la zone du Pôle Nord. C’était un documentaire, on était une petite équipe de deux à suivre une expédition. On y était partis à la fin de l’hiver, et on avait tourné par -50°C, ce qui n’était pas prévu. C’était un record, il n’y avait pas fait si froid depuis 1902. La méthode qu’on a adoptée, et ce que je retiens aujourd’hui de cette expérience géniale, c’est de penser chaque geste, de tout anticiper. Dans un tel contexte, aucun geste n’est anodin. Je ne parle pas seulement des gestes techniques, je parle aussi des besoins les plus naturels et primordiaux. Tu n’enlèves pas tes gants n’importe comment : tu les ranges dans une poche, et tu sais toujours laquelle ; tu ne les poses pas par terre. Si tu égares tes gants, tu peux perdre tes doigts. C’était la leçon de ce lieu : tout à coup, l’autorité revient à l’environnement. J’imagine que le fait de tourner dans cette période-ci va être un peu comparable : il va falloir anticiper chacun de ses gestes, sans que ça vire à la psychose pour autant. Si telle pile a été mise à tel acteur, faut-il maintenant la désinfecter ? Comment procéder avec un boîtier HF – si toutefois on peut équiper des acteurs avec des boîtiers HF, dans la mesure où ça implique une grande proximité ? Faudra-t-il les former à s’équiper seuls ? Quelle sera la répartition des tâches ? Qui sera la personne passerelle entre les départements ? Il faudra penser les choses en amont, adapter les termes de la discussion entre les différents départements. Je suis souvent en contact avec la mise en scène, les costumes, les acteurs, mais tout doit être repensé, dans le cadre de ces contacts et distances limités.

L’autre chose qui me semble importante, c’est qu’en présence d’un virus, l’autre devient potentiellement un ennemi, une arme, une grenade dégoupillée, sans le savoir lui-même. Pour moi c’est ça, le pire. C’est dur de construire de la confiance là-dessus, ou l’idée d’une solidarité.

Par ailleurs, sur un plateau de tournage, on est pris dans une temporalité de plus en plus serrée. Déjà, avant le Covid, les tournages étaient en proie à des restrictions budgétaires. Ce n’est un secret pour personne, on ramasse les plans de travail sur des périodes courtes. Du côté du son, on est maintenant habitués à être prêts, opérationnels, en impro, quoi qu’il se passe. Dans le cinéma d’aujourd’hui on a la possibilité technique d’aller vite, sans forcément passer par des répétitions : l’équipe court derrière. Le cinéma très préparé, très découpé, c’est d’une certaine manière le cinéma d’avant. Donc, est-ce qu’on va revenir à des pratiques d’avant, où le machino sait qu’il a quatre pas à faire avec sa dolly, et pas un de plus, où l’acteur doit respecter précisément ses marques ? Et si deux acteurs doivent s’embrasser dans une scène, comment fait-on ? Va-t-il falloir être placé en quarantaine tout le temps que durera un tournage ? J’ai entendu que cette possibilité était évoquée : enfermer tout le monde dans un hôtel, chacun dans sa chambre, pendant trente jours, sans contact avec l’extérieur… Je trouve que ça va loin, quand même. Dans la mesure où on se lave les mains, où on porte un masque, où on se tient à un mètre les uns des autres, il y a 2,5% de chances de l’attraper. C’est un risque qu’on peut prendre, je pense.

Mais ma crainte, pendant cet épisode, c’était que chacun devienne un ennemi pour l’autre. Il n’est pas anodin qu’en période d’épidémie, des tensions communautaires réapparaissent. On connaît l’Histoire : c’est toujours l’autre qui a apporté la maladie au village… Il y a quelque chose qui échappe au rationnel. On déverse une frustration, une colère, sur quelqu’un qui n’y est pour rien. C’est sur ce point que je serais vigilant. Rester bienveillants les uns envers les autres, ce serait déjà bien.

Propos recueillis par Thomas Fouet

Photo : La Loi de la jungle d’Antonin Peretjatko – Copyright Sidonie Pontanier.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.