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[Chronique 91] Chaney Grissom, représentant de l’association Home Cinéma

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

La mort de Edward G. Robinson dans Soleil Vert de Richard Fleischer, qui rappelle cette nouvelle fantastique de Guy de Maupassant, L’Endormeuse : “Le suicide ! Mais c’est la force de ceux qui n’en ont plus, c’est l’espoir de ceux qui ne croient plus, c’est le sublime courage des vaincus.”
Évidemment, le but de toute lutte, c’est de ne pas céder, mais se rappeler de nos morts, c’est-à-dire de notre propre mémoire…
Le cinéma […] nous offre un pouvoir extraordinaire, celui de la résurrection : la possibilité de redonner vie aux histoires et aux luttes dont nous devons nous souvenir et dont nous devons tirer les leçons, aujourd’hui plus que jamais.” (Kelly Gallagher, réalisatrice de films d’animation et de found footage)

L’association Home Cinema a été créée pour occuper illégalement le cinéma La Clef, dans le 5e arrondissement de Paris. Cette association regroupe plusieurs collectifs artistiques, issus du milieu des occupations temporaires parisiennes, tels que Curry Vavart, Le Post, le DOC! ou le Jardin Denfert, mais aussi des structures indépendantes de production et de distribution de films comme le SMAC. Un collectif de spectateurs (“Laissez-nous La Clef”) s’est également fédéré au combat pour ressusciter ce cinéma (fermé depuis avril 2018), ainsi que des riverains, des étudiants, des cinéphiles et des professionnels du milieu audiovisuel et cinématographique. L’association occupe le Cinéma La Clef depuis le 20 septembre 2019. Un procès en appel se tiendra le 21 septembre 2020.

Après deux mois de confinement, dans quelle situation matérielle êtes-vous et quel est votre état d’esprit ?

Nous sommes un cinéma occupé et condamné à devoir payer une astreinte journalière de 350 euros depuis le 8 mai, et des frais de justice considérables au regard de la précarité des membres de l’Association occupante (Home Cinema). Plus particulièrement six d’entre nous ont été assignés en justice. Nous faisons appel de cette décision juridique. 

Nous avons programmé des séances tous les soirs, et sans discontinuer, depuis la fin septembre 2019 jusqu’au vendredi 13 mars 2020 inclus, non seulement avec l’accord des ayant-droits, mais avec un prix libre dédié aux frais de maintenance du lieu et des amendes à venir… 

Malgré l’occupation citoyenne et pacifique bien manifeste du Cinéma La Clef “Revival” (couverture médiatique unanimement positive, soutiens politiques de la Mairie du 5e à la Ville de Paris, mobilisation du quartier et du milieu cinématographique…), rebaptisé “Survival” depuis le confinement, le propriétaire des murs (le syndicat gestionnaire majoritaire qu’est la CFE-CGC du Comité Social et Économique de la caisse d’Épargne d’île-de-France – CSECEIDF) ainsi que la justice, partie prenante, refusent de reconnaître politiquement notre association et, par extension, le droit culturel de son occupation du dernier cinéma associatif afin de le préserver et de maintenir son statut emblématique, sa programmation diversifiée, ses prix abordables entre autres singularités…

Après deux mois confinés, nous sommes bien évidemment acculés financièrement, mais autrement que les autres cinémas à l’exploitation classique et légale de leurs films. D’un côté, notre sort relève du corps judiciaire, mais de l’autre, la dimension illégale de notre occupation nous a protégé de l’emprise économique qu’a provoqué la pandémie. Notre illégalité donne des ailes, et notamment, durant le confinement, au travers des projections en plein air sur un mur pignon, mitoyen du cinéma…

Ce sont des artistes pluridisciplinaires qui ont permis la réouverture, même illégale, du cinéma La Clef plutôt que le corps audiovisuel et cinématographique. Ce dernier s’étant greffé dans un second temps. Cette occupation est l’émergence évidente, manifeste d’une “nouvelle vague” socio-culturelle issue des occupations précaires, plutôt qu’un énième courant d’air artistique. C’est par nécessité que ces lieux existent. Les politiques actuelles ne pourront plus contenir longtemps l’émergence nécessaire, voire vitale, de ces lieux. L’arrogance et la suffisance politique ont la fâcheuse tendance à vouloir préférer une culture morte à “muséographier” (pour ne pas dire museler) plutôt qu’une mémoire vivante à entretenir et partager…

La rapidité et l’efficacité de notre association – pourtant bénévole et volontaire – pour organiser des séances, tiennent donc leur origine des occupations précaires et autres tiers lieux qui expérimentent, questionnent notre société et y survivent. Notre état d’esprit en découle. Celui-ci relève, certes, des contraintes permanentes qu’on nous impose, mais ces dernières affriandent notre esprit frondeur qui détourne toute répression sociale imaginable en happening géant (si possible) pour mieux vivre ensemble et échanger nos connaissances, nos expériences et contrer une politique nous ayant marginalisé et jugé, voire déjà condamné.

© Céline Martin-Sisteron

Ce temps vous a-t-il permis, individuellement ou collectivement, de développer des stratégies ou des occupations pour vous adapter à ce moment d’arrêt quasi complet du cinéma ?

Notre stratégie ne repose pas sur une assise financière, mais sur une assise médiatique pour garder les feux des projecteurs sur ce cinéma afin de le maintenir en vie. La survie de notre occupation pendant le confinement s’est donc tout naturellement tournée vers l’extérieur. La survie du cinéma et de notre occupation sont dorénavant inextricablement liées. Si tous les cinémas ne peuvent plus accueillir du public en leur sein, pourquoi ne pas projeter à l’extérieur ? Retourner les murs et réaliser des trompes l’oeil éphémères au travers de projections hebdomadaires, uniques et gratuites, adressés aux voisin.e.s à leurs fenêtres (on ne s’appelle pas “Home Cinema” pour rien !) et aux badauds de passage, non seulement pour les égayer face à la morosité ambiante, mais aussi maintenir active notre lutte. De plus, projeter sur un mur relève d’un défi passionnant pour la quarantaine de programmateurs de films que nous sommes.

Les propositions filmiques sur ces murs doivent relever du cinéma populaire, non exempt d’un regard critique (la crise économique retranscrite dans le milieu rural aux États-Unis dans La Nuit du chasseur) et pouvant faire écho à notre occupation (la question de la propriété dans L’Homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor). Nous ne proposons plus aux spectateurs de rentrer dans nos salles, nous leur imposons des films. Un credo pour palier un minimum à cette problématique rigoureuse : être dénués de la moindre tentation d’esthète dans nos programmations. Nous avons découvert que les films qui fonctionnaient sur le mur n’étaient pas forcément les grands classiques incontournables du cinéma, mais les films comprenant des éléments ou des motifs forains évidents. Que ce soit la dimension graphique (les couleurs primaires ou les valeurs très contrastées), thématique (la chute, la pesanteur, l’urbain “piranésien” se confondant avec le mur, l’aérien “renfermé” à la Magritte ou les grands espaces propres aux westerns), picturale (les motifs directement ou indirectement forains : la dextérité des armes à feux, les ballons, l’ubiquité du clown, les feux d’artifices), spectaculaire (acrobaties, performances, pyrotechnies) ou l’écho évident à la configuration d’un mur (frises murales, animations frontales sans forcément de perspective très élaborée…). Seul le caractère forain réussit à faire oublier l’inconfort réel du spectateur par un effet de fascination et d’hypnose propre à l’art révolu du cirque, via les performances physiques en tous genres, des clowns aux acrobates. En effet, debout ou assis dans la rue, excepté pour les voisin.e.s à leurs fenêtres, et avec le menton levé pour voir la projection de films en hauteur, notre public est mis à rude épreuve…

© Laure Nathan

Est-ce que vous avez lu, vu ou entendu des choses qui vous aident à penser la situation dans laquelle nous sommes ?

Tous les films catastrophes possibles et imaginables… Le caractère aléatoire des morts et leur proximité alarmante nous a fait penser au Syndrome de Hambourg de Peter Fleischmann ou à The Crazies de George Romero. Le sentiment croissant et angoissant de la pandémie autour de nous a rappelé aussi bien un film comme Alerte ! de Wolfgang Petersen ou Contagion de Soderbergh que Les Derniers jours du monde des frères Larrieu. Mais le cinéaste dont l’œuvre nous est le plus revenu à l’esprit demeure John Carpenter : l’hystérie face à un virus extraterrestre (The Thing), le confinement dans un commissariat à défaut des forts dans le western (Assaut), le cinéma de SF comme prétexte pour traiter de l’espèce humaine au travers de la problématique du deuil (Starman). Et enfin, la satire politique toujours actuelle d’une société de consommation – et de spectacle – correspondant toujours plus à l’exclusion des pauvres et à l’exploitation abusive des travailleurs, voire à l’esclavage des classes appauvries (Invasion Los Angeles). Jamais le cinéma de John Carpenter ne nous est apparu si moderne et prophétique.

Et d’un autre côté, le fait de tout arrêter avait quelque chose de familièrement positif, comme si l’utopie sociale de Mai 68 s’était ironiquement concrétisée… Nous avions donc bien en tête le film de Gébé (et Jacques Doillon), L’An 01. Ce dernier, tel un fétiche, nous permettait donc non seulement de relativiser, mais de transformer le mal (la pandémie) en bien (le détournement de la routine quotidienne) dans nos esprits : transformer la dystopie du moment en utopie sociale post-68 propre au film.

Si le cinéma et les différentes professions qui le composent sont dans la nécessité de se réinventer à l’issue de cette crise, à quoi pensez-vous qu’il faille être particulièrement attentif ? En quoi placez-vous vos espoirs ?

Sortir de sa zone de confort et se réinventer. 
Donner la main solidaire aux films fragilisés par le confinement. Repêcher en salles les films sacrifiés à la VOD pour cause de pandémie. Encourager le plein air pour que les parisiens réinvestissent et se réapproprient l’espace publique.
Réactualiser et revaloriser la question du destinataire chère aux années 1960 et complètement révolue aujourd’hui :

On parlait beaucoup dans les années 1960-1970 de la place du spectateur, notion complètement disparue aujourd’hui de l’appareil critique. Cette question était alors centrale. Comment raconter, comment montrer, afin que le spectateur ne soit pas dans une sorte d’état somnambule, prisonnier et englué dans la seule tension de l’histoire, s’identifiant aux personnages jusqu’à la catharsis finale ? Brecht était alors au centre de notre réflexion. Il ne s’agissait pas de faire du brechtisme au cinéma, mais de trouver, à partir de ce positionnement, les éléments qui permettaient de parvenir au résultat recherché et qui devaient être spécifiques à l’écriture filmique.” (Alain Tanner, Ciné-mélanges)

Vous arrive-t-il d’imaginer à quoi pourrait ressembler un film post-Covid 19 ?

Des villes organisées comme des camps militaires (Body Snatchers d’Abel Ferrara) où l’on cacherait nos rencontres ou nos ébats amoureux (THX1138 de George Lucas, Z.P.G. de Michael Campus) et où chaque mort reposerait dans l’anonymat le plus complet à l’abri des proches pour leur empêcher tout deuil à faire (Je suis une légende de Ubaldo Ragona et Sidney Salkow). Certaines villes privilégiées pourraient vivre néanmoins en autarcie (Land of the Dead de Romero) et reproduiraient un système féodal qui réactiverait une violence de classes (Daybreakers de Michael et Peter Spierig) plus frontale, injuste et impunie. Il vaut mieux présager le pire et tout faire pour l’éviter que sous-estimer ce vers quoi nous tendons malheureusement…

Chaney Grissom, pour l’Association Home Cinéma

© Claire-Emmanuelle Blot

Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.