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[Chronique 94] Marie Queysanne, attachée de presse

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Nous, attaché.e.s de presse, sommes majoritairement dans un statut d’indépendant. Nous sommes de base potentiellement fragiles car on fonctionne au projet, au film. C’est justement la spécificité de notre profession et ça fait partie du métier. Ce sont les distributeurs qui nous rémunèrent, mais ça veut dire aussi que dans ce statut d’indépendant, là où il n’y a plus de films qui sortent, et avec la fermeture des salles depuis le 16 mars, nous ne gagnons plus rien, et nous sommes aujourd’hui, pour la plupart d’entres nous, dans un trou du dispositif d’aides du gouvernement. C’est-à-dire que concrètement, en mars et en avril nous n’avons majoritairement pas touché un centime d’aide. Nous n’avons pas droit au chômage partiel, et aucun dispositif n’a été imaginé pour nous. Et nous ne sommes pas les seuls, il y a d’autres indépendants dans ce métier, par exemple les gens qui font les affiches ou les bandes-annonces, pour qui c’est pareil. On est donc dans une situation extrêmement fragilisée.

J’adore mon métier qui consiste à accompagner les films, jusqu’à leur sortie en salles. Aux côtés des distributeurs on participe à faire découvrir et à valoriser des œuvres et des auteurs, on contribue à créer leur image.
On a appris tout récemment que les salles allaient réouvrir le 22 juin, c’est une nouvelle très joyeuse qui arrive plus vite que prévue ! Les distributeurs sont en train de réorganiser leurs calendriers de sorties, la machine se remet doucement en route, mais nous ne savons pas dans quel état sera le marché. Les spectateurs auront-ils massivement envie de retrouver le chemin des salles ? A cela s’ajoute la charte des mesures sanitaires qui impose entre autre des jauges de salles revues à la baisse de 50% de leurs capacités. Les distributeurs, eux aussi très fragilisés par cette pandémie, seront les premiers à essuyer les plâtres de ce que sera cette reprise lente et progressive, avec de fait, des entrées revues à la baisse. Je suis donc à la fois très heureuse et un peu inquiète…

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

On a créé une association, CLAP (Le Cercle Libre des Attachés de Presse), qui regroupe tous les attaché.e.s de presse de cinéma indépendants ou de société de moins de quatre salariés. En 48 heures, on a été une cinquantaine à vouloir se solidariser. Aujourd’hui, nous sommes une soixantaine, soit la quasi-totalité de la profession. Et c’est formidable ! Avec mes collègues Laurence Granec, la présidente, Viviana Andriani, sa trésorière, et Chloé Lorenzi, la secrétaire de CLAP, on a beaucoup échangé durant ces dernières semaines, sur le métier, la situation dans laquelle nous nous trouvions, et réfléchi aussi à “l’après”. Très vite, on s’est dit que nous avions besoin de nous faire entendre des pouvoirs publics aux yeux desquels nous étions les grands oubliés des (quelques) annonces faites à ce jour par le gouvernement pour aider notre industrie touchée de plein fouet, elle aussi, par la pandémie.

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

J’ai beaucoup lu. Au début, des romans, de la littérature contemporaine et puis assez vite, je n’y arrivais plus tant l’écart avec ce que nous étions en train de vivre, sur lequel j’avais besoin de réfléchir, d’échanger et de me nourrir, était grand. Alors je me suis tournée vers la presse et la lecture quotidienne de tous les journaux et news magazines. Je trouve que la presse écrite a fait un travail formidable à travers la publication d’analyses, de tribunes ou de billets d’intellectuels, de scientifiques, d’artistes, etc. La situation que nous vivons est si “extra-ordinaire” au sens premier du terme…

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Une mutation s’est amorcée avec l’arrivée des plateformes avant la crise sanitaire et il nous faut être particulièrement vigilants sur la place et les dérives qu’elles pourraient entrainer sur le cinéma d’auteur notamment. Même si quelques films sont exceptionnellement sortis directement en VOD, jusque-là, ceux qu’on y trouvait bénéficiaient d’une seconde vie, grâce à la notoriété qu’ils avaient acquise au moment de leur sortie dans les salles. Il me semble que rien ne peut remplacer l’expérience de la salle, il faut impérativement la préserver. D’ailleurs, il semblerait qu’aller au cinéma soit la deuxième ou troisième activité qui manque le plus aux Français. Le public y reviendra, reste à savoir quand…

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Difficile tant la réalité dans laquelle nous sommes plongés dépasse si largement la plus audacieuse des fictions ! Comment aurait-on pu imaginer, ne serait-ce qu’il y a quelques semaines, qu’il serait possible de confiner des pays entiers ? Un tel scénario aurait été jugé totalement irréaliste, sauf peut-être pour de la science-fiction !