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[Chronique 95] Thomas Bardinet, cinéaste

Yasmine Kherbouche et Kylian Mahamoud dans La Sorcière et le martien de Thomas Bardinet

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Thomas Bardinet est cinéaste. Il a notamment signé Les Âmes câlines, Les Petits Poucets et Nino (une adolescence imaginaire de Nino Ferrer).

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Ma petite survie sans encombres de bobordelais n’a pas grand intérêt. Une (triste) histoire personnelle, néanmoins :
Mon oncle est mort dans un EHPAD, du Covid. Seul. Ma mère n’a pas pu assister aux obsèques de son frère.  Comment a-t-on pu accepter sans broncher une telle inhumanité ? Ma pauvre maman, qui n’est plus toute jeune, a pris sur elle, mais j’ai senti à sa voix au téléphone qu’elle accusait le coup. Ne pas pouvoir assister aux obsèques de son propre frère ! Tous ces subterfuges déployés pour obliger tant de gens à quand même aller travailler et fabriquer des objets dérisoires (la fabrication des avions ne s’est pas arrêtée durant le confinement !), et aucune idée pour permettre aux personnes âgées de ne pas mourir de solitude et de tristesse, et quand ils mourraient, pas plus d’idées pour permettre aux proches de respecter un minimum de rituels ? Honorer ses morts, c’est la base de toute culture, de toute civilisation, non ? Nous inventons des machines permettant d’aller dans l’espace, de communiquer instantanément avec le monde entier, et là, on n’avait pas de solution ?
Antigone doit nous mépriser, et elle a bien raison.

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Voici une photo du premier plan que j’ai tourné depuis la fin du confinement, le dernier vendredi de mai. Bigre, un plan masqué ! C’est un pur hasard : depuis un an, petits bouts par petits bouts, je bricole, au sein de l’Atelier de Bricolage Cinématographique de Floirac, une association que j’anime depuis 10 ans dans la banlieue de Bordeaux, un film qui s’intitule La Sorcière et le martien. Il ne restait que cette séquence masquée à tourner, que nous avions d’abord prévu de faire du côté de la Toussaint. Et puis… De semaine en semaine, les indisponibilités des uns et des autres, la météo qui n’allait pas… Et au moment où on allait y arriver, voici le confinement, et le port du masque obligatoire.

Malgré tout, quelle chance pour moi d’avoir eu ce film en cours durant le confinement ! J’ai dû arrêter mes ateliers de cinéma, et j’en suis très triste, les jeunes de Floirac me manquent beaucoup, et je m’inquiète pour ceux qui sont dans des situations sociales et administratives difficiles. Je prends des nouvelles, ils me disent toujours que “tout va bien”… Moi, j’ai la chance de les voir tous les jours chez moi, sur mon ordinateur qui me sert de table de montage. Oui, quelle chance !

Quand je dis que le film a été bricolé… Disons qu’il s’est fait d’abord dans une logique et une économie d’atelier, que je trouve ma foi très vertueuse, et que je pratique donc depuis 10 ans. Un exemple d’atelier de cinéma : vous faites un petit stage de 3 jours avec des jeunes, vous savez qu’à l’arrivée, il faudra qu’un film existe. Cela oblige à être très organisé et pragmatique : qui veut jouer dans le film ? Où peut-on tourner ? On cherche vite les limites de notre terrain de jeu, des forces en présence, et une fois qu’on les connaît, on improvise une histoire ensemble. Peu d’écrit, quelques mots jetés sur une feuille, on fait des impros qui serviront de socle pour les dialogues, et c’est parti… À chaque fois, miracle, on y arrive. Parfois c’est un peu bancal, mais, avec leurs défauts, je ne renie aucun film que nous avons fait. Et cela fait maintenant presque 10 ans que ça dure, et je peux dire que cette activité m’a un peu sauvé la vie. Matériellement, d’abord, car cela fait longtemps que le cinéma en tant que tel ne me fait plus vivre. Mais aussi parce qu’à chaque film, les questions qui se posent sont des questions très concrètes de cinéma, et j’ai l’impression de ne m’être jamais arrêté de pratiquer, un peu comme un sportif ou un musicien s’exerçant tous les jours à son art. Et puis les enfants, les ados que j’aime tant… Une vraie cure de jouvence.

La règle du jeu de La Sorcière et le martien a été un peu différente. Pas d’écriture collective, même si son scénario s’inspire de toutes les histoires déjà inventées et tournées ici. J’ai dit aux jeunes que je faisais un film dont j’étais disons l’auteur, mais j’ai décidé de le faire en m’appuyant sur les ateliers : le casting s’est fait avec les jeunes de Floirac, et nous avons quasiment tout tourné dans cette ville que je commence à très bien connaître et dont j’aime la géographie très particulière, entre cité et forêt. Et c’est en fonction des éléments que j’avais à ma disposition que j’ai fait le film. Par exemple, je n’ai pas commencé à écrire de scénario avant d’avoir fait un premier tour de casting. Je n’ai pas trouvé des acteurs pour tel ou tel rôle prédéterminé, mais j’ai écrit pour les acteurs que j’avais auditionnés et que j’avais envie de filmer.

En cours de route, une productrice rencontrée à Bordeaux, Charlotte Guénin de Massala, est venue me prêter main forte, et a pris en main la production. Mais le film était lancé et ne s’est jamais arrêté. En chemin, nous avons obtenu de l’argent de la métropole, la région et même un peu du CNC (images de la diversité), mais je ne voulais pas que le film change de logique : il n’y a pas vraiment d’équipe technique, juste Sarah Touitou qui travaille déjà avec moi dans les ateliers, et un ami chef opérateur, Jérôme Peyrebrune, qui me conseille, et fera les effets spéciaux et l’étalonnage, et c’est Matthieu Deniau qui mixera le film chez Orlando, comme il l’avait fait pour mon Nino. Et même si les sommes obtenues seraient considérés par certains producteurs comme dérisoires, pour nous, c’est impec, car nous sommes très peu, tout le monde est payé, et nous allons pouvoir faire de belles finitions.

Rien ne dit que le film sortira, nous avons certes des contacts avec des distributeurs bienveillants, mais peut-être devrons-nous nous contenter de quelques projections entre amis, et avec les familles des acteurs…
Je n’en tirerai pas d’amertume, d’abord parce que ces projections sont toujours très émouvantes. Et puis j’aime ce que je fais, et d’une certaine façon, la récompense vient d’abord dans la joie que m’apporte la fabrication, dans le plaisir et l’exaltation que j’y trouve.

L’amertume, je la ressens quand je pense à tous ces scénarios que j’ai écrits en vain, toutes ces années passées devant un ordinateur à imaginer des films qui ne se feront pas. Comme je m’en veux d’avoir mis tant de temps à comprendre que je n’étais pas fait pour cette logique qui place l’écriture du scénario au centre de l’économie du cinéma. Je préfère, et de très loin, un film terminé, même s’il ne sort pas, à un scénario qui reste dans un tiroir… Un scénario non tourné, quel objet dérisoire ! Toute cette énergie évaporée dans ces heures perdues… Durant le confinement, j’ai eu le temps de me dire que je ne jouerai plus jamais ce jeu, que je ne me lancerai plus jamais à corps perdu dans une écriture sans être sûr et certain que le film se fera. Voilà, c’est dit, une bonne fois pour toutes.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Le chant des merles au dessus de la ville enfin silencieuse m’a enchanté. Voilà un discours simple et beau que nous devrions écouter plus attentivement.
Parmi les diverses proposition de nos amis à plumes, je crois en avoir compris une que je vous traduis : et si tous les ans, pendant une semaine, quinze jours, on recommençait… à tout arrêter ! Pas pour se défendre contre un autre vilain virus, non, mais pour vivre cet arrêt pleinement, non comme quelque chose de subi, mais volontaire. Attention, ce ne seraient pas des vacances, hein, pas de ruée sur les plages, pas de trains ni d’avions, pas de voiture non plus, un vrai stop, un arrêt consenti et organisé. Car quand-même, parfois, ce confinement, quel spectacle étonnant !

La gare de Bordeaux, sans train ni voyageurs, j’ai trouvé ça très beau. Quand j’ai pris cette photo, j’étais seul. Et puis, ce silence…

Sinon, j’ai trop lu, trop vu, trop entendu. Basta. Cette confusion nous englue, et s’il y a un mot qui est bien choisi pour définir internet, c’est bien celui de toile, celle de l’araignée qui commence à sucer le cerveau de ses victimes avant d’abandonner leur carapace vide et désolée. Et j’ai bien peur qu’avec ces quelques lignes, je me rende aussi complice de cette confusion. Je m’en excuse.

Au début du confinement, j’ai entamé par mail une conversation très amusante avec deux vieux amis cinéastes, Dominik et Vincent, Vincent dont je suis par ailleurs avec passion et admiration la chronique à épisodes dans vos pages.
J’avais remarqué que le professeur Raoult ressemblait terriblement à François Chattot, un acteur que Vincent et Dominik ont fait travailler, et que j’ai moi-même fait jouer dans un court métrage. François, en plus d’être un génial comédien, est un des types les plus chouettes que j’ai rencontré dans ce métier. J’ai fait part de cette ressemblance à mes deux amis qui avaient eu le même sentiment, et nous sommes tous les trois partis sur une conversation par mail assez amusante. Que nous soyons pour ou contre le prince de la chloroquine n’a que peu importance. Mais nous nous sommes amusés à écrire trois biopics du Buffalo Bill marseillais, et c’était amusant de voir comment, dans chaque histoire, notre propre sensibilité s’exprimait. Je vais essayer d’en faire une courte description, j’espère qu’ils ne m’en voudront pas et ne se sentiront pas trahis. Moi, j’imaginais un drame vaguement fordien, le vieux Raoult devenu célèbre et adulé retrouvant sur les quais de Marseille un amour d’enfance, une prostituée malade et édentée avec qui il avait connu ses premiers émois, et qui lui demandait de l’aide pour sa survie. Vincent, lui, proposait une comédie plus renoirienne, en imaginant que la haine entre le médecin barbu et l’ancienne ministre de la santé Buzyn était due à une ancienne histoire d’amour de jeunesse passionnelle qui se serait mal fini entre les deux ambitieux, et l’on voyait leurs deux chemins se séparer, lui optant avec succès pour la baronnie provinciale, elle essayant en vain d’accéder à la couronne parisienne. Quand à Dominik, l’Hitchcocko-lynchien, il voyait Raoult embarquant sur un cargo, et inoculant aux passagers sans le leur dire un virus pour tester un médicament… Mais l’affaire tourne mal, le virus transforme les malades en zombies, et le pauvre Raoult est obligé de se défendre à coups de hache contre ses malades…

J’ai trouvé ces inventions bien plus amusantes et intéressantes que les éventuels avis que nous aurions pu émettre, qu’ils soient positifs, amusés, méfiants ou hostiles envers le type qui aime tant se caresser la barbe en posant devant son propre portrait.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Sur ce point, je n’ai aucun avis. Je fais certes du cinéma, et je trouve toujours ça aussi exaltant, et même plus que jamais, mais ne suis plus “dans” le cinéma, dans le « métier » du cinéma que je comprends de moins en moins. Mais cela me va très bien.

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Le film que je fais est un peu “pré et post” Covid finalement ! Je me souviens d’un film d’Ozu, où une actrice marche dans la rue avec un masque, je crois que c’est Été précoce, un plan seul, sans explication, dans ce film plutôt léger, mais qui m’avait glacé… Sans doute certains s’amuseront à imaginer des films avec masques (très pratique pour le doublage, ouarf ouarf, et parfait aussi pour expliquer l’effet Kouletchof, re-ouarf ouarf), mais pour ma part, j’aime trop regarder et filmer des visages pour avoir envie d’y penser. Je vous dis ça, et la première image que je vous envoie, c’est un visage masqué. Alors finissons par un visage, celui d’Eve, qui joue une petite fée dans La Sorcière et le martien. Cette photo est tirée d’un plan qui n’était pas écrit dans le scénario, et que nous avons tourné chez moi en plein confinement et donc en toute illégalité.

Mais les fées n’ont que faire de nos précautions de pauvres humains terrorisés.

Bien à vous,

Thomas Bardinet


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.