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[Chronique 93] Sophie Fillières, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Sophie Fillières est cinéaste et scénariste. Elle est l’auteure notamment de La Belle et la belle, Arrête ou je continue, Un chat un chat et Aïe.

Après deux mois de confinement, et quelque peu de ce temps soi-disant nouveau qu’on appelle déconfinement, je me demande bien en effet dans quelles dispositions je suis. J’ai éprouvé du goût, somme toute, à ce confinement : une forme de penchant, oui, d’une part, pour cette sorte de capitulation devant la tournure que prenaient les choses, une nécessité, d’autre part, puisque le virus m’a touchée. La maladie l’emportait et cela même sous ses aspects relativement peu sévères, sur toute tentation de me rebiffer, d‘outrepasser la règle du confinement strict. Je n’étais pas en état de désirer autre chose que le “que ça s’arrête” (la maladie, et non le confinement, très secondaire), une chance presque. Et ce penchant, presque littéral puisque je souffrais entre autres de vertiges violents et de sensations de déséquilibre très désagréables, je l’ai aussi ressenti comme une occasion non pas de repli sur moi, mais bizarrement, d’ouverture sur moi-même. Cette impression d’être aux confins de moi-même se doublait d’un renforcement, d’un développement même parfois, du lien à l’Autre, aux autres :  à ceux qui comptent bien sûr, mais aussi à ceux qui comptaient dont la charge (j’ose dire virale, comme d’un virus qu’on souhaiterait attraper, celui-là) s’était diluée, perdue, évaporée. Et ma parole s’est libérée bizarrement, le contact virtuel a exigé ça de moi, taiseuse et fermée.

J’ai télé-travaillé oui, avec des étudiants(tes) réalisateurs(trices), en revanche écrire, pour moi, s’est avéré impossible : tout (c’est-à-dire uniquement le scénario de mon prochain film, en cours d’achèvement) paraissait caduc, obsolète, tous mes personnages me semblaient comme ignorants de quelque chose de capital : la pandémie qui “allait leur tomber dessus”. Comme si eux aussi devaient en passer par là. Me refusant à cette option, en espérant des jours meilleurs, sanitairement speaking au moins, tout s’est arrêté de ce côté. Le cinéma (le faire ou le voir), je m’en souvenais seulement.

Matériellement, entre le précaire et l’aléatoire (et grâce à une aide Fonds Covid de la SACD), je ne suis ni better ni worse off, la baisse considérable des dépenses compensant celle des rentrées, le strict nécessaire venant en quelque sorte combler le gouffre sans fond du superflu. Le possible devenant miraculeusement l’objet, momentané, du désir. Étrange.

J’ai très peu lu, il se passait à la lecture, ce qu’il se passait à l’écriture.  Comme si ni les auteurs, ni les personnages, ne savaient… ce qui les attendait… Je n’y pouvais certainement rien trouver qui m’aide à “comprendre la situation”, qui fasse intersection avec ce que je vivais. Et en avais-je envie ?

Se réinventer est un verbe qui, depuis l’utilisation abusive qu’en a faite E. Macron, me crispe et me gratte… Je n’y crois pas. Désinventons plutôt ce qui nous a conduits là (à la pandémie, à la marche libéralissime du monde, au capitalisme surexcité, à l’engourdissement social…).

Quant au cinéma, il se fraiera, je l’espère ardemment, un chemin, un temps tortueux, sinueux et chahuté. Si seulement lui pouvait nous bousculer.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.