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[Chronique 90] Siegrid Alnoy, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Siegrid Alnoy est cinéaste. Elle est notamment l’auteur de Elle est des nôtres.

Il n’y a pas que le Cinéma qui se soit arrêté durant ces deux mois et plus de confinement, c’est tout entière la possibilité de vivre en étant vivant. Tout s’est arrêté au seul profit de la vie biologique, et quand il se passe ça, tout, presque tout, devient paradoxalement mortifère.

Mon amie Laurence, écrivaine, est décédée le 19 mars dernier, pas du Covid, non, d’autre chose, et c’est ainsi que mon confinement a démarré. Pas pu lui dire au revoir : interdit. Dire au revoir, rendre grâce à la vie d’autrui, c’est encore de la vie. Interdit aussi.

Je ne me suis pas mise à rêver, au chef-d’œuvre encore moins, la bonne blague, je ne me suis pas adaptée, j’ai lutté. Je n’ai pas écrit, mais j’ai “marqué” plutôt, sur l’écran blanc de mon ordinateur, la vie toute nue. Machine à laver : programme 10, 60°, 1h50. Ce genre de choses, vous voyez. Anne m’a dit : “Ah ouais d’accord, toi t’es la Robbe-Grillet du confinement !”. J’ai ri. Nous avons ri. Et c’est ainsi que je me suis tenue tête.

J’ai lu, enfin j’ai erré dans des livres quelque part dans l’inachevé, dont un de mille pages, mais pas au début : impossible de me projeter dans un récit, car la projection nous était tout bonnement interdite. J’ai regardé des films, oui, ça c’était facile, des films que j’avais honte de n’avoir encore jamais vus, mais au début seulement, après, non, ça faisait mal.

Je n’ai pas dormi non plus, car pour dormir, il faut pouvoir vivre. Debout ou couchée : le même travail colossal de la vie immobile. Mais j’ai fait de la gym, j’ai même dansé, car un corps qui ne danse pas, c’est un corps triste pour moi, il ne suffit pas d’écrire ou de penser, même à rien. Et j’ai bu aussi. Et il y a des soirs, des nuits entières, où j’ai vraiment vécu ; vécu avec de la magie, et cette magie partagée avec d’autres aura laissé des traces, je l’espère, pour quand l’avenir cessera de durer trop longtemps.

Le confinement n’a rien arrêté de mon travail, j’attendais au tout début, j’attends encore aujourd’hui : je vais devoir attendre encore un peu plus longtemps. Les financements, j’entends, et la perspective d’un tournage à l’automne a disparu. Ça a été reporté, et c’est la vie, une grande partie de la mienne en tous les cas, qui est reportée.

Il faut se “réinventer”. Quand c’était Rimbaud qui l’écrivait, oui, maintenant que c’est Macron, non. Je crains que le Cinéma ne se réinvente pas, il n’était déjà pas hyper prêt avant, alors maintenant : laisse béton. Je ne crois pas hélas que dans ce “monde d’après”, selon l’expression consacrée, et si nous étions vraiment sérieux, il faudrait plutôt dire dans “le virus d’après”, que les “argentiers” laissent tomber le lotissement préfabriqué du divertissement qui n’a jamais fait que nous détourner du réel, au profit d’un cinéma qui le disputerait définitivement, qui s’expliquerait enfin avec lui. Il y aura encore des exceptions, bien sûr, mais qui ne feront que confirmer la règle. Je n’ai aucune confiance en l’avenir, mais je reste déterminée ; déterminée avec d’autres. OUI.

Siegrid Alnoy


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.